Mercredi 26 novembre 2014 3 26 /11 /Nov /2014 19:57

Le canardeur (1974) de Michael Cimino avec Clint Eastwood, Jeff Bridges. (Carlotta films) Sortie le 19 novembre 2014

 

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A l'origine, l'action du Canardeur se situait au début du 19ème siècle, au moment de la révolution irlandaise. Cimino souhaitait reprendre les personnages que Sirk avait filmés dans Capitaine Mystère (le capitaine Lightfoot et le chef de la rébellion irlandaise Thunderbolt dissimulant son identité sous la défroque d'un révérend). Mais de ce projet originel, il ne restera que les habits de pasteur qu'endosse Thunderbolt (alias Clint Eastwood) au début du film afin de brouiller les pistes et que ses anciens complices de braquage qui le poursuivent désormais ne le retrouvent pas.

Finalement, le premier long-métrage du cinéaste sera un film contemporain, mélange séduisant de « road-movie » (la première partie du film où Thunderbolt rencontre Lightfoot – Jeff Bridges-) et de « film de casse » où, avec l'aide de ses anciens complices, notre héros organise un braquage sophistiqué.

Pourtant, les premiers plans du film laissent planer une ambiguïté : de grands espaces majestueux, une église et le sentiment que le film pourrait se situer à n'importe quelle époque.

Tout l'intérêt du Canardeur va se situer dans ce léger décalage : être à la fois de plain-pied dans le monde contemporain d'alors (le début des années 70) tout en étant emprunt d'une profonde nostalgie et d'un enracinement dans le passé. A ce titre, il convient de citer une scène qui intervient vers la fin du film (ceux qui, parmi mes millions de lecteurs, n'ont pas encore vu le film sont invités à arrêter leur lecture à cet instant précis) : après avoir raté leur braquage, Thunderbolt et Lightfoot tombent sur une vieille école où se trouve dissimulé le butin d'un précédent casse. L'école existe toujours comme dans le souvenir du « canardeur » mais elle a été littéralement déplacée avec une mention indiquant qu'elle est désormais ici en « mémoire d'une Amérique disparue ».

Dans l'ouvrage qu'il a consacré à Cimino, Thoret parle d'une véritable « image mentale » mais cette description ne me semble pas vraiment coller au caractère réaliste de l’œuvre. En revanche, elle est effectivement très symbolique du désir de Cimino de revisiter une Amérique disparue en prenant à sa charge ce déplacement.

 

Le canardeur est un film contemporain en ce sens qu'il s'inscrit parfaitement dans la mouvance des films ouverts et mélancoliques du « Nouvel Hollywood ». Le jeune chien fou joué par Jeff Bridges est dans la lignée des personnages marginaux qui arpentent les routes à cette époque, que ce soit les grands frères hippies d'Easy rider ou les conducteurs du génial Macadam à deux voies de Monte Hellman. Mais à ce jeune coq farceur, séducteur, beau parleur épris de liberté, Thunderbolt rétorque qu'il « arrive dix ans trop tard » Le film, qui s'est d'abord présenté comme une sorte de comédie entre potes plutôt amusante (cette séquence incongrue où nos deux héros se font prendre en stop par un demeuré dont la voiture est pleine de lapins), se leste alors d'une certaine mélancolie qui va devenir de plus en plus prégnante.

Cette mélancolie, elle est liée à la fuite irréversible du temps et à la nostalgie d'une certaine Amérique qui a pu s'incarner dans la tradition du western. La plus grande force du Canardeur, c'est bien évidemment cette manière qu'a Cimino de magnifier les paysages du Montana en plans d'ensemble majestueux, de filmer les ciels comme nul autre, de parvenir à faire de chaque plan de rivière ou de forêt un poème élégiaque. Dans ces instants, ce sont les fantômes de Ford et de Mann qui viennent hanter les plans et nous faire revenir à l'esprit les traces d'un monde englouti.

 

Pour Cimino, l'intérêt va être de saisir ce passage du temps, ce contraste entre un passé qui imprègne encore ses images et une réalité contemporaine qu'il ne peut ignorer. L'opposition pourrait sembler un peu binaire entre Thunderbolt, l'homme dont le passé est écrit à même la peau (il porte des cicatrices de la guerre de Corée) et Lightfoot, parfaite incarnation d'une jeunesse insouciante. Mais le cinéaste a suffisamment de talent pour rendre cette relation plus ambiguë et plus complexe. On peut y lire à la fois un désir de transmission (un passage de relais, en quelque sorte, qui s'effectue d'ailleurs dans une école), de filiation (Thunderbolt appelle toujours son compagnon de voyage « kid ») et d'amitié.

Il serait bien évidemment exagéré de parler ici d'homosexualité refoulée mais Cimino joue avec malice sur un trouble de l'identité qui passe essentiellement par la question de la sexualité. Entre Lightfoot qui finit par se déguiser en femme pour s'inscrire dans le plan du casse et qui se « séduit » lui-même en passant par tous les spécimens qui entourent les deux héros (Red, l'ancien complice, qui salive aux exploits de son jeune comparse ou qui frise l'apoplexie lorsqu'il surprend la fille d'un banquier en train de faire l'amour...) ; les personnages ont un rapport complexe au sexe qui peut être lu à la fois comme un brouillage contemporain des identités (le goût affiché pour le travestissement dans ce film) ou une satire des pulsions primaires (voyeurisme, fantasme de la prostituée...) du mâle américain.

 

La singularité de Cimino, c'est qu'il abordera toujours cet « ère du soupçon » américain, ces mutations sociales avec le désir de reconstruire les mythes plutôt que de les détruire. Certes, il montrera toujours l'envers du décor du rêve américain mais dans une forme ample et classique, ancrée dans le passé. Le canardeur ne possède pas encore la puissance et le génie de Voyage au bout de l'enfer et de La porte du paradis (certains passages sont un peu anecdotiques, le récit est parfois un peu longuet et pas très bien construit...) mais il porte déjà en lui cette singularité qui fait le prix du cinéma (trop rare) de Michael Cimino...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Jeudi 20 novembre 2014 4 20 /11 /Nov /2014 06:19

Sexy Paris (2013) de T.Richardson (Bach films) Sortie novembre 2014


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La seule surprise que réserve ce Sexy Paris, c'est celle de constater qu'il se tourne encore de nos jours des « mondo movies ». Le terme de « mondo » naît au début des années 60 lorsque triomphe sur les écrans Mondo cane, un documentaire crapoteux de Jacopetti et Prosperi. Le principe est simple : tourner un peu partout dans le monde pour en rapporter les images les plus sensationnalistes qui soient, qu'il s'agisse de scènes insolites, surprenantes ou à forte coloration sexuelle. A l'instar des « hygiene pictures » qui offrait un alibi « pédagogique » aux spectateurs pour leur refourguer quelques nudités, le « mondo » use du prétexte ethnographique pour justifier les images les plus choquantes.

Le succès de Mondo Cane va donner lieu à une série de succédanés de plus en plus racoleurs qui vont prendre peu à peu la place des films de  music-hall sur les écrans. Citons pour la bonne bouche le Paris secret d'Edouard Logereau, Paris top secret de Pierre Roustang ou le grotesque Sex O'clock USA de Reichenbach.

 

Sexy Paris s'inscrit dans cette lignée que l'on croyait définitivement éteinte après l'avènement du porno. Le cahier des charges du « mondo » érotique est respecté : danseuses de cabaret burlesque, actrices porno tournant avec des peluches (!), cirque libertin, safari en forêt de Fontainebleau où de gros beaufs traquent le modèle bulgare pour le photographier sous toutes les coutures (« une chasse à courre sans les chiens... mais avec des chiennes » dira élégamment un bas du front participant à cette mascarade), courses de karts seins nus, partouze avec des poupées gonflables et autres réjouissances...

Entre la barbouilleuse de croûtes pornographiques et la pauvre blondinette aux charmes stéréotypés effectuant des strip-teases en pleine rue sous l’œil égrillard des passants en passant par la poupée entièrement refaite militant pour le « parti du plaisir » ; on peut dire qu'il n'y aura pas grand chose pour ravir l’œil de l'esthète et affoler les sens de l'érotomane. Tous ces zombies qui pratiquent le sexe et l'érotisme comme s'ils allaient au supermarché sont d'une insondable tristesse. La chair est triste, comme disait l'autre, mais c'est d'autant plus vrai qu'elle est désormais entièrement réifiée et consommée comme une vulgaire marchandise. Tout cela n'est pas plus émoustillant que le compte-rendu d'un séjour présidentiel dans la Creuse ou qu'un plat de quinoa froid.

 

Réalisé par le mystérieux T.Richardson, Sexy Paris est un pur produit télévisuel bas de gamme (même si la jaquette nous apprend qu'il a été refusé par toutes les télés). Je ne sais pas si l'émission Paris dernière (autrefois animée par Taddeï) existe toujours mais ces virées dans le Paris branchouille réservaient systématiquement une séquence (la dernière) dédiée à des soirées très chaudes ou à des pratiques libertines. Eh bien Sexy Paris pourrait être une compilation de ces dernières séquences de Paris dernière.

 

Est-ce que cette vision d'un Paris libertin où l'on peut parier sur des jeunes femmes qui font des courses en rollers les nibards à l'air a toujours l'attrait qu'elle pouvait avoir il y a quelques décennies pour le provincial néophyte ? (Cf. Paris porno de Marius Lesoeur). Honnêtement, lorsqu'on entend et voit les pratiques de ces « libertins » qui n'ont d'autre liberté que celle de consommer, la réponse est non.

Et face à tous ces stéréotypes de mauvais pornos (poitrines refaites, corps entièrement épilés, échangisme vulgaire...), on préfère se replonger avec délice dans le charme désuet et naturel de l'âge d'or du X français, trois DVD également édités par Bach Films...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Mercredi 19 novembre 2014 3 19 /11 /Nov /2014 20:34

Love is strange (2014) d'Ira Sachs avec Alfred Molina, John Lithgow

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Il est assez amusant de découvrir Love is strange une semaine après Magic in the moonlight de Woody Allen et de comparer l'accueil de ces deux films. D'un côté, une quasi unanimité, de l'autre, une certaine condescendance voire un certain mépris (même si ce n'est pas encore trop vrai pour ce titre précisément) pour Woody Allen qui ne ferait que rabâcher.

Pourtant, les deux films s'inscrivent dans la même veine de la comédie sentimentale et le fait que Love is strange se déroule à New-York renforce le désir de comparaison. Si Woody Allen privilégie la comédie romantique, Ira Sachs se dirige de son côté vers le mélodrame.

Est-ce parce que le film aborde des problématiques plus contemporaines (le mariage homosexuel en premier lieu) qu'il remporte davantage de suffrages ? Sans doute mais essayons de ne pas tomber dans le piège de la généralité (car qui n'adhère pas, au fond, à la générosité du message du cinéaste?) et de s'en tenir au strict point de vue cinématographique.

 

George et Ben vivent ensemble depuis 39 ans et décident un beau jour de se marier. Malheureusement, cette décision entraîne le licenciement de George et le couple se voit dans l'obligation de quitter un bel appartement qu'il n'est plus en mesure de rembourser. Contraints de se séparer provisoirement, ils sont hébergés chacun de leur côté par des membres de la famille ou des amis.

 

La première chose qui frappe chez Ira Sachs, c'est la délicatesse de son trait. La séquence du mariage puis celle de la noce (avec un morceau chanté au piano) fonctionnent parfaitement. De cette petite communauté ravie de se retrouver autour de George et Ben se dégagent une chaleur et une harmonie qui fait penser au beau film de Capra Vous ne l'emporterez pas avec vous. Le problème, c'est que le cinéaste se laisse parfois piéger par sa délicatesse. On reproche souvent aux réalisateurs de ne pas « sauver » leurs personnages, de ne pas leur donner une chance. Dans Love is strange, c'est strictement l'inverse. Aucun des personnages, même l'ecclésiastique qui vire George, ne porte en lui une part de négatif. Par instant, l'unanimisme du film gêne un peu : on trouve des homosexuels vieux et jeunes, noirs ou blancs et certains sont même flics (mais sympas quand même!). Quand l'adolescent utilise le mot « gay » de manière péjorative, il est tout de suite précisé qu'il n'y a pas de connotation sexuelle autour ce mot chez les jeunes et qu'il ne stigmatise en aucun cas une préférence sexuelle (d'ailleurs, il semble attiré par son ami Vlad). Bref, même si la scène de licenciement me paraît un brin caricaturale, le cinéaste prend le parti de faire dire à son personnage qu'il restera un bon chrétien même s'il désapprouve les méthodes employées.

Pourquoi pas, après tout ? Mais cet œcuménisme (même l'ado se préoccupe des questions du « développement durable »!) qui frise parfois le prêchi-prêcha moralisateur (la voix-off de George pendant une leçon de piano qui s'adresse aux générations futures pour qu'elles ne soient plus jamais ostracisées en raison de leurs préférences sexuelles) fait que le récit est parfois un peu terne.

En effet, dans la mesure où tous les personnages sont tous parfaits ou presque (tolérants, généreux, plein d'empathie...), le film manque un peu d'aspérités. Dans toutes les scènes où Ben se trouve confronté avec sa nièce, son neveu et son petit-neveu ; on aurait aimé un peu plus de mordant. Car, au fond, un des sujets du film est bien là : que faire de deux corps rejetés par la société ? Or si le message de tolérance est évidemment précieux (ne me faites pas dire ce que je pense pas), il aurait aussi été intéressant de montrer en quoi ces deux « corps en trop » pouvaient gêner les proches (comme dans le sublime Voyage à Tokyo, par exemple). Souligner la dichotomie qui existe toujours entre des idées généreuses et la confrontation de ces idées au Réel.

 

Que la promiscuité se déroule sans le moindre heurt ou presque (la nièce est, tout au plus, agacée de ne pouvoir travailler quand son oncle n'arrête pas de parler) finit par rendre le déroulement du récit un peu morne. Heureusement, Ira Sachs a un sens quasiment « musical » du cinéma et il parvient à nous captiver par une manière assez belle de laisser flâner sa caméra, de privilégier les temps morts ou suspendus (ces beaux moments où Ben peint sur les toits de New-York).

 

La bonne idée qu'a le cinéaste, c'est de recentrer son film autour du couple vedette dans le dernier tiers du film. Il convient de souligner (mais ça a été dit partout, à juste titre) que le jeu de John Lithgow et Alfred Molina est absolument parfait. On croit immédiatement à ce couple et le cinéaste a le mérite de ne pas en faire un cas d'école. Ces deux hommes s'aiment: point. A partir de là, l'amour n'a rien d'étrange comme le suggère le titre mais s'avère parfaitement normal. Quand Love is strange délaisse un peu les personnages qui entourent le couple, il devient très beau avec une économie de moyens remarquable : deux mains qui se touchent pendant un concert de musique classique, une virée très drôle dans un bar homosexuel, une ellipse fulgurante et des plans finaux qui sont peut-être ce que ce j'ai vu de plus beau au cinéma cette année (un soleil couchant et une mélancolie qui m'ont fait penser à certains passages du Walden de Mekas).

 

Si tout le film avait été à l'image de son dernier tiers, on tenait un indéniable chef-d’œuvre. Dommage qu'Ira Sachs évite systématiquement le moindre conflit, la moindre noirceur ; empêchant Love is strange de décoller jusque là.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 19 novembre 2014 3 19 /11 /Nov /2014 06:16

La critique de cinéma à l'épreuve d'Internet (2014) sous la direction de Gilles Lyon-Caen. Éditions L'entretemps (Horizon du cinéma. 2014)

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Difficile pour moi de parler objectivement de ce court ouvrage consacré aux mutations de la critique cinématographique à l'heure d'Internet. D'abord parce qu'il a été coordonné par Gilles Lyon-Caen que je connais « virtuellement » et qui participa cet été aux festivités des 10 ans de ce blog (soupçons de connivence). D'autre part, si d'aventure j'avançais quelques arguments pour reprocher à cet essai de ne pas aborder la complexité du phénomène Internet (je le ferai quand même), on pourrait me rétorquer que je suis tout simplement piqué de ne pas y être cité (soupçon de vexation). Ce n'est pas le cas, je vous le promets.

Les sept contributions (plus le texte introductif de notre ami Gilles) constituent néanmoins une bonne entrée en matière sur le sujet et l'on pourrait dire de l'ouvrage, à condition de ne rien voir de péjoratif dans l'expression, qu'il présente clairement les « banalités de base » d'une réflexion qui s'est engagée depuis quelques années.

 

Pour le dire schématiquement, les positions quant à la critique sur Internet se scindent en deux : ceux qui voient dans cette émergence un « danger » (relativisme généralisé, disparition de l'expertise, dispersion de l'information...) et ceux qui découvrent un nouvel espace de liberté où tout est possible, pour le meilleur comme pour le pire. Mais davantage qu'une exploration de la critique sur Internet, l'essai se concentre davantage sur la fin d'un « modèle unique » de critique.

A ce titre, les deux essais les plus intéressants sont ceux qui analysent les mutations du statut de critique et ce que l'arrivée d'Internet a provoqué dans le modèle classique de cette critique dite traditionnelle. Antoine de Baecque dresse un brillant petit panorama de l'histoire de la cinéphilie et l'éclatement de cette communauté dont les pratiques ont été profondément bouleversées depuis une quinzaine d'années. En courts paragraphes, U.T analyse de manière incisive les travers que connaît désormais une critique soumise aux impitoyables loi du marché : réduction de la place accordée à l'espace critique dans les journaux, dictature de l'actualité, tentation de la prescription et de la formule toute faite...

Dans le même ordre d'idée, François Bégaudeau s'interroge sur l'art de la critique qui, selon lui, « se positionne à équidistance du subjectivisme de l'opinion et de l'objectivisme de l'étude. » Après avoir , lui aussi, analysé quelques travers de la critique (notamment en pourfendant à très juste titre la critique « idéologique » et « morale » pour définir un travail critique qui ne consisterait pas à « emballer le film dans des généralités qui le noient, mais le découper en autant de scènes, certaines réussies, d'autres moins. »), il se perd à mon avis un peu en nous proposant une longue analyse d'Intouchables.

 

Et Internet dans tout ça ? Finalement, il en est peu question et les deux derniers textes (signés Simon Lefebvre et Sidy Sakho) m'ont fait penser à la récente interview de Michel Ciment dans Les Inrockuptibles à l'occasion de la sortie des « mémoires » du critique. On le sait désormais, Michel Ciment aimerait la constitution d'une sorte de « guide Michelin » pour les blogs afin de s'y retrouver et de trier l'ivraie du bon grain. Or quand il en parle à ses interlocuteurs, ces derniers lui citent immédiatement la revue Zinzolin.

Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de remettre en cause les qualités de cette revue (réelles!) mais ce webzine s'inscrit, à mon avis, dans la tradition de ce qui s'est déjà fait sur papier (d'ailleurs, Théo Ribeton de Zinzolin écrit lui aussi pour Les inrocks!). Tout se passe comme si les seuls sites qui méritaient d'être distingués devaient absolument avoir une part de légitimité obtenue grâce à la critique « papier » (c'est ainsi qu'il sera beaucoup question d'Independencia -à savoir des anciens des Cahiers- ou d'Emmanuel Burdeau sur Mediapart).

Pour Simon Lefebvre, pour que la critique existe sur Internet, il faut qu'elle se trouve un territoire sur la Toile, qu'elle le défende et qu'elle impose une voix « reconnaissable ». En gros, il s'agit de refaire virtuellement ce que les revues « historiques » ne peuvent plus faire (ce qui est encore à prouver et je trouve que depuis quelques années, les Cahiers du cinéma tentent de se recentrer sur une ligne qui me semble passionnante).

Des blogs, il ne sera (quasiment) jamais question sauf au détour d'une phrase. Il ne s'agit pas, encore une fois, de prendre les armes et de dénoncer la prétendue fracture entre critique « officielle » et la critique sur Internet d'autant plus que celle-ci est prothéiforme : comment comparer les micro-critiques en 140 caractères de la communauté Vodkaster au style magistral des blogs Cinématique et Balloonatic ? Les sites généralistes qui parlent essentiellement de l'actualité des blockbusters, qui proposent des DVD en cadeau à leurs lecteurs en attendant fébrilement la dernière bande-annonce du prochain Peter Jackson et certains blogs spécialisés qui vont porter un regard très pointu sur des pans méconnus de l'histoire du cinéma ?

On aurait aimé pourtant que des réflexions comme celles d'Adrien Gombeaud (ici) trouvent leur place dans l'ouvrage, non pas tant pour disqualifier un support par rapport à un autre (qui peut prétendre qu'Internet représente la panacée?) mais pour montrer les spécificités de chacun. Pour prendre un exemple, je tiens Joachim Lepastier pour l'une des meilleures plumes de la presse écrite et pourtant, je ne crois jamais avoir retrouvé dans ses textes des Cahiers la singularité, la puissance et le génie de certaines de ses notes de blog. Tout simplement parce que la critique dans une revue et celle sur un blog appartiennent à deux temporalités différentes et n'ont pas les mêmes objectifs.

 

Plutôt que d'analyser ce qui rapproche la critique traditionnelle (en premier lieu, un désir d'écriture) et la critique sur le Net (une totale liberté quant à la forme employée), Sidy Sakho préfère faire le point sur les mutations de l'image depuis les années 90, reprenant à son compte toutes les impasses d'une certaine frange de la critique désireuse d'écrire sur tout : les séries, les jeux vidéos, la télé-réalité (mais qui, aujourd'hui, se souvient de Loft story et qui a envie de considérer cette merde comme une œuvre d'art?), le clip... Le texte me semble un peu hors-sujet et ce qu'avance le critique (qui n'est d'ailleurs pas inintéressant) me paraît relever justement des travers que pointe plus avant Bégaudeau : enrober d'un discours « noble » toutes les images, y compris les plus triviales et les plus vulgaires. Mais où est alors la spécificité du cinéma ? En ce sens, je préfère largement la théorie défendue par Bassan, pourtant passionné par les marges du cinéma et les mutations de l'image mais qui défend néanmoins un cinéma « expérimental » ne relevant que du cinéma (et pas de l'art contemporain, du dispositif, etc.).

 

Au bout du compte, cet essai a le mérite de lancer des pistes de réflexions mais il est aussi un peu frustrant. On me rétorquera que le territoire de la « critique » sur Internet est trop vaste et trop récent pour avoir suffisamment de recul (je rappelle néanmoins que mon blog et celui de mon ami Vincent fêtent cette année leurs dix ans!) mais on aurait aimé trouver un regard qui ne jauge pas ces « nouvelles terres » à l'aune de la critique traditionnelle.

 

Gageons que Gilles Lyon-Caen a voulu poser les prolégomènes d'une réflexion sur ces thèmes et que son livre aura le mérite d’ouvrir le débat...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mercredi 12 novembre 2014 3 12 /11 /Nov /2014 19:50

Magic in the moonlight (2014) de Woody Allen avec Emma Stone, Colin Firth

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Une fois de plus, Woody Allen va donner du grain à moudre à ses détracteurs (que je trouve de plus en plus nombreux alors que des cinéastes infiniment plus médiocres possèdent désormais une sorte « d'immunité critique »). Magic in the moonlight n'est pas, effectivement, son plus grand film et il est même inférieur au cinglant Blue Jasmine qui nous avait enchantés l'an passé. Il s'inscrit dans cette veine « rétro » du cinéaste qui donna parfois de forts beaux résultats (de Radio days à Ombres et brouillard) et qui, aujourd'hui, affiche quelques signes d'essoufflement.

Entre le cabaret à Berlin dans les années 20 puis la lumière mordorée du sud de la France, Woody Allen évite parfois de justesse le côté « carte postale » qui constituait le principal défaut de films comme Midnight in Paris et To Rome with love. Il y a donc dans Magic in the moonlight un petit côté pépère et figé, un académisme un peu poussiéreux qui affleure ça et là (dans quelques scènes de dialogues) et qui empêche d'adhérer totalement au projet.

De la même manière, la dimension romanesque qui constitue l'indéniable force de l’œuvre entière de cet immense cinéaste ne fonctionne qu'à moitié. Si le postulat du film (un magicien est engagé par un ami pour confondre une prétendue médium qui s'apprête à faire main basse sur la fortune d'une richissime famille française) est plutôt intriguant et que le spectateur croit immédiatement à ces deux personnages (incarné avec beaucoup de verve par Colin Firth et beaucoup de charme malicieux par Emma Stone) ; la construction du récit se révélera assez mécanique, avec un coup de force scénaristique relativement classique.

Alors que Woody Allen est un as pour peindre des personnages complexes et pour tisser des liens compliqués entre les êtres, il reste ici à la surface des choses (le fiancé neuneu qui passe son temps à roucouler des sérénades en jouant du ukulélé) et se contente de boucler son récit de manière assez conventionnelle.

 

Pourtant, en dépit de tous ces défauts, Magic in the moonlight distille un charme suranné dont on aurait tort de se priver. Aussi mineur soit-il, ce film possède de véritables qualités d'écriture, à la fois dans les dialogues (forcément!) mais également d'écriture cinématographique puisque certaines séquences s'avèrent très réussies, d'une élégance et d'une délicatesse rares. Je pense notamment à la séquence de l'observatoire (où Woody Allen renoue avec son obsession de la pluie comme élément romantique et érotique) mais aussi à la superbe scène finale où il ne faut pas plus d'un coup de bâton sur un plancher au cinéaste pour nous faire venir le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.

 

Même si on peut lui reprocher d'aborder le thème de manière un peu théorique et mécanique, Woody Allen nous propose une fois de plus une réflexion sur ce qui reste l'une de ses principales obsessions : les vertus de l'illusion. On ne compte plus le nombre de films, de La rose pourpre du Caire à l'excellent Sortilège du scorpion de Jade en passant par Alice et Scoop, où les personnages se réfugient dans l'illusion et la magie. En Woody Allen cohabite deux facettes : d'un côté, le misanthrope athée qui ne croit en rien et surtout pas en l'au-delà promis par les religions. Le magicien rationaliste, amer et cynique qu'incarne Colin Firth évoque parfois le fabuleux misanthrope joué autrefois par Larry David dans Whatever works (sans doute mon film préféré de Woody Allen depuis le changement de millénaire). De l'autre, il y a l'amoureux des arts et du spectacle qui s'allongeait sur le divan dans Manhattan pour énumérer tout ce qui l'aidait à rester en vie. Le cinéaste a toujours montré la supériorité de l'Art sur la vie et le refuge qu'il peut constituer. Néanmoins, et c'est encore une fois le propos de Magic in the moonlight, cette illusion est douce et salvatrice à condition qu'on garde à l'esprit qu'il ne s'agit que d'une illusion. Sinon, ce beau rêve risquerait de devenir une imposture (autre grand thème allenien).

 

Je ne révélerai pas les surprises que réserve le scénario mais toujours est-il que Woody Allen, malgré son pessimisme foncier, joue la carte euphorisante de la comédie romantique. Du coup, même si la magie n'existe pas, qu'il n'y a pas d'ailleurs merveilleux, il reste néanmoins un espoir hors du désespoir auquel devrait nous confier la triste raison scientifique. Cet espoir, c'est peut-être finalement moins l'illusion du spectacle que ces moments où, en dépit de toute logique et de tout bon sens, un être s'éprend d'un autre être. Alors on reprochera sans doute au film d'être un peu fleur bleue mais finalement, ça fait beaucoup de bien.

Face à la tristesse du monde, c'est toujours une bonne chose d'exalter l'ultime folie douce qui nous met du baume au cœur : l'amour...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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