Mercredi 17 septembre 2014 3 17 /09 /Sep /2014 19:32

Near death experience (2014) de Gustave Kervern et Benoît Delépine avec Michel Houellebecq

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Avec six films au compteur, les duettistes Gustave Kervern et Benoît Delépine sont parvenus à faire entendre une voix singulière au cœur du genre sinistré de la comédie française. Qu'on n'aime ou pas leurs films (j'ai lu quelques critiques destructrices qui me paraissent bien injustes), on peut quand même reconnaître qu'ils ont peaufiné un style (où le minimalisme de Kaurismaki se mêle au burlesque froid de Tati) et imposé un ton (entre la farce libertaire et le désespoir existentiel) à mille lieues des comédies beaufs tendance Clavier/Dubosc ou de cet « humour » Canal + fait de bons mots et de vieilles vannes de comiques de « stand up » fatigués.

Near death experience débute comme leurs films précédents : plans fixes et longs, intérêt porté au cadre plutôt qu'aux dialogues (avec notamment cette bonne idée d'isoler le personnage principal dépressif dans sa bulle en coupant systématiquement la tête des gens qu'il côtoie : collègues, famille...).

 

Paul, employé à France Télecom, marié et père de deux enfants, décide un beau jour de tout plaquer et d'aller se suicider en montagne.

Même ce point de départ évoque les films précédents des compères : la quête de Depardieu pour retrouver les « papelards » pour sa retraite (Mammuth) ou celle de Louise pour tuer le patron responsable de son licenciement (Louise-Michel).

 

Pourtant, Near death experience n'a rien d'une redite et s'aventure sur d'autres chemins buissonniers. D'abord parce que le film n'est pas une comédie (même si certains passages sont hilarants) mais un vrai drame existentiel. Ensuite parce que Kervern et Delépine délaissent un peu les « films à vedettes » (Depardieu et Adjani dans Mammuth, Poelvoorde et Dupontel dans Le grand soir) pour revenir à un film de « potes », tourné avec des clopinettes comme au temps d'Aaltra et une équipe technique réduite au minimum. Kervern, venu présenter son film hier, nous avoua que ce qui coûta le plus cher fut d'acquérir les droits des morceaux de Black Sabbath que l'on entend à certains moments du film !

 

Passé le prologue où la silhouette longiligne de Paul semble écrasée par un décor urbain anonyme et terne, les cinéastes se concentrent sur ce personnage unique et sa longue balade en vélo à travers la montagne. Near Death experience devient alors une sorte d'épopée dérisoire d'un personnage peint par Giacometti plongé dans un univers à la Beckett. Paul tente de se nourrir comme il le peut en fouillant dans les poubelles ou en buvant l'eau d'une piscine. Il dialogue avec des tas de cailloux représentant sa femme et ses enfants. Il s'arrête au bord du vide, prêt à faire le grand saut, mais en se ravisant plus ou moins volontairement...

 

Ce qui fait la force du film, c'est bien évidemment Michel Houellebecq. A la fois son corps, avec ce visage abîmé étonnant qui fait de lui une sorte de clochard céleste mais également sa voix (off) puisque le film ne cesse de nous faire partager son soliloque intérieur. Ces propos, pessimistes, évoquent le caractère absurde de l'existence, l'évolution sans pitié d'un monde soumis à la loi du marché et du libéralisme sauvage qui rend « obsolètes » les individus de plus de 50 ans, la vie de couple et de famille, etc.

On pourra éventuellement reprocher le caractère un peu « plaqué » de cette vision du monde chez les cinéastes mais ils parviennent néanmoins à donner une véritable forme à ce « discours » et c'est l'allure dégingandée et désabusée de Houellebecq qui porte cette forme. Son ton désabusé mais plein d'humour donne vie à des monologues qui pourraient avoir été écrits par l'écrivain tout en confrontant le spectateur à sa propre expérience, à ses doutes et ses angoisses.

Même si Near death experience apparaît comme un film nihiliste, il n'est pas désespéré et fait preuve d'une légèreté constante, notamment dans ces pures scènes de comédie où Paul se jette sur une tente de campeur ou rencontre un paumé dans les sommets qui nous vaudra une partie de « petits coureurs » très drôle, un désopilant défi de « barbichette » (discipline où Houellebecq détient assurément le record du monde!) et un dialogue assez génial où l'écrivain dénigre systématiquement tout ce qui est campagne, grand air et montagne.

 

La mise en scène est peut-être un poil moins rigoureuse que dans les précédents films du duo (le point n'est pas toujours fait) mais on se laisse volontiers prendre par cet éloge de la fugue, ce nouveau pas de côté que nous proposent Kervern et Delépine pour ne pas subir un monde programmé ayant décrété l'obsolescence de l'homme...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 16 septembre 2014 2 16 /09 /Sep /2014 07:42

The amazing Spider-Man 2 (2013) de Marc Webb avec Andrew Garfield, Emma Stone, Jamie Foxx (Editions Sony Pictures). Sortie le 3 septembre 2014

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Faut-il encore préciser que les films de super-héros ne sont pas ma tasse de thé ? Que j'ai du mal à me passionner pour des types asexués qui mettent un collant pour sauver la planète et qui échappent à tous les dangers imaginables ?

Vous me rétorquerez que ce genre de film ne s'adresse pas à moi mais aux ados du monde entier, avides de sensations fortes, de spectacles démesurés et de pop-corn. Vous n'aurez pas totalement tort mais, à ma grande surprise, il se trouve que j'ai vraiment bien aimé les deux premiers Spider-man réalisés par Sam Raimi. Outre la réalisation inspirée, j'avais apprécié cette manière qu'avait le cinéaste de lier la découverte des supers-pouvoirs de Peter Parker à la mue de l'adolescence. La première toile d'araignée projetée par le jeune homme évoquait irrésistiblement une première branlette et Raimi jouait de manière subtile sur l'image du super-héros comme projection de l'adolescence désireuse de conquérir le monde.

Je n'ai cependant suivi la saga que de loin, loupant le troisième volet (toujours signé Raimi) et en m'abstenant d'aller voir The amazing Spider-man, premier épisode d'une saga relancée par Marc Webb.

Ce fut sans doute un tort dans la mesure où ce deuxième volet ne semble s'adresser qu'aux initiés. Spider-man lutte toujours contre la criminalité à New-York en agrémentant chacun de ses exploits d'un bon mot ou d'un trait d'humour qui déleste d'emblée le film de tous véritables enjeux dramatiques.

Je me disais en voyant ce film que quelque chose avait décidément changé dans la conception du cinéma hollywoodien industriel. On va croire que je me lamente encore sur le « bon vieux temps » et que je refuse de vivre avec mon époque (ce qui n'est peut-être pas totalement faux mais j'assume) mais il me semble qu'il y avait autrefois une volonté de construire un récit et de ménager des moments plus calmes pour mieux préparer les scènes spectaculaires comme autant de « climax » attendus, espérés ou craints. Désormais, il faut que tout soit sur l'écran dès les premières minutes et, comme dans le cinéma pornographique, il faut offrir aux spectateurs ce qu'ils sont venus voir toutes les dix minutes (des effets-spéciaux, du son et lumière bruyant, de la pyrotechnie à gogo...). Du coup, je m'ennuie dès les premières minutes du film parce que je ne crois pas aux personnages (je n'ai pas eu le temps de m'identifier à eux, de les connaître et de m'attacher puisqu'on est immédiatement propulsé au cœur de l'action) ni même aux situations (il n'y a plus besoin de cinéma puisque tout (ou presque) a été recréé par ordinateur!) qui donnent parfois l'impression de contempler quelques avatars de jeux vidéos débilitants se taper sur la tronche !

 

La réalisation de Marc Webb est assez calamiteuse puisqu'on ne parle plus ici de mise en scène, de montage, de découpage, de raccords mais d'une succession de plans dopés aux amphétamines avec une caméra qui tremble pour tenter de faire oublier qu'elle ne représente aucun point de vue et que sa seule agitation tient lieu de « rythme ». Du coup, on se désintéresse assez vite de cette quête des origines de Peter, de son combat contre le méchant Electro (Jamie Foxx) et de son histoire d'amour compliquée avec Gwen (Emma Stone).

 

Par ailleurs, une des faiblesses de The amazing Spider-man 2 tient à sa distribution. Si Jamie Foxx tire son épingle du jeu, le couple vedette n'a pas le charme du duo Tobey Maguire/ Kirsten Dunst. Emma Stone est fadasse à souhait et ne se distingue aucunement de toutes les petites starlettes blondes insipides que nous proposent régulièrement Hollywood tandis qu'Andrew Garfield manque cruellement de charisme et joue comme une savate.

 

Reste alors un grand son et lumière où se succèdent explosions, accidents spectaculaires, sauts dans le vide (sans doute pour le côté « grand huit » que doit apporter la 3D) et acrobaties en tout genre. Sans doute est-ce une erreur de ma part (je me fie en grande part aux bandes-annonces que je peux voir car je vais rarement découvrir ce type de blockbusters en salles) mais j'ai l'impression qu'il s'agit de la morne routine d'un certain cinéma industriel qui n'a plus rien d'autre à proposer que de la poudre aux yeux et des récits formatés pour plaire à un public adolescent (donc sans sexe et sans violence).

 

Inutile de préciser que je trouve ça laid, tapageur et sans le moindre intérêt...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Dimanche 14 septembre 2014 7 14 /09 /Sep /2014 19:00

Le soir, Lilith (2014) de Philippe Pratx (Editions L'Harmattan. 2014)

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Le soir, Lilith n'est pas un roman mais un puzzle. Méticuleusement, l'auteur assemble chaque pièce pour découvrir le visage d'une femme, Lilith, star hollywoodienne d'origine hongroise retrouvée morte le 23 novembre 1924. L'intelligence de Philippe Pratx, c'est de ne pas chercher à restituer un portrait figé et « parfait » mais de laisser des pièces manquantes, des zones d'ombre, des fragments qui ne s’emboîtent pas vraiment... Parce que Lilith n'est peut-être, au fond, qu'une image. Un peu femme, un peu sorcière, un peu chimère et la projection fantasmée de tous ceux qui l'ont approchée.

 

L'ouvrage est composé essentiellement de fragments disparates : extraits du journal intime de Lilith, brouillon d'une tentative de biographie du narrateur, coupures de presse, correspondance, extraits des scénarios des films tournés par la comédienne, etc. Seul fil directeur : la rencontre entre le narrateur qui a connu Lilith et qui fut son amant et une femme qui enquête sur la disparition de la star.

Si la quatrième de couverture nous promet une enquête de « roman noir », il est évident que l'intrigue n'intéresse que très peu l'auteur qui préfère se concentrer sur une atmosphère cotonneuse (celle des souvenirs et des sunlights hollywoodiens) et sur le portrait d'une femme qui ne cesse de se dérober. C'est pour cette atmosphère et ces références cinématographiques que ce livre trouve sa place sur ce blog.

 

Si la filmographie de cette Lilith est totalement imaginaire, on apprend qu'elle a tourné avec Michael Curtiz quand il s’appelait encore Mihàly Kertész (film disparu), dans Les cavernes blanches de Tod Browning (film qui, bien entendu, n'existe pas) et qu'elle fut la muse d'un certain Simpson Omarsian avec qui elle tourna de nombreux longs-métrages. Outre cette carrière où l'on croise également les fantômes des « artistes associés » (Pickford, Griffith, Chaplin et Fairbanks) ; l'auteur se plaît à recréer une atmosphère digne de Sunset boulevard de Wilder en replongeant dans une période mythique d'Hollywood. Mais les références sont également plus contemporaines et on songe parfois à Mulholland Drive (l'avenue est d'ailleurs citée) dans la mesure où cette Lilith semble parfois n'être qu'un pur fantasme, la somme des rôles qu'elle a incarnés (y compris celui d'Erzsebeth Bathory).

 

Pour être tout à fait honnête, le livre n'est pas toujours d'un abord facile. Disons qu'il esquive habilement les plaisirs de la narration pour privilégier un récit fragmentaire. Pour faire une comparaison picturale, ce roman ressemble davantage à une toile cubiste qu'à un tableau « narratif » et il s'avère que l'exploration de chaque facette est parfois un peu ardue. Par ailleurs, Philippe Pratx a un style soutenu et rocailleux où se mêlent des réminiscences de la littérature « fin de siècle » (Villiers de l'Isle-Adam), du symbolisme (des références au Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve) voire du surréalisme et assimilé (Artaud).

 

Le soir, Lilith séduit davantage « intellectuellement » que de manière sensorielle. On s'intéresse aux thèmes développés (l'image et l'illusion, les multiples visages de la Femme, les rapports du Créateur à sa créature, la psychanalyse et les abîmes que recèlent chaque individu...) mais il manque peut-être une dimension véritablement romanesque qui emporterait totalement l'adhésion.

 

A cette réserve près, ce livre mérite le coup d’œil et témoigne d'une écriture singulière dont on espère avoir des nouvelles bientôt...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Samedi 13 septembre 2014 6 13 /09 /Sep /2014 12:20

Macbeth (1948) de et avec Orson Welles. Sortie en salles (version restaurée) le 10 septembre 2014. (Editions Carlotta)

 

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Après Othello, les éditions Carlotta poursuivent leur travail de réédition des adaptations shakespeariennes de Welles avec le magnifique Macbeth (j'attends avec impatience une éventuelle ressortie de Falstaff que je n'ai jamais vu). J'avais déjà évoqué cette œuvre et je ne vois donc pas grand chose à ajouter. Je me contente donc de supprimer mon paragraphe introductif et de vous proposer à nouveau cette note où je commençais par évoquer la question de la maîtrise au cinéma puisque l’œuvre de Welles est un peu comme celle de Kubrick : un cinéma d’une tyrannique perfection qui ne laisse rien au hasard, des « machines cinématographiques célibataires » qui forcent, d’une certaine manière, le spectateur à s’incliner et qui visent plus à son ébahissement qu’à son adhésion. Encore une fois, il ne s’agit pas de remettre en question certaines hiérarchies mais d’avouer en toute subjectivité que nous admirons sans réserve le cinéma de Welles mais que nous lui préférons des œuvres plus « humaines » comme celles de Minnelli ou de l’immense Douglas Sirk.

Passée cette petite note d’intention, nous devons bien reconnaître, une fois de plus, que Macbeth mériterait d’être présenté dans toutes les écoles de cinéma et surtout,  à tous les cinéastes à qui il prend soudain l’envie de transposer à l’écran une pièce de théâtre (ou un roman). Ces derniers devraient se souvenir de Welles qui tourna son adaptation shakespearienne pour un petit studio spécialisé dans la série B (Republic) et qui le fit sans moyen et dans un délai record (une vingtaine de jours).


Avec des conditions pareilles, inutile de songer aux décors, aux costumes et autres colifichets qui plombent sous un académisme lourdingue la plupart de ce genre de film ! Il a bien fallu penser en terme de cinéma et c’est assez extraordinaire. Macbeth se déroule le plupart du temps dans des décors stylisés et baigne dans un incessant brouillard qui masque la pauvreté des moyens engagés. Technique éprouvée mais qui se révèle payante ici en donnant au film une atmosphère trouble, sombre et tourmentée qui convient parfaitement au climat du drame de Shakespeare.

Welles nous cueille à froid avec une séquence admirable et impressionnante où le simple enchaînement (en fondu) des plans de paysages brumeux se superpose à des plans de potions grumeleuses que préparent les trois sorcières de la pièce.

Elles commencent par interpeller les deux guerriers (Macbeth et Banquo) avant de prévoir leurs destinées futures (que vous connaissez tous !).

Dès cette ouverture, le ton est donné : bruit, fureur et onirisme feront bon ménage pendant près de deux heures. Welles donne par la suite libre court à son style expressionniste : cadre toujours inventif, changements d’axes permanents, jeu splendide entre des plongées et contre-plongées qui offrent un représentation visuelle des états d’âme de Macbeth, travail incroyable sur la lumière et les jeux d’ombres…

A l’opposé du très sage Hamlet de Laurence Olivier sorti la même année (pas un grand film mais je l’aime bien car il est au service d’une grande pièce et magnifiquement interprété par des comédiens britanniques), Welles trouve ici un équivalent visuel à la fureur shakespearienne (son Othello vaut aussi le coup !).


Je laisse désormais aux thuriféraires du génial dramaturge élisabéthain le soin de deviser sur les thèmes de la pièce et sur ses enjeux dramatiques. Je me contenterai de voir ici un parallèle entre le destin tragique du souverain régicide Macbeth et celui de Welles cinéaste. Qu’il interprète lui-même ce personnage a quelque chose de troublant car on peut y voir l’image d’une ambition démesurée et tyrannique (cette volonté de maîtrise absolue que l’on trouve chez Welles) qui s’exerce à tout prix, malgré les avertissements des oracles. Tout se passe comme si le cinéaste avait conscience de son destin mais qu’il s’échinait malgré tout à vaincre le sort, à parvenir à ses fins quitte à aller droit dans le mur.

C’est cette énergie suicidaire qui fait la grandeur et la beauté de ce Macbeth tourmenté et violent.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Samedi 6 septembre 2014 6 06 /09 /Sep /2014 13:25

Saint Laurent (2014) de Bertrand Bonello avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Dominique Sanda, Valeria Bruni Tedeschi.

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Avec L'Apollonide, Bertrand Bonello était parvenu à une sorte de perfection formelle en filmant un monde clos (celui d'un bordel à la toute fin du 19ème siècle) et ouaté. Mais le style envoûtant et opiacé du film ne faisait jamais d'ombre à un certain sens du romanesque (les références à Hugo) et à un propos passionnant sur un monde en train de s'effondrer.

Lorsque débute Saint Laurent, on a le sentiment que le cinéaste veut reprendre les choses là où il les avait laissées avec L'Apollonide : le portrait d'un créateur de mode hors-pair, symbole même d'un certain artisanat transcendé par le style mais également d'un monde en train de basculer.

Après un prologue intriguant situé en 1974, le film remonte le temps jusqu'en 1967, moment où Yves Saint Laurent devient la star que l'on connaît. Le début du film est très séduisant. D'une part parce que Bonello est un remarquable metteur en scène (je n'apprendrai rien à personne!) et qu'il parvient à retrouver l'élégance de son film précédent : mouvements de caméra amples et souples, atmosphère irréelle et éthérée (les très belles scènes en boite de nuit), une certaine langueur envoûtante... D'autre part, le cinéaste semble renouer avec le propos de L'Apollonide : le passage d'un monde à un autre, le paradoxe du « moderne » épris d'une certaine idée de la beauté en train de disparaître avec cette modernité... Le propos est parfois souligné de manière un peu insistante avec cette lettre de Warhol où l'artiste évoque les questions de la notoriété et de la reconnaissance qui se substituent désormais à celles de l'art et de la beauté (d'où le goût de Warhol pour les publicités et la mode).

Avec Saint Laurent, le cinéaste semble vouloir évoquer la question du créateur prit en tenaille entre un certain artisanat, un penchant pour le style et la beauté et le rouleau compresseur de l'industrie. Autoportrait de Bonello ? Sans doute un peu et c'est sans doute pour cela que le cinéaste apparaît lui-même en journaliste à la fin du film pour expliquer pourquoi il aimait Saint Laurent (scène ratée car trop explicative).

Le problème, c'est qu'après un début très brillant (disons la première heure), le cinéaste va devoir composer avec les codes d'un genre assez sclérosé : le « biopic ». Qu'est-ce que Bonello fait des histoires de cœur de Saint Laurent (avec Pierre Bergé, bien entendu, incarné par un Jérémie Renier méconnaissable), de ses « troubles » (l'alcool, la défonce...), de sa destinée ? Et c'est là que le bât blesse. Assez rapidement, la virtuosité du cinéaste tourne à vide et il se laisse gagner par une certaine imagerie du « biopic ». A un moment donné, il évoque par le biais d'un dialogue entre Yves Saint Laurent et un mannequin le cinéma de Kenneth Anger. Or Bonello emprunte une voie radicalement différente de celle de ce cinéma de « visions » qu'il vise parfois. Quelque chose se fige chez lui et il ne reste de son récit qu'une coquille vide, où ne brillent ni le feu de la passion, ni l'intensité de la tragédie.

 

A l'inverse de L'Apollonide, c'est le sens du romanesque qui manque à Saint Laurent : la fascination que provoque la première partie du film cède le pas à un ennui assez profond (le film dure 2h30 et semble vraiment interminable). Bien sûr, on peut souligner la qualité de la performance de Gaspard Ulliel mais il a une diction à la Finkielkraut assez rédhibitoire ! Le problème du film est peut-être qu'il est à l'image de son personnage : totalement superficiel. Mais peut-être que ces réticences viennent de moi et que j'ai moins de mal à m'identifier et à être touché par des prostituées de 1900 que par une grande folle mondaine !

 

Reste un film assez stylé dans sa première partie mais qui se poursuit ensuite par une succession de saynètes relevant davantage de la vignette que d'un véritable projet de cinéma. Cette fascination pour une époque où tout semblait possible (l'art, la révolution, la jeunesse éternelle, les paradis artificiels...) ne fonctionne que par intermittence (notamment grâce à une très belle bande-son qui rapproche Bach et le Velvet Underground).

Pour le reste, on ne dépasse guère le stade d'un certain esthétisme « arty » qui me donne envie de reprendre les mots d'un critique des Cahiers du cinéma évoquant Pulp fiction à l'époque : « trop d'émail, pas assez de pulpe » !

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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