Dimanche 30 mars 2014 7 30 /03 /Mars /2014 13:51

Real (2013) de Kiyoshi Kurosawa avec Takeru Sato, Haruka Ayase

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Après le superbe Shokuzai qui relatait le parcours de quatre jeunes femmes traumatisées par l'assassinat de leur camarade lorsqu'elles étaient à l'école primaire, Real confirme avec panache le retour de Kiyoshi Kurosawa comme cinéaste de premier plan.

Cette fois, le thème du poids de la culpabilité est traité sous la forme d'une fable fantastique hantée par des fantômes et des spectres.

 

Atsumi, dessinatrice de manga, est dans le coma depuis un an après une tentative de suicide ratée. Koichi, son petit ami, participe à une expérience de « contact ». Relié à sa fiancée par des électrodes et un appareillage sophistiqué, il la rejoint dans son subconscient pour tenter de découvrir les raisons qui l'ont poussée à mettre fin à ses jours...

 

Real séduit immédiatement par son atmosphère cafardeuse : décors glaciaux, géométrie du cadre qui accentue la déshumanisation des lieux (longs couloirs blafards, hôpital...). Une fois de plus, le cinéaste utilise le genre fantastique pour traduire des angoisses existentielles. Il s'agit moins de jouer avec les terreurs du spectateur comme dans le beau Ring mais d'analyser un sentiment généralisé de perte de sens, de déréliction.

Notre camarade Vincent évoquait il y a peu, à propos du remake de Maniac de William Lustig, la pauvreté d'un cinéma fantastico-horrifique actuel incapable de mettre en images les peurs de l'époque et se contentant de recycler les recettes d'antan. C'est donc sans doute du côté d'un cinéma plus « indépendant » (aux États-Unis, le magnifique Take Shelter de Jeff Nichols) ou du cinéma de Kurosawa qu'il faut chercher les images les plus justes de ces peurs « contemporaines ».

Une des choses qui frappent le plus dans Real, c'est que Koichi et Atsumi vivent ensemble mais qu'ils sont seuls, prisonniers dans leurs « bulles » respectives. Le « contact » qu'ils établissent entre eux n'a rien de la sublime complicité des amants de Peter Ibbetson : il s'agit de retrouvailles distantes où chacun semble perdu avec ses souvenirs, ses traumatismes d'enfance, ses angoisses.

Une des belles idées du film est de montrer les quelques individus que croisent Koichi pendant ces phases de « contact » comme des espèces de pantins (ou « poupées de cire ») qu'un médecin qualifiera de « zombies philosophiques ». L'humanité est réduite ici à ces vagues présences à la fois distantes et un peu inquiétantes mais qui n'ont absolument aucune influence sur la conscience d'un individu. Face au mystère Atsumi, Koichi est seul. Il recherche un dessin de plésiosaure qui pourrait être une clé de l'énigme située dans l'enfance du couple (ils se sont connus sur une île où le père du jeune garçon était promoteur immobilier). Comme souvent chez Kurosawa, c'est une image manquante qui vient torturer la conscience de ses personnages. Et les fantômes qui apparaissent sont la matérialisation de cette absence d'image qui se double ici d'une figuration assez étonnante de la culpabilité du personnage sous la forme d'un monstre préhistorique.

Les passages entre le monde « réel » et le monde de la conscience des personnages sont assurés de manière subtile (nous ne sommes pas dans la mécanique grossière et puérile du nullissime Avatar) et le cinéaste se plaît à rendre les frontières poreuses, à faire surgir des images saisissantes au cœur de ce que nous croyons être « la réalité ».

L'intelligence de Kurosawa est de jouer sur de petits détails pour faire la distinction entre un univers « réel » et l'univers « mental » des personnages. Ce sont les murs de l'appartement conjugal qui s'effritent et menacent de s'effondrer, des pièces mystérieusement inondées (la beauté picturale de ces moments est impressionnante) ou encore un brouillard épais qui nimbe la ville et représente une sorte d'au-delà de la conscience. Le passage du conscient au domaine de l'inconscient est figuré de manière très simple (mais très belle) d'un changement de décor (du Tokyo déshumanisé à un paysage de nature luxuriante d'une île).

Sur cette île, on retrouve pourtant des paysages de ruines et de désolation. Le projet immobilier auquel participait le père de Koichi a échoué et si ces images peuvent traduire une des peurs contemporaines (le désastre écologique), le propos du cinéaste est davantage de montrer les champs de ruines d'une conscience tourmentée.

 

Si les thèmes qui parcourent Real sont assez récurrents dans l’œuvre de Kurosawa (la culpabilité, les angoisses existentielles, la solitude, l'incommunicabilité...), le cinéaste les traite ici avec un romantisme qui lui est peu coutumier. L'histoire de cet homme qui va tenter d'aller rechercher sa fiancée au « pays des morts » peut aussi se lire comme une variation autour du mythe d'Orphée et Eurydice. Je n'en dis pas plus pour ne pas déflorer une intrigue riche en rebondissements mais même si l’interprétation n'est pas toujours à la hauteur (le héros masculin est particulièrement fade), le cinéaste parvient à nous toucher et à apporter une petite touche de chaleur « amoureuse » à son univers toujours aussi glacial.

Une belle réussite, donc...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 26 mars 2014 3 26 /03 /Mars /2014 22:11

Les nouvelles (més)aventures d’Harold Lloyd

 

Harold chez les pirates (1919) d’Hal Roach

Un, deux, trois…partez ! (1919) d’Alf Goulding

Mon ami le voisin (1919) d’Harold Lloyd et Frank Terry

Harold à la rescousse (1917) d’Alf Goulding

 

Editions Carlotta. Sortie en salles le 9 avril 2014

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Il y a quelques années, les éditions Carlotta nous avaient proposé une sélection de trois courts-métrages désopilants de l’immense Harold Lloyd. Rebelote avec un nouveau programme composé de 4 courts-métrages restaurés et plutôt rares.

Ces films correspondent à la période Bebe Daniels du comédien puisque de 1914 à 1919, la jeune femme sera son égérie et sa partenaire à l’écran. C’est seulement en 1919, lorsque l’actrice décide d’entamer une carrière « sérieuse » (avec Cecil B.de Mille, notamment), qu’elle sera remplacée par Mildred Davis que l’on peut voir, par exemple, dans le génial Monte là-dessus.

Si le personnage du « garçon aux lunettes d’écaille » créé par Harold Lloyd et Hal Roach est déjà bien rodé, avouons que ces quatre films ne sont pas les meilleurs de l’acteur burlesque.

Les spécificités de son jeu, y compris les cascades spectaculaires (Oh, la belle voiture !)  et les acrobaties étonnantes (Monte là-dessus !,  Voyage au paradis) ne sont pas encore au rendez-vous et le spectateur doit se contenter de mini-récits plus conventionnels. Néanmoins, au cœur de tous ces films, il y a toujours un passage génial qui compense les quelques facilités qu’on peut déceler ça et là.

 

Harold à la rescousse, le plus ancien de ces courts-métrages, se déroule à la plage où notre jeune homme cherche à conquérir le cœur de la belle jeune fille convoitée par un maître-nageur et un snob. Il endosse à son tour l’uniforme de maître-nageur et produit des quiproquos et des catastrophes en série. On retiendra surtout de ce film un échange de pancartes qui donne lieu à un festival de claquements de portes et de rencontres imprévues. Mais la singularité du jeune homme romantique maladroit et lunaire que peaufinera par la suite Harold Lloyd n’apparait ici que très peu. Même chose dans Mon ami le voisin où celui qui sera toujours nommé « le garçon » forme un couple Bebe Daniels et vit en bonne entente avec son voisin (là encore, le troisième larron est systématiquement interprété par Harry Pollard). Pour une broutille, les choses s’enveniment et la guerre éclate entre les deux couples voisins. On songe à la fois au principe du « œil pour œil, dent pour dent » illustré par Laurel et Hardy ou à un phénomène d’exagération que Norman McLaren reprendra dans Les voisins.

 

Dans Un, deux, trois…partez !, Bebe incarne encore le pot de miel où viennent butiner toutes les abeilles. Face à tous ces prétendants, Harold tente d’élaborer des stratégies pour conquérir le cœur de la belle. Il participera notamment, bien malgré lui, au marathon organisé par les parents de la jeune fille pour départager lesdits prétendants. Comme les deux titres précédents, le film est vif et ne laisse pas le temps de s’ennuyer. Mais il possède en plus une scène d’anthologie que l’on nommera « la scène au miroir » où Harold Lloyd se surpasse et est tordant. Ce genre de scène, on en reverra par la suite assez souvent (y compris chez les Marx brothers) mais elle atteint ici des sommets de drôlerie.

 

Enfin, Harold chez les pirates est à la fois le plus longs de ces films (une vingtaine de minutes contre dix pour les autres) et le plus réussi. La veille de son mariage avec Bebe, notre héros organise un enterrement de vie de garçon très arrosé. Furieuse, sa future belle-mère annule la cérémonie et part avec sa fille aux Canaries. Harold décide de prendre le bateau pour la rejoindre… Le film est composé de deux grands mouvements burlesques : la première partie que l’on pourrait intituler « difficile lendemain de fête » et une deuxième où le jeune homme est confronté à un équipage de pirates…uniquement composé de femmes. L’intérêt de ce film est de présenter un Harold Lloyd un peu moins « lisse » que ce que l’on peut imaginer puisqu’on le découvre ici en fêtard épris de boisson et résolument attiré par les attraits de la gent féminine. Les scènes sur le bateau virent souvent aux bagarres épiques qu’Hal Roach filme avec un sens du montage et du rythme sans faille. La scène où Harold Lloyd se bat avec un cuisinier chinois est hilarante et la vitesse à laquelle les deux protagonistes brisent la vaisselle est assez ahurissante.  

Par ailleurs, le film propose une assez amusante variation autour de la « guerre des sexes » avec cet équipage féminin peu accorte que le garçon tente malgré tout de séduire.

 

Pour la petite histoire, c’est le dernier film que Bebe Daniels tournera avec Harold Lloyd. Conclusion en beauté d’une longue série de films même si, je le répète, ceux présentés ici m’ont paru un peu mineurs.

Mais comprenons-nous bien : des Harold Lloyd mineurs à l’époque où, en guise de comédie, on nous offre du Fiston, il est inutile de préciser qu’il n’y a pas à tergiverser et qu’ils méritent, bien entendu, d’être (re)découverts !

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Samedi 22 mars 2014 6 22 /03 /Mars /2014 17:08

Her (2013) de Spike Jonze avec Joaquin Phoenix, Amy Adams

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Dans un futur proche, Theodore (Joaquin Phoenix) écrit des lettres d'amour pour les autres. Il traîne également son ennui et sa solitude dans une mégalopole déshumanisée. Un beau jour, il adopte un OS, nouveau système d'exploitation informatique doté d'une intelligence exceptionnelle, capable de s'adapter parfaitement à l'utilisateur. Theodore lui donne une voix féminine et entame une relation bizarre avec « Samantha » dont il va finir par tomber amoureux...

 

Film d'anticipation où le futur ressemble étrangement à notre présent, Her repose sur un point de départ original qui évoque à la fois les questionnements classiques sur les relations homme/machine (depuis 2001, l'Odyssée de l'espace) tout en traitant d'une histoire d'amour singulière qui rappelle l'étrange et méconnu I love you de Ferreri où Christophe Lambert tombait amoureux d'un porte-clé doté d'une voix féminine.

Alors que son postulat laissait présager de nombreuses pistes narratives et thématiques, Spike Jonze ne parvient pas totalement à être à la hauteur. Disons qu'il y a deux film dans Her.

Le meilleur, c'est celui qui décrit avec une belle acuité le portrait d'une solitude « moderne ». Dans des décors « high-tech » (les buildings de Los Angeles mais également des vues de Shanghai) et une belle lumière douce (signée Hoyte Van Hoytema); le cinéaste nous montre un homme qui n'a toujours pas digéré sa rupture avec sa femme (il ne parvient pas à signer les papiers du divorce) et qui vit dans la plus grande des solitudes. L'intelligence de Jonze est de parvenir à faire un état des lieux particulièrement pertinent des « nouvelles solitudes » en ce sens que Theodore est constamment « connecté » avec les autres mais qu'il n'évolue pas moins dans sa propre bulle.

Sa vie se résume à un dialogue constant avec les machines : consulter ses mails, en envoyer, regarder des photos déshabillées sur son portable, jouer à des jeux virtuels. Les séquences consacrées au jeu vidéo sont assez étonnantes. Devant un immense mur lumineux, Théodore fait évoluer son personnage dans une sombre grotte. La manière dont il utilise ses mains pour faire avancer son bonhomme virtuel donne l'impression de voir un type se masturber devant son écran. Image saisissante des solitudes d'aujourd'hui : le jeu vidéo comme le film porno (Theodore confie qu'il hésite sans arrêt entre les deux) comme plaisir solitaire et vaguement honteux. Et cette grotte où butte le personnage virtuel est l'image parfaite de Theodore qui n'arrive pas à voir, selon l'expression consacrée, le bout du tunnel...

Il y a encore cette scène de « sexe virtuel » qui annonce la relation amoureuse qui va se nouer par la suite. Notre homme se connecte à un « chat » de « femmes qui n'arrivent pas à dormir » et débute une abracadabrante scène de sexe « vocale » où l'inconnue en ligne demande à se faire « étrangler avec un chat mort » !

Jonze montre parfaitement les traits d'une époque où l'individu peut à tout moment entamer des relations éphémères de tout type avec de parfaits inconnus puis y mettre fin d'un simple « next » comme sur les sites de type Chatroulette. Le film regorge d'images assez perspicaces sur une époque où l'on ne peut plus aimer une seule personne sans être en contact avec 600 autres et où l'on ne sait plus regarder autour de soi, les yeux constamment rivés sur son écran de téléphone. Bien heureusement, le cinéaste ne joue pas la carte du film « moraliste » qui viendrait regretter la « vraie vie » d'avant mais il pointe néanmoins bien ce que cette illusion du « contact » permanent masque comme réelle solitude.

Joaquin Phoenix joue avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité ce personnage un peu décalé par rapport à la réalité ; homme solitaire incapable de s'engager dans une relation qui le placerait au cœur du Réel.

 

Arrive alors le « deuxième » film de Spike Jonze qui est l'histoire d'amour de Theodore et de son OS. Pour moi, c'est là que le bât blesse dans la mesure où le cinéaste ne va pas jusqu'au bout de l'incongruité de son récit. En effet, passée la façon assez jolie dont la machine et l'homme se cherchent et se séduisent, Her devient une comédie romantique assez classique ou toutes les étapes du genre seront respectées : amour fou et un peu régressif (les scènes « joyeuses » sont assez réussies), distance, jalousie, disputes, réconciliation... Cet aspect conventionnel me paraît être la limite du film dans la mesure où, contrairement à Ferreri, Jonze est incapable de développer les aspects névrotiques, psychotiques et ambiguës qu'induisait un tel sujet. Cette Samantha n'est plus cette altérité à laquelle tout un chacun est confrontée dans une relation amoureuse mais une extension de Theodore. Il n'y a plus de différenciation (les relations avec les OS sont d'ailleurs perçues comme strictement « normales »), de mystère mais le seul amour du Même.

Ceci dit, cet amour du Même propre à notre époque aurait pu être un très bon sujet mais le cinéaste ne le « creuse » pas assez, se contentant d'une amourette en fin de compte assez lisse, sans les aspérités qu'on pouvait attendre d'une telle relation (repli sur soi, addiction, etc.).

 

Ces réserves posées et malgré quelques longueurs (il y a 20 minutes de trop dans ce film), Her est globalement séduisant et plutôt bien écrit. Mais rien n'empêche cette légère frustration qui nous fait dire que le film n'a pas été au bout de ses potentialités...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 20 mars 2014 4 20 /03 /Mars /2014 23:32

Bonnes funérailles, amis... Sartana paiera (1970) de Giuliano Carnimeo avec Gianni Garko, George Wang

Quand les colts fument, on l'appelle cimetière (1971) de Giuliano Carnimeo avec Gianni Garko, William Berger

(Editions Artus Films) Sortie le 4 mars 2014

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On termine (provisoirement) notre petit panorama sur le western italien en regroupant les deux derniers titres édités chez Artus dans la mesure où ils sont signés Giuliano Carnimeo sous le pseudonyme d'Anthony Ascott. Pour l'occasion, Gianni Garko s'est laissé pousser la moustache mais traîne toujours sa nonchalance et son flegmatique mutisme dans un Ouest crasseux et corrompu par d'odieux bandits.

 

Dans Bonnes funérailles, amis...Sartana paiera, il incarne Sartana, l'une des figures mythiques du western italien qui donnera lieu à de multiples aventures plus ou moins fidèles au Sartana originel signé Parolini (alias Frank Kramer). Si Sartana ne se distingue guère des personnages incarnés habituellement par Garko (individualisme taiseux, héros ambigu et cynique...), il se caractérise néanmoins par son élégance (il chevauche en costume noir et porte la cravate) et par un certain dandysme qui le pousse à offrir à ses ennemis leurs funérailles ! Ici, il vient lutter contre un affreux banquier et le patron chinois d'une maison de jeux (George Wang) qui se disputent un terrain qui recèlerait une mine d'or. Benson, le propriétaire de ce terrain, a été assassiné et Sartana va aider la nièce de cet homme à veiller sur son bien.

Si le film paraît un peu plus brouillon que les deux précédents dont nous avons parlés (Le temps des vautours et Le jour de la haine), il est tout à fait plaisant. Une fois de plus, le western sert de cadre à un tableau assez sombre où les individus ne sont mus que par la cupidité et l'appât du gain. Mais déjà pointe une dimension « parodique » qui sera encore plus flagrante dans Quand les colts fument, on l'appelle cimetière. Pour prendre un exemple assez amusant, Sartana ne se sépare jamais de son jeu de carte dont l'une en particulier possède des rebords en métal. Cette carte lui permettra donc de souffler une chandelle au moment où débutent ses ébats avec la belle héroïne, de couper une corde qui fera tomber un gong sur la tête d'un ennemi ou de faire lire à son principal adversaire une citation de la Bible en indiquant la page exacte à ouvrir dans le Saint Livre ! Il faut voir également le même Sartana narguer un bandit en allumant son cigare...avec un bâton de dynamite ! Tous ces petits détails exagérés et très « cartoonesques » donnent une véritable fantaisie à ce film sans pour autant le faire sombrer dans la pure parodie débile.

Le scénario est rocambolesque à souhait et Carnimeo se plaît à multiplier les rebondissements improbables, à peaufiner de vrais méchants de roman-feuilleton (l'infâme banquier et son revolver planqué dans son livre des comptes, le machiavélique patron chinois) et à jouer avec les gadgets variés (cartes, feu d'artifice, revolver sur ressort...).

Si un esprit BD règne sur ce Bonnes funérailles, amis...Sartana paiera (pour ma part, j'ai pensé à la vision fantaisiste de l'Ouest de Lucky Luke), le personnage de Sartana permet néanmoins de conserver un certain « sérieux » et de ne pas rompre le pacte de croyance avec le spectateur qui s'identifiera facilement à cet homme fantomatique (il est toujours dans les pièces lorsqu'on s'y attend le moins), mystérieux et capable de déclencher un feu d'artifice avec un simple jeu de cartes.

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Dans Quand les colts fument, on l'appelle cimetière ; l'incontournable Gianni Garko incarne « l'étranger » que ses ennemis appellent parfois « cimetière » pour sa propension à envoyer six pieds sous terre ceux qui ont le malheur de le défier. Le film débute par la confrontation de deux « pieds-tendres » blonds qui débarquent de Boston pour une ville crasseuse de l'Ouest où règne la loi du colt. On songe presque à l'arrivée en train de Johnny Depp à Machine dans Dead man tant le contraste est grand entre les lieux et ces deux blancs-becs venus retrouver leur père. Celui-ci est éleveur et handicapé et il doit subir, comme tous les éleveurs du coin, le racket de bandits sanguinaires. Mais il se trouve que « l'étranger » est lié à cette famille et qu'il va les aider, notamment contre le Duke (William Berger), terrible « pistolero » à la solde des racketteurs.

Une des curiosités de Quand les colts fument, on l'appelle cimetière est d'avoir été écrit par E.B.Clucher (Enzo Barboni), à savoir l'immortel auteur d' On l'appelle Trinita et de nombreuses suites du même genre avec le duo Terence Hill et Bud Spencer. Comme le rappelle Curd Ridel dans l'un des bonus, Clucher a souvent été considéré comme le fossoyeur du western italien, le faisant basculer corps et âme dans la parodie et la gaudriole la plus « hénaurme ». Et ce qu'il y a de passionnant dans Quand les colts fument, on l'appelle cimetière , c'est que Carnimeo parvient à établir un équilibre subtil entre les figures « classiques » du western spaghetti (héros solitaire et taiseux, personnages cyniques et qui brouillent constamment les frontières entre le Bien et le Mal, luttes entre de braves citoyens et d'affreux racketteurs...) et un vrai fond comique.

Dès le début, les deux jeunes citadins sont confrontés à une petite mamie qui joue très bien du colt et qui donne une balle à un bébé en guise de tétine ! Il y aura ensuite des bagarres homériques qui rappellent celles des films du duo Hill/Spencer et des gags incongrus : les balles de « l'étranger » sont tellement précises qu'elles parviennent à tailler en pointe les moustaches d'un adversaire ! Quant au Duke (William Berger a une vraie « gueule » de méchant de western »), il parvient, après être venu à bout d'un dangereux mexicain, à fermer le couvercle du cercueil dans lequel il vient de tomber par une simple balle.

Carnimeo arrive avec un vrai talent à donner du relief à toute une galerie de personnages secondaires : les deux « péons » qui accompagnent les deux nigauds (on reconnaît l'étonnant Ugo Fangareggi), le fameux bandit mexicain pittoresque qui conserve une mèche de chacune de ses victimes à son chapeau, le fossoyeur, etc.

Mais cet aspect « BD » fantaisiste ne prend pas le pas sur une intrigue plutôt bien menée (malgré ses invraisemblances) et sur une mise en scène parfois joliment inventive. Je pense par exemple à ce superbe duel final où l'organisation des plans se fait autour d'une pièce en pleine rotation.

 

Les deux films de Giulianno Carnimeo méritent donc le détour essentiellement pour cela : parce qu'ils marchent en équilibre entre une certaine mythologie du western italien (incarné à merveille par Gianni Garko) tout en intégrant des éléments parodiques, bouffons et burlesques qui ne nuisent pourtant pas au plaisir d'un spectateur prêt à croire à ces aventures rocambolesques...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Mardi 18 mars 2014 2 18 /03 /Mars /2014 16:12

Manina, la fille sans voiles (1952) de Willy Rozier avec Brigitte Bardot, Jean-François Calvé, Howard Vernon. (Editions Bach Films) Sortie 4 mars 2014

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Il y a plusieurs raisons de se réjouir de la réédition de Manina, la fille sans voiles.

La première, c'est d'offrir une occasion unique de redécouvrir Willy Rozier, cinéaste populaire bien trop méconnu et ignoré par à peu près tous les ouvrages spécialisés (Siclier ne le cite qu'une fois dans son histoire du cinéma français tandis que Tulard évoque un cinéaste d'origine belge alors que Rozier est né à Talence, en banlieue bordelaise!).

Avant de devenir réalisateur, Willy Rozier fut un champion de natation qui représenta la France aux Jeux Olympiques puis il fit l'acteur (chez Robert Siodmak, notamment). Il passe derrière la caméra au début des années 30 et se fera le chantre d'un certain cinéma du samedi soir (Bouyxou parle d'un « pionnier de l'érotisme pré-benazerafien »). Nous avions évoqué il y a quelques années l'un de ses films les plus célèbres, l’Épave, où il faisait débuter la craquante Françoise Arnoul. On lui doit également la série des aventures de Callaghan et il terminera sa carrière dans l'érotisme soft (Danny la ravageuse) ou pas (Dora, la frénésie du plaisir). Et pour céder au plaisir de l'anecdote, signalons que Willy Rozier alla même, pour défendre l'honneur de son actrice Marie Déa, jusqu'à provoquer en duel (!) le critique François Chalais qui l'avait malmenée dans un article !

 

Une des caractéristiques du cinéma de Rozier, et c'est la deuxième raison qui nous pousse à nous réjouir de la résurrection de de ce film, fut de privilégier souvent les décors naturels. En 1949, il met au point l'Aquaflex, une caméra capable de faire des prises de vues sous-marines qu'il utilisera dans L'épave. Dans Manina, où le héros Gérard part à la recherche d'un trésor phénicien au large des côtes Corse, Rozier nous offre quelques séquences sous-marines assez belles. En supplément du film, on pourra d'ailleurs découvrir Vestiges sous-marins, intéressant documentaire (de 1953) où Rozier nous invite à un tour de Corse qui passe également par quelques détours dans les fonds marins. Même si ses prises de vues en extérieur ont parfois des inconvénients (le vent qui souffle dans les micros et qui parasite la bande-son lors de certaines scènes), elles offrent aussi au film une certaine fraîcheur. La plage, le soleil, la mer, l'aventures : tous ces éléments donnent un sentiment de liberté vacancière assez agréable au spectateur.

 

Enfin, c'est bien évidemment la présence de la juvénile Brigitte Bardot qui fait tout le sel de ce film et qui justifie la redécouverte de Manina, la fille sans voiles. Si le titre est évocateur et peut faire rêver, il faut se souvenir que nous sommes en 1952 et que le cinéma reste toujours très prude. L'érotisme de Willy Rozier est donc toujours suggestif mais reste très chaste. Malgré ça, la sensualité de Bardot éclate à chaque plan. Le bikini qu'elle porte (presque) constamment n'est pas étranger à cette impression mais son charme ne se limite pas à ses formes parfaites. Même si elle joue parfois un peu faux, c'est ce naturel décomplexé qui enchante littéralement et que Vadim saura repérer quelques années plus tard lorsqu'il tournera Et Dieu créa la femme.

Après une première apparition aux côtés de Bourvil dans Le trou normand de Jean Boyer, Brigitte Bardot obtient ici son premier grand rôle et incarne la potentielle fiancée du jeune premier musculeux (Jean-François Calvé). Le canevas de cette bluette n'a rien d'exceptionnel mais il est assez amusant de voir comment Rozier se plaît à inventer une histoire de chasse au trésor évoquant la littérature populaire de la fin du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème. Pour un spectateur d'aujourd'hui, les situations peuvent paraître antédiluviennes mais c'est aussi ce qui fait le charme du film dont certains dialogues sont assez croquignolets (« Et ton Gérard, il ne t'embête pas non plus ? - « non, lui c'est pas le genre : il me donne des calottes », « -et tu acceptes ça ? » « Oh mais dis, c'est pas toujours sur la figure », « ah, voilà ! »)

Certaines séquences sont plus improbables, comme ce moment où Brigitte Bardot, dont on connaît tous le timbre de voix, entonne une chanson réaliste avec une voix beaucoup plus grave. L'effet est d'autant plus drôle que la chanson n'est pas synchronisée avec les mouvements de lèvres de l'actrice !

Mais qu'importe les maladresses et le côté un poil ringard du film : il y a le soleil, la mer, le bikini qui venait de naître et que des actrices comme Bardot étaient en train de populariser1, un Howard Vernon assez savoureux en trafiquant de cigarettes un brin libidineux.

Du coup, cette bluette démodée dégage un charme non négligeable...

 

 

1 Au grand dam du père de l'actrice qui cherchera à faire interdire un film qu'il jugeait trop osé et compromettant pour l'honneur de sa fille !

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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