Mercredi 5 septembre 2007 3 05 /09 /Sep /2007 22:24

Si j’étais un espion (1967) de Bertrand Blier avec Bernard Blier, Bruno Cremer, Claude Piéplu, Suzanne Flon

 

Attention, véritable curiosité.

Si j’étais un espion est le deuxième film de Bertrand Blier et son premier long métrage de fiction, tourné quatre ans après son documentaire Hitler…Connais pas. Etrange objet dont l’échec fut si cuisant qu’il contraignit le cinéaste à se tourner vers la littérature et à adapter beaucoup plus tard (7 ans) pour l’écran (avec le triomphe que l’on sait !) son propre roman : ce sera les valseuse.

Si j’étais un espion déroute au premier abord car c’est un film inclassable. Au premier abord ; présence de Bernard Blier oblige, on songe à une comédie d’espionnage à la Lautner dont Blier fils fut le scénariste (Laisse aller…c’est une valse). Mais très vite, on réalise qu’il emprunte une autre direction, beaucoup plus étrange et insolite et que son film n’est ni drôle, ni un vrai film d’espionnage…

Bernard Blier incarne ici un médecin sans histoire dont l’existence bascule lorsqu’il découvre qu’un de ses patients est recherché par des hommes mystérieux (espions ? flics ?) et quand il est persécuté à son tour par ces hommes qui cherchent à lui tirer les vers du nez alors qu’il ne comprend rien aux tenants et aboutissants de cette histoire…

Le film est donc le récit d’un homme traqué et surveillé sans arrêt, le parcours d’un homme ordinaire prit soudain dans les mailles d’un filet kafkaïen dont les enjeux lui échappent comme ils échappent aux spectateurs. Car la grande force de ce petit film, c’est de ne jamais tenter de donner une explication logique aux évènements et de laisser celui qui les découvre dans l’expectative. Rien ne nous sera dévoilé de ces hommes qui menacent le docteur et nous ne saurons pas pourquoi il recherche son patient même si la piste politique est évoquée (il a passé le « rideau de fer » un été). C’est moins la résolution dramatique de son récit qui intéresse le cinéaste que d’aller au bout d’un engrenage de bizarreries.

Et même s’il ne le fait pas encore avec la virtuosité qui sera celle de son chef-d’œuvre absolu (je parle de Buffet froid), Blier joue déjà la carte de l’absurde et d’une logique dont les clés nous demeurent inconnues.

C’est intéressant, d’autant qu’il est épaulé par son père, acteur comme toujours fabuleux et qui s’avère ici parfait pour incarner l’inquiétude puis la véritable peur lorsqu’il comprend que sa propre fille est également menacée.

Le film est donc, comme je le disais plus haut, une curiosité assez mineure comparée aux grandes œuvres de Blier mais qui a le mérite de l’insolite même si la mise en scène -soignée mais très classique- n’est pas toujours à la hauteur d’un scénario assez astucieux dans son obscurité.

On pourra néanmoins voir aussi dans Si j’étais un espion les prémisses d’une inquiétude quant aux possibilités de surveillance et de manipulation qu’autorise désormais le développement exponentiel de ce qu’on n’appelait pas encore les « nouvelles technologies ». Ce n’est donc pas rien.

Il ne me reste maintenant plus qu’à découvrir Calmos et j’aurais vu toute l’œuvre de Blier.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 3 septembre 2007 1 03 /09 /Sep /2007 21:10

Que la bête meure (1969) de Claude Chabrol avec Michel Duchaussoy, Caroline Cellier, Jean Yanne, Maurice Pialat

 

En écoutant les réactions négatives des auditeurs du Masque et la plume au dernier film de Chabrol la fille coupée en deux, je me suis dis que les gens n’aimaient pas véritablement le cinéma. Comprenez-moi bien : je comprends parfaitement qu’on puisse ne pas adhérer à ce film mais ce sont les arguments lancés qui m’ont amené à cette conclusion : « pas de suspense » (revoyez que la bête meure dont je vais dire deux mots, il n’y en a pas plus !), « scénario mou », « caricature » (nous allons y revenir) et « répétitions »… Jamais il ne fut question, dans ces réactions, de « mise en scène » alors que c’est sur ce point que Chabrol excelle et que se situe le nœud du problème.

Je repensais à tout cela en revoyant Que la bête meure que beaucoup considèrent (et ce n’est d’ailleurs pas faux) comme l’un des fleurons de la filmographie du cinéaste. Or si on le lit au premier degré (comme le font la plupart des détracteurs de La fille coupée en deux, j’en rajoute une couche !), je pense qu’on ne trouvera pas personnage plus caricatural que Paul Decourt, interprèté de manière absolument géniale par Jean Yanne. C’est le prototype du type odieux qui ne cesse de râler, qui frappe son fils et n’hésite pas à tromper sa femme. La quintessence du beauf qui préfère ses bagnoles à la poésie et qui de sa sale patte grasse vous donne sans arrêt des tapes amicales dans le dos en signe de camaraderie virile. Aujourd’hui, il est probable qu’il roulerait en 4x4 et apprécierait Bigard et Dubosc.

La manière dont la mise en scène introduit ce personnage dans la narration (si l’on excepte un prologue où il apparaît fugitivement de dos) est assez extraordinaire. Chabrol filme, de manière habituelle, une soirée bourgeoise où fusent les plus plates considérations météorologiques et les diverses assertions convenues des parvenus. Mais cette fois, il plane sur l’assistance une menace sourde, quelque chose qui viendra forcément perturber l’équilibre de la soirée. Cet élément perturbateur, c’est évidemment Paul qui débarque comme un taureau dans son arène, les naseaux écumants de bêtise satisfaite et de vulgarité.

C’est effectivement une « caricature » mais si elle ne pose aucun problème, c’est que Chabrol ne cherche pas ici à effectuer une étude de caractères mais plutôt à dévoiler la complexité des liens entre les individus et les interrogations morales qui en découlent.

Pour être plus clair, il faut remonter à la source du scénario. Charles Thénier (Michel Duchaussoy) est un écrivain dont le fils a été écrasé par un chauffard parti sans laisser d’adresse. Fou de douleur, il commence à effectuer des recherches pour retrouver le coupable (un garagiste nommé Paul Decourt, il n’y a pas de « suspense ») et se venger en l’abattant. Pour se faire, il séduit la belle-sœur du meurtrier, la belle actrice Hélène Lanson (la délicieuse Caroline Cellier, toute jeunette) et se retrouve au cœur de la famille…

Mine de rien, nous sommes donc face à un film de « vengeance » ; genre délicat au vue du nombre de navets nauséabonds qu’il a produit. Il est effectivement très facile d’appuyer sur l’émotion la plus facile (un salaud a violé et/ou tué 1-ma femme, 2-mon enfant, 3-mon hamster…) pour justifier ensuite dégueulassement l’autodéfense et le crime punitif (je vous renvoie à des films aussi divers et abjects que le justicier dans la ville, le vieux fusil ou le droit de tuer ?).

Il est évident que Que la bête meure évolue dans une autre catégorie et qu’il questionne justement ce thème de la vengeance. Et là où Chabrol est diaboliquement malin (il faudrait aussi d’ailleurs saluer le scénariste Paul Gégauff car le film est remarquablement écrit), c’est qu’il fait du type à abattre un véritable salaud. En supposant que le coupable soit, par exemple, Hélène ; le spectateur serait dans une position relativement confortable : il comprendrait la douleur du père mais il aurait la conscience et la raison de relativiser son émotion et de ne pas accabler cette femme aimante et intelligente. En faisant du coupable un détestable individu combinant à peu près tous les défauts de la nature humaine, il nous amène à explorer des zones plus sombres enfouies en chacun de nous. D’un côté, il ne fait pas un pli que chaque spectateur souhaitera, ne serait-ce que l’espace d’un instant, la mort de ce personnage mais que de l’autre, la raison lui dictera qu’aussi horrible qu’il soit, personne n’est apte à se faire justice lui-même et à le supprimer.

Et c’est cette double tension entre les désirs et pulsions enfouis en chacun de nous (et des personnages : le fils veut se débarrasser de ce père ignoble, sa belle-sœur le hait…) et ce que la raison dicte pour que la civilisation soit vivable qui fait la force de ce film, sans doute le plus « Langien » de Chabrol.

La caricature n’est pas une fin en-soi mais permet au cinéaste d’explorer les eaux troubles des pulsions vengeresses qui règnent en chacun de nous. Il le fait d’une manière assez magistrale (la mise en scène au cordeau est assez soufflante) et se voit appuyé par une distribution impeccable (Duchaussoy est formidable en père accablé de douleur puis froidement déterminé à accomplir son destin).

Le résultat est un très grand film.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 29 août 2007 3 29 /08 /Août /2007 14:30

Le deal (2006) de Jean-Pierre Mocky avec Jean-Claude Dreyfus, Jackie Berroyer, Jean-François Stévenin, Dominique Zardi, Alison Arngrim, Renaud

 

 Les aimables internautes qui me font l’honneur de me lire régulièrement n’ignorent plus mon penchant coupable pour le cinéma déjanté de Jean-Pierre Mocky. Pourtant, parmi tous les cinéastes que j’affectionne, celui-ci est sans doute le seul dont je serais incapable de vous citer la filmographie récente. C’est de notoriété publique, Mocky ne cesse de tourner à un rythme démentiel mais ses films ne sont plus distribués ni vus par la critique. Du coup, j’ai été estomaqué, en consultant un livre sur le maître, de constater l’incroyable nombre d’œuvres dont je n’avais jamais (ou presque) entendu parler ! Soyez honnête : qui d’entre-vous a vu Le glandeur ou les araignées de la nuit ? Qui connaît le furet ou Grabuge ? 

Sur le papier, ces films « inconnus » sont pourtant alléchants par les thèmes abordés : le tourisme de masse (Touristes ? Oh yes !), la pédophilie (les ballets écarlates) ou l’humanitaire (le bénévole). Traités par Mocky, ça doit décaper !

Le deal, avant-dernier film du cinéaste en date, nous amène à poser très sérieusement l’hypothèse de Mocky cinéaste de séries Z.

On fleure ici le grand n’importe quoi : moyens dérisoires, photographie assez laide, post-synchronisation pas toujours au point, intrigue totalement invraisemblable… Et pourtant, ça passe ! Le mélange d’énergie et de croyance absolue dans le cinéma fait que Mocky parvient à nous faire adhérer à son histoire abracadabrante.

Jugez plutôt : Le PDG et député Radius (Dreyfus) se dispute avec sa maîtresse qui le menace d’un revolver. En cherchant à se défendre, il envoie la jeune femme à l’eau. Sur les lieux du crime traînait un photographe amateur (Stévenin) qui va proposer un « deal » à Radius : il sera son alibi en échange de son appartement. Les péripéties et les morts s’enchaînent de la manière la plus délirante qui soit et ils obligent Radius à chercher de nouveaux alibis…

Rien que pour ce défilé d’alibis, le film mérite d’être vu : clochard muet, chômeur parlant à peine le français, femme de ménage enrobée et sexy… Le cinéaste choisit l’ « hénaurmité » et les personnages les moins crédibles.

Entrer dans l’univers de ce Deal, c’est prendre une place pour un spectacle de Guignol : c’est moins la vraisemblance et le déroulement du scénario qui intéressent que la galerie de personnages que dessine une nouvelle fois Mocky.

Une fois accepté ce principe de je-m’en-foutisme intégral, c’est assez savoureux : députés cumulards et adipeux, concierge aveugle, veuve hystérique, flics défigurés ou handicapés, curé pédophile… C’est le grand guignol cher au cinéaste et aux acteurs qui s’en donnent à cœur joie.

Jean-Claude Dreyfus, comédien souvent horripilant en raison de ses incessants roulements d’yeux et de son jeu aussi fin que l’utilisation d’un marteau-piqueur dans un mécanisme d’horlogerie suisse, est ici totalement dans le ton (donc excessif) et il est souvent très drôle. Autour de lui, c’est un défilé de gueules incroyables : Stévenin a été affublé d’une perruque qui lui donne des airs de Frank Dubosc, Zardi joue un commissaire inquiétant, la moitié du visage camouflé par un masque noir, Berroyer, mèche blonde postiche, joue un inspecteur ambitieux mais pas très futé atteint d’un torticolis (il joue tout le film la tête penchée, reposant sur un petit coussin qu’il garde sans arrêt au-dessus de son épaule !). Il faudrait aussi citer Simsolo dans le rôle de ce prêtre tourmenté par ses désirs pour un petit enfant de chœur ou encore l’ineffable Alison Arngrim (la Nellie Olleson de la petite maison dans la prairie !!!) qui ne peut plus prononcer une phrase sans éclater de rire depuis que son mari est mort ! (L’accent à couper au couteau de l’actrice, qui rend incompréhensible un tiers de ses répliques, ne fait que renforcer l’impression de capharnaüm géant).

Et puis il y a l’ami Renaud, orgue de barbarie à la main, qui chantonne une petite ritournelle qui distance le récit en le commentant d’une manière totalement splendouillette !

Les esprits chagrins regretteront le caractère éminemment caricatural de l’ensemble mais il ne faut pas oublier que nous sommes chez guignol et que ce jeu de massacre n’a rien de mesquin. Il ne s’agit pas de ricaner en disant que tous les prêtres sont pédophiles (ça serait un peu facile) mais de dessiner le plus grossièrement possible une série de personnages excessifs et « monstrueux » (car chez Mocky, le « monstre » est ce qui se rapproche le plus de l’humain).

De la même manière, on peut trouver outré ce moment où les députés s’en mettent plein la panse en entonnant le cantique néo-libéral à la mode (flexibilité, réformes, modernité, plans sociaux…). Mais dans 20 ans, c’est grâce au cinéma de Mocky que nous nous souviendrons de l’incroyable servilité des « élites » actuelles au monstrueux modèle américain…

Bref, le deal est sans doute un film très mineur, incroyablement mal fichu, pas forcément très « drôle » (disons que ce n’est pas un film qui fait rire aux éclats) mais sa vigueur et l’énergie avec laquelle il croque d’incroyables trognes font qu’il s’avère, au bout du compte, assez roboratif…

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 27 août 2007 1 27 /08 /Août /2007 21:31

Masculin féminin (1966) de Jean-Luc Godard avec Jean-Pierre Léaud, Chantal Goya, Marlène Jobert, Catherine-Isabelle Duport,

 

A tous ceux qui se sont pâmés devant Dans Paris ou les chansons d’amour, je ne saurais trop conseiller de (re)voir Masculin féminin, le film de Godard qu’Honoré a allègrement pillé en réalisant ses deux navets. Rien de mieux pour comprendre la différence qu’il existe entre un vrai créateur de formes, capable par sa mise en scène de comprendre le mouvement de son époque et un poseur se contentant d’exhiber ses tics les plus branchouilles.

Du Godard des années 60, on a dit que les films pouvaient se diviser en deux catégories : ceux où le montage prime sur la narration (par exemple, A bout de souffle ou Une femme est une femme. C’est l’école Eisenstein) et ceux où il privilégie le plan-séquence et l’approche « documentaire » de ses sujets (école Rossellini comme dans le merveilleux Vivre sa vie ou dans Le mépris).

Après le sommet poétique et lyrique que constituait Pierrot le fou, Godard tourne en noir et blanc Masculin féminin qui relève de la deuxième catégorie. A travers « 15 faits précis », Godard dresse un tableau assez unique de la jeunesse du milieu des années 60 (le film se déroule en décembre 1965), de ces « enfants de Marx et de coca-cola » ballottés entre les attraits de la société de consommation et le désir d’une autre vie, d’un engagement politique.

Plutôt que de vous livrer une critique académique du film qui ne ferait que répéter (de manière sans doute moins habile) toutes les analyses que j’ai pu lire sur le cinéma de Godard ; je me contente de vous énumérer 15 bonnes raisons pour lesquelles il faut (re)découvrir Masculin féminin.

 
1 : Pour cette manière qu’a Godard de parvenir à décoller du masque fictionnel de ses personnages des vérités documentaires. Paul, Madeleine et Elisabeth sont des personnages de fiction mais ce que saisit le cinéaste, c’est une certaine vérité de la jeunesse parisienne des années 60. C’est également la fiction qui permet d’individualiser les personnages et de ne pas sombrer dans la sécheresse sociologique et de préserver une véritable émotion.

 
2 : Pour les cafés parisiens que hantent nos jeunes gens. Les flippers, les juke-boxes et les Vittel cassis de Paul, c’est vraiment toute une époque !

 
3 : Pour Brigitte Bardot qui répète un texte avec Antoine Bourseiller. Dans un café également…

 
4 : Pour cette phrase : « -tu as remarqué, dans « masculin », il y a « masque » et « cul » ! « -et dans féminin ? « « -dans féminin, il n’y a rien ! »

 
5 : Pour la dimension politique du film. Les garçons sont ici beaucoup plus politisés que les filles et réfléchissent à la possibilité d’une révolution (nous sommes, quand même, deux ans avant 68). C’est également l’époque de la guerre au Viêt-Nam et de la mobilisation de l’opinion internationale contre la barbarie des yankees.  Masculin féminin restitue à merveille ce que je suppose être l’état d’esprit d’une époque… 

 
6 : Pour le « US go home » scandé par Robert et Paul après que ce dernier ait tagué la voiture diplomatique américaine d’un roboratif “Paix au Viêt-Nam ».


7 : Pour la déclaration d’amour que Paul grave sur un 45 tours (on pouvait graver sa voix sur disque dans les années 60 !) pour l’offrir à Madeleine (Chantal Goya)

8 : Pour la manière dont Godard porte un regard sans concession sur la bêtise des années « yé-yé » avec ces midinettes rêvant d’enregistrer un disque ou avouant fièrement leur goût pour le Pepsi-Cola. 

 
9 : Pour la cruauté de la scène où Godard filme Chantal Goya dans un studio d’enregistrement en prenant soin de n’écouter que la voix déficiente de la chanteuse alors que la musique d’accompagnement s’est éteinte.

 
10 : Pour l’entretien avec « Mademoiselle 19 ans », autre grand moment cruel et très drôle où la jeune fille est désarçonnée par les questions de Paul sur l’avenir du socialisme ou la régulation des naissances. Masculin féminin aborde frontalement le thème de la sexualité (si le film est d’une chasteté totale, n’oublions pas qu’il fut interdit au moins de 18 ans à sa sortie) et il est beaucoup question de la pilule. Par cet interview d’une ancêtre de nos « Miss », Godard filme un « pur produit de consommation » et pointe dès cette époque la contradiction entre la « liberté » qu’apporte la société de consommation (liberté de parler de sexualité, liberté d’une femme qui se veut « indépendante »…) et la manière dont elle conditionne les individus (la jeune fille est incapable de citer un lieu où se déroule une guerre…)

 
 11 : Pour la beauté de certains plans de Paris, intercalés entre deux séquences et agrémentés de voix-off mélancoliques qui m’ont fait songer à l’un des chefs-d’œuvre de Debord : Sur le passages de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps.

« Donnez-nous la télévision et le loto, mais délivrez-nous de la liberté ! »

 

12 : Pour ce dialogue entre Paul et Madeleine « -Pourquoi voulez-vous sortir avec moi ? » « -Je ne sais pas… A cause de la tendresse… » ou ce magnifique gros plan qui les isole alors qu’ils sont au lit avec Elisabeth (Marlène Jobert) à côté.

 
13 : Pour les gags idiots et absurdes dont est parsemé le film : Paul se met, au sens propre, à la place d’un client du bar, commande une voiture diplomatique au Ministère de la guerre (qui arrive, bien entendu, en grandes pompes) ; une femme tue sont mari en pleine rue, un homme se suicide… Pour les joutes verbales entre ces jeunes et ce moment où ils cherchent le plus de synonymes possibles au mot « cul » (valseur, joufflu…).

 
 14 : Pour le joli minois de Catherine-Isabelle Duport et les tâches de rousseur de Marlène Jobert. Pour le jeu aérien et imprévisible du génial histrion Jean-Pierre Léaud.

 
15 : Pour le plan final sur Chantal Goya. Le film s’achève sur la disparition du masculin au profit du féminin. Elle est enceinte. Que va-t-elle faire de cet enfant et du monde nouveau en train de naître ? Marx ou Coca-cola ?

« J’hésite… J’hésite »

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 24 août 2007 5 24 /08 /Août /2007 20:45

Breaking the waves (1996) de Lars Von Trier avec Emily Watson, Katrin Cartlidge, Jean-Marc Barr

 

Et si Lars von Trier était notre nouveau Kubrick ? Ne hurlez pas ! Je sais pertinemment que ces deux cinéastes ont des styles diamétralement opposés : Kubrick, c’est l’architecte méticuleux, le formaliste suprême alors que le trublion danois est un iconoclaste pur jus. Mais tout deux fonctionnent un peu de la même manière, en s’imposant des contraintes et en tentant de les surmonter. Kubrick s’est, au cours de sa carrière, attaqué à différents genres (la SF avec 2001, le film à costumes avec Barry Lyndon, le film de guerre avec Full metal jacket ou encore l’horreur avec Shining)  pour tenter à chaque fois de réaliser le film « ultime », celui après lequel il paraîtra impossible de se coltiner au genre.

Lars Von Trier aime lui aussi la contrainte (quand ce n’est pas celle du film de genre comme dans The kingdom, il s’en trouve lui-même : le Dogme, le montage aléatoire de The direktor, les cinq « obstructions » de The five obstructions…) mais elle lui sert moins à graver dans le marbre ses films qu’à piétiner les us et coutumes traditionnels du cinéma.

Breaking the waves, sur le papier, c’est l’archétype du mélo hollywoodien comme Sirk savait si bien les faire. A l’écran, ça devient quelque chose de complètement inédit et, pour tout dire, d’assez époustouflant (c’est au moins la troisième fois que je vois ce film et je ne m’en lasse pas !)

Tout est question de croyance chez Lars Von Trier et voilà donc venu le moment d’expliciter le titre qui pourra peut-être surprendre les aimables lecteurs qui me suivent depuis un certain temps. Ceux-ci savent déjà que je n’ai guère d’appétence pour les religions et que je suis même rigoureusement athée. Et pourtant, même en m’étant débarrassé du cadavre de Dieu, je dois admettre qu’il doit subsister en moi un certain esprit religieux car rien ne me touche plus que l’idéalisme de Breaking the waves. C’est un film extrême, épris d’absolu et il n’y rien de plus beau que cette quête d’Absolu qu’il nous faut placer dans l’art ou dans l’amour (pas dans la politique ou les religions-je mets bien entendu la laïque dans le tas !- : c’est trop vulgaire et partagé par un trop grand nombre d’abrutis !). C’est cet Absolu qui nous console de la médiocrité du juste-milieu, de la tiédeur des consensus mous, de l’horreur des diktats des différentes majorités.

Et le film de Lars von Trier, c’est exactement ça ! Il fait à peu près tout ce qu’il ne faut pas en terme de règles de grammaire cinématographique : il filme en scope, caméra à l’épaule, un drame intimiste ; les raccords sont souvent hasardeux, le point n’est pas toujours fait sur certains plans, la photographie est volontairement très pauvre et la lumière naturelle n’arrange pas les choses… Et pourtant, tout passe grâce à la croyance du cinéaste dans son film, dans cette incroyable énergie qu’il transmet au spectateur pour le faire adhérer à son mélodrame.

C’est également le thème du film : comment une Foi indécrottable (celle de l’héroïne, Bess) parvient à déplacer les montagnes et à accomplir un miracle. Comment cette petite bonne femme, ravie mystique d’une force incroyable (a-t-on, depuis, vu plus beau personnage féminin ? Lorsqu’elle se sacrifie corps et âme pour Jan, Lars Von Trier parvient presque à donner un équivalent cinématographique à la Véronique de Léon Bloy qui se cassait les dents pour ne plus plaire à Marchenoir), incarnée par une Emily Watson absolument fabuleuse, totalement habitée par son personnage ; parvient à venir à bout de l’austérité puritaine de la communauté protestante du village. C’est l’image même de la lumière de l’Amour qui illumine soudain la grisaille des imbéciles conventions. Le calvaire de Bess (l’image où elle est brimée par d’affreux gamins qui la traitent de putain en lui lançant des cailloux m’a fait songer aux meilleurs moments du cinéma de Bresson) est un geste de pure croyance, une foi pure dans un Amour capable de guérir tous les maux.

C’est de cette croyance (dans le cinéma, dans l’amour) que naît l’incroyable émotion qui nous submerge à la vue de ce film. Ce qui m’a frappé en le revoyant, c’est que Lars von Trier parvient, sur un sujet assez « lourd » et casse-gueule, à ne jamais être putassier. Il ne choisit jamais la facilité pour tenter de tirer des larmes.

Prenons par exemple ce scénario classique de ce que le Dr Devo appelle fort justement le « film de maladie » (qui est presque un genre en-soi). L’histoire est désormais connue : alors qu’ils viennent de se marier, Bess et Jan se voient rapidement « séparés » dans la mesure où un terrible accident sur une plate-forme maritime a rendu l’homme paralysé. Avec une pareille situation, Lars von Trier aurait parfaitement pu jouer la carte de l’apitoiement et des larmes de crocodiles pour ces pauvres victimes. Eh bien, il fait le contraire : paralysé, Jan devient infect et pervers puisqu’il pousse la pauvre Bess dans les bras d’autres hommes afin qu’elle lui raconte ses frasques sexuelles (on sait qu’il cherche à l’éloigner de lui pour qu’elle ne se complaise pas dans son rôle de sainte soignante).

De la même manière, le « miracle » final n’est absolument pas monté en épingle comme un suspense racoleur (pendant que l’une meurt, l’autre revit…) mais le résultat d’une ellipse assez magistrale.

L’émotion surgit donc de là où on ne l’attendait pas, dans cette manière incroyablement généreuse qu’a le cinéaste d’accompagner son héroïne jusqu’au bout de sa destinée. On a souvent qualifié Lars Von Trier de petit malin cynique or c’est l’inverse ici : il fait preuve d’une compassion extrême pour Bess qui lui permet de tout oser.

Car je le redis, Breaking the waves est un film extrême qui prend tous les risques, même celui de sombrer dans le ridicule. On est sur le fil du rasoir dans ces moments où Bess dialogue avec Dieu ou quand Von Trier ose un plan final que je n’aime pas trop. Mais ça passe et c’est bouleversant.

Et comme le but de l’Art, c’est d’être dépassé et réalisé dans la « vie », on se dit que nos histoires d’amour doivent absolument être aussi intenses et entières que celle qui lie Bess et Jan.

Moins tragiques, si possible, mais non moins absolues…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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