Lundi 29 octobre 2007 1 29 /10 /Oct /2007 18:43

Dracula, prince des ténèbres (1966) de Terence Fisher avec Christopher Lee, Barbara Shelley

 

Avec Dracula, prince des ténèbre, Terence Fisher fait revivre pour la troisième fois à l’écran l’un des mythes les plus féconds du cinéma fantastique (bon sang ne saurait mentir !). Pourtant, cet opus n’a pas une grande cote auprès des cinéphiles et même un inconditionnel du cinéma de Fisher comme Jean-Pierre Bouyxou écrit, à propos de Barbara Shelley, que l’actrice « n’a guère plus de chance avec Fisher, car ce sont deux de ses plus faibles films qu’elle interprète : The gorgon (…), tourné en 1963 et Dracula- Prince of darkness (Dracula, Prince des ténèbre), tourné en 1965 ».

Je veux bien admettre que cette œuvre souffre d’un scénario un brin convenu : rien ne surprendra les aficionados du comte Dracula. Mais une fois cette réserve faite, le film est tout à fait respectable et non dépourvu d’une vraie beauté.

Si conventions il y a, il ne faut pas oublier non plus que cela fait partie, en quelque sorte, de l’image de marque de la Hammer.

Je rappelle pour les plus distraits de mes lecteurs qui auraient la naïveté de croire qu’il existe des choses plus intéressantes que le cinéma fantastique britannique (franchement, vous croyez à la supercherie du « Grenelle de l’environnement » ou aux hypothétiques compétences politiques de Rachida Dati ? Allez, concentrez-vous plutôt sur les exploits sanglants de Christopher Lee !) que la Hammer fut une société de production anglaise qui rayonna sur le cinéma européen à partir du milieu des années 50 en remettant au goût du jour les grands mythes fantastiques (Dracula mais aussi Frankenstein, la momie et autres loups-garous…). Figure de poupe de cette maison, Terence Fisher fut sans doute le plus talentueux des réalisateurs de l’écurie où s’illustrèrent également des gens comme John Gilling et Val Guest.

Fidèles aux mythes qu’ils recréèrent, les films de la Hammer se doivent de respecter un certain nombre de codes. C’est une sorte de contrat tacite avec le spectateur et c’est aussi ce qui peut décevoir un peu dans Dracula, prince des ténèbres : le classicisme presque plat de la narration (l’arrivée au château malgré les avertissements d’un prêtre excentrique, la résurrection de Dracula et la contamination de la belle Helen…).

Plus que les ficelles usées du scénario, c’est le soin qu’apporte Fisher à sa mise en scène qui séduit. A ce titre, je trouve la première partie du film assez remarquable. Le découpage est très classique mais le cinéaste soigne la couleur, sa lumière et ses décors. L’objectif est de faire monter la tension jusqu’à la première apparition de Dracula et chaque objet, chaque cadrage semblent agencés pour installer une atmosphère lourde et anxiogène (comme on dit dans la presse spécialisée !). On retrouve ici la beauté gothique des films de Fisher : vieille demeure poussiéreuse, personnages mystérieux (le fidèle serviteur), nuits orageuses…

De la même manière, Fisher réussit la résurrection de son Dracula (à qui l’infatigable Christopher Lee prête sa silhouette élégante et ses allures de grand seigneur) et parvient à nous faire ressentir son éternel potentiel de séduction (si le vampire reste un mythe aussi fascinant, c’est que cette créature dégage un incroyable érotisme). Les femmes tombent comme des mouches (au deux sens du terme) face à ce prince de la nuit…

Lorsqu’il s’agit de boucler le film et de se débarrasser de Dracula, le film devient un peu plus faible et délaisse son atmosphère lugubre au profit de rebondissements cousus de fil blanc. Seule la mort de Dracula offre une petite originalité (on sait que d’habitude il est tué à cause des premiers rayons du jour ou d’un pieu dans le cœur : ce n’est pas le cas ici…).

Un peu plus sanglant que le cauchemar de Dracula,  Dracula, prince des ténèbres est une œuvre mineure mais stylée, sans doute pas inoubliable mais très agréable à regarder…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 28 octobre 2007 7 28 /10 /Oct /2007 10:44

Inside deep throat (2004) de Randy Barbato et Fenton Bailey

 

Cela faisait très, très longtemps que nous ne vous avions pas parlé du cinéma pornographique. Le ouiquende aidant (« c’est samedi, c’est sodomie » comme disait élégamment l’excellent A.D.G !), l’envie d’évoquer à nouveau le genre m’a titillé. Il n’était pourtant pas question de se taper les horreurs anonymes que diffusent régulièrement les chaînes câblées, ayant renoncé depuis longtemps à découvrir d’improbables pépites issues de cette déprimante industrie.

Par contre, le phénomène pornographique m’intéresse énormément d’un point de vue sociologique. Je me suis donc courageusement extirpé des bras de Morphée pour découvrir ce documentaire consacré au film Deep throat (Gorge profonde). 

Les plus jeunes de mes lectrices ignorent sans doute que ce film, réalisé en 1972 par Gérard Damiano, fut le premier film pornographique à être distribué dans un circuit de salles « classiques ». Tout de suite, il fut à l’origine d’une épique bataille d’Hernani sur laquelle les auteurs du film reviennent en détail.

Avant d’évoquer cet aspect, le plus passionnant (comment un film cristallisa les tensions entre les tenants de la libération des mœurs et les forces conservatrices les plus odieusement réactionnaires) ; il faut tout d’abord dire que le documentaire ne présente pas un grand intérêt « cinématographique ». Composé en majeure partie d’entretiens avec les créateurs  du film (réalisateur, distributeur, acteurs…) et d’images d’archives ; il n’échappe jamais à une certaine platitude télévisuelle et affiche malheureusement un manque d’ambition formelle.

Cette réserve émise, je dois aussi admettre que le documentaire est à peu près le seul genre qui peut m’intéresser par son « sujet » et son caractère « informatif ». Or pour le coup, Inside deep throat n’est pas avare en révélations et nous tient éveillé par les multiples rebondissements qui accompagnèrent cette œuvre.

A tout seigneur tout honneur, Barbato et Bailey commencent par aller interroger Damiano, devenu un honorable vieillard floridien au look impayable (le polo de golf rentré dans un pantalon remonté jusqu’aux aisselles !). Le cinéaste raconte la manière dont il a pu réaliser ce film pour la modique somme de 22.000 dollars (ce fut l’un des titres les plus rentables de l’histoire du cinéma) et comment l’érotisme fut, pour un certain nombre de cinéastes, un moyen de débuter et de s’offrir un statut d’ « indépendant ». On savait que Coppola avait débuté sa carrière en tournant quelques « nudies » mais, en revanche, j’avoue avoir été surpris de découvrir Wes Craven avouant qu’il avait travaillé, à ses débuts, sur des films pornos (qu’il ne prend pas soin, malheureusement, de citer). L’érotisme fut, d’une certaine manière, un cheval de Troie pour s’imposer loin des canons hollywoodiens et offrir aux créateurs une certaine liberté. Interrogé par les documentaristes, John Waters confie l’importance qu’a eu pour lui un film comme Gorge profonde et le rôle que ce film a tenu dans le processus de libération des mœurs américaines.

Contrecoup de ce succès spectaculaire, le film devint la cible privilégiée des éléments les plus conservateurs de la société américaine. Une enquête sur l’influence de la pornographie du sénat fut lancée mais elle ne permit pas de conclure à son rôle « néfaste ». Cela n’empêcha pas les républicains de lancer leur contre-offensive : Gorge profonde fut poursuivi dans 32 villes et interdit dans 23 états ! A la suite de la réélection de l’abominable Nixon, le film fut même traduit en justice. Et si Damiano et les distributeurs furent relaxés, l’acteur Harry Reems qui joua la scène qui rendit le film célèbre1 fut condamné à…5 ans d’emprisonnement !

On vit alors des acteurs célèbres (Nicholson, Beatty…) intervenir en faveur du comédien qui fut sauvé par l’arrivée des démocrates au pouvoir suite au scandale du Watergate (l’ironie du sort voulant que le journaliste ayant dévoilé l’affaire fût surnommé…  « Gorge profonde » !)

On réalise mal aujourd’hui, alors que la pornographie la plus sinistre est désormais parfaitement domestique, à quel point le film de Damiano provoqua des remous. Il fut d’abord défendu par des femmes qui y voyaient un signe de libération et une prise en compte de leur plaisir (jusqu’alors, le plaisir clitoridien était considéré comme un « péché ») avant d’être la cible des plus odieuses féministes qui prirent Linda Lovelace en otage et lui firent renier violemment l’œuvre qui en fit une star mondiale. Morte en 2002 dans un accident de voiture, l’actrice est la seule absente du documentaire de Bailey et Barbato. Cette absence donne encore plus de cachet aux destinées étonnantes qu’occasionna le film. Harry Reems, même s’il ne fit pas de prison, connut un destin digne d’un film de Bob Fosse (après avoir été célébré pour un rôle, il vit se fermer les portes d’Hollywood alors qu’il devait apparaître dans Grease. Il devint alors alcoolique et on peut le voir dans quelques extraits de films pornos où il apparaît ivre mort. En 2004, il s’était converti au christianisme et était devenu agent immobilier !).

De la même manière, les auteurs révèlent les collusions entre le film et la pègre qui tenta de récolter les fruits de ce succès scandaleux. Il faut voir ce gérant de salle qui, plus de 30 ans après, ne parle qu’avec moult précautions tandis que sa femme apeurée l’engueule en arrière-plan en craignant de voir débarquer la mafia chez elle !

Inside deep throat s’avère donc assez passionnant comme tableau sociologique d’une nation puritaine soudain assaillie par le raz-de-marée de la libération des mœurs (qui par la suite deviendra vite une affaire de gros sous et l’illustration parfaite de ce que Philippe Muray appelait le combat des « modernes contre modernes », les tenants de la liberté sexuelle s’opposant spectaculairement aux tenants de la liberté des femmes dans un face-à-face grotesque!)

On crut que la pornographie pourrait être un moyen de desserrer l’étau de mœurs archaïques. Il n’en a rien été et les quelques images que le documentaire consacre, sur la fin, aux boudins de la pornographie actuelle (qui n’ont jamais entendu parler du film de Damiano !) sont absolument sinistres.

Une fois de plus, le marché et le totalitarisme libéral sont passés par là !



1 Je me rends compte que je n’ai pas résumé pour nos plus jeunes lectrices Gorge profonde (que je n’ai hélas jamais vu !). La pauvre Linda est malheureuse : elle ne connaît pas d’orgasme. Un jour, un docteur découvre ce fait incroyable : son clitoris est placé au fond de sa gorge. Pour parvenir au septième ciel, il lui faudra donc se livrer avec ledit docteur (Harry Reems) a une pratique que je ne décrirai pas en détail pour épargner les sensibilités les plus délicates mais dont la technique s’apparente, dixit Linda Lovelace elle-même, à celle des avaleurs de sabres…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 25 octobre 2007 4 25 /10 /Oct /2007 20:13

Paranoïd Park (2007) de Gus Van Sant

 

Nous nous étions quittés un peu fâché Gus Van Sant et moi, son Last days m’ayant plutôt accablé. Il me semblait qu’avec ce film, son système formel tournait en rond pour devenir asphyxiant et finissait dans une impasse. Paranoïd Park me réconcilie un peu avec l’auteur de Drugstore cow-boy même si je suis loin de partager l’enthousiasme unanime qui accueille cette œuvre.

A priori, rien de bien nouveau sous la grisaille de Portland : un fait divers banal (un vigile retrouvé mort sur une voie ferrée aux environs d’un grand « skate Park ») sert de point de départ à une mise en scène sophistiquée où le cinéaste explore l’évènement sous tous les angles imaginables. Comme dans Elephant, il procède par « boucles » temporelles et brise la chronologie du récit. On retrouve également ces mêmes longs travellings dans les couloirs du lycée qui suivent son jeune héros Alex. Ce dernier a parfois des faux airs de Blake, le chanteur clochardisé de Last days et Gus Van Sant ne se prive pas de nous infliger le même type de plans chichiteux (personnage de dos suivi longuement par un travelling avant).

On sait que depuis l’étonnant Gerry, le cinéma de Van Sant a pris une tournure radicale. Mais autant ses partis pris furent fructueux pour des films comme Gerry ou Elephant (la déréliction des choses, la perte de tout repère pour un pays soudain menacé par un danger sourd…) ; autant ils devinrent gratuits et vains dans Last days. Avec Paranoïd Park, Gus Van Sant n’échappe pas totalement à l’exhibition un peu facile de sa « griffe » moderniste. Le film vire même, à certains moments, au clip « arty » lorsqu’il se contente de filmer des skateurs en action sur des musiques sans doute hautement recommandées par les Inrockuptibles !  Du point de vue du skate, le Wassup rockers de Larry Clark était plus réussi.

De la même manière, on ne peut s’empêcher de sourire lors de certains plans au ralenti (sur quelqu’un qui traîne déjà les savates, faut le faire !) qui aurait fait hurler n’importe quel critique s’ils étaient signés d’un quelconque tâcheron. Mais c’est Gus Van Sant, alors tout le monde se prosterne, même devant ses maniérismes les plus ridicules (je n’ai toujours pas digéré cet ineffable passage de Last days où le corps de Blake « monte » au ciel en surimpression !)

Une fois ces réserves posées, nous pouvons exposer maintenant pourquoi Paranoïd Park nous semble plus réussi que Last days. D’abord parce que Gus Van Sant se débarrasse d’un héros christique sans chair pour retrouver ce qu’il filme le mieux : les adolescents. Ce n’est pas encore Elephant mais il parvient ici, par le biais d’Alex, à retrouver une certaine forme d’incarnation et de vérité adolescente qui faisait le prix de ses premiers films.

D’autre part, parce que le monde semble à nouveau pointer le bout de son nez. Une des choses les plus intéressantes du film, c’est qu’il est sans profondeur de champ. Gus Van Sant utilise généralement de larges focales qui rendent le fond de ses plans flous. Derrière Alex, il n’existe rien : des parents qui ne sont que de vagues silhouettes (ils vont divorcer), une communauté lycéenne qui ne se détache jamais de l’arrière-plan. Alex vit dans sa bulle et l’on comprend ce qu’a voulu exprimer le cinéaste lorsqu’il tourne ses « clips » : donner une sensation atmosphérique, projection purement mentale d’une rêverie adolescente.

D’une certaine manière, cet immense parc où se mélange les skateurs, les squatteurs et toute une faune plus ou moins louche de jeunes gens devient la métaphore d’une Amérique repliée sur elle-même et incapable de voir au-delà de ses frontières. Rêve juvénile d’une nation tentant de délester la réalité de tout poids pour se perdre dans un songe en apesanteur.

Or c’est ce poids du Réel qui refait surface ici. Lorsque Alex dit à une de ses copines qu’il y a plus grave qu’une histoire d’amour qui se termine mal et qu’il cite « la guerre en Irak » ou « la famine en Afrique » ; c’est à la fois totalement inepte et en même temps, ça donne la vérité d’un film qui cherche à faire le « point » sur le hors champ américain.

La violence et la mort surgissent soudainement dans le quotidien d’Alex et l’amènent à perdre ses illusions d’enfant pour entrer dans l’âge adulte. Paranoïd Park peut se lire comme un véritable rite initiatique : la perte de la virginité, la confrontation avec la mort… Gus Van Sant affiche également une volonté de formuler par des mots le déroulement du désastre (la narration épouse la plume d’Alex en train de raconter sa mésaventure). Alors que son cinéma prenait acte d’une totale perte du sens du monde (Gerry) ou de son incapacité à trouver des causes aux évènements (Elephant) ; Paranoïd Park affirme la puissance de l’Art comme moyen de rendre le monde un peu plus « net ».

Alex et le cinéma de Van Sant finissent par sortir un peu de leur bulle. Ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà une bonne nouvelle…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 22 octobre 2007 1 22 /10 /Oct /2007 20:11

Quadrille (1937) de et avec Sacha Guitry et Jacqueline Delubac, Gaby Morlay, Pauline Carton

 

Vous avez du vous rendre compte qu’il est difficile d’échapper à Guitry en ce moment. Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, on met les petits plats dans les grands : pièces remontées avec des vedettes (les Brasseur père et fils), réédition de son théâtre, rétrospective de ses films à la cinémathèque et petit cycle dédié au cinéaste sur Cinécinéma Classic sans parler de tous les livres qui sortent sur le maître. Comme toujours lors de commémorations célébrées en grandes pompes, on frise l’indigestion. Mais après tout, depuis la disparition du ciné-club de Claude-Jean Philippe, depuis combien de temps une chaîne de télévision n’avait-elle pas diffusée un de ses films ? Cela ne fait donc pas de mal de se replonger dans l’œuvre d’un très grand cinéaste, trop souvent disqualifiée par l’étiquette infâmante de « théâtre filmé ». Or les choses sont bien plus compliquées que cela.

Je crois que c’est Serge Daney qui disait, avec raison, qu’une simple attention aux voix et au travail sur le son permettait de distinguer les bons et mauvais films français des années 30-50. Par opposition aux cinéastes de « qualité », uniquement soucieux de filmer du dialogue truffé de bons mots déclamés sur le ton des sociétaires de la Comédie-Française, les cinéastes importants sont ceux qui ont travaillé la voix et se sont éloignés de la convention théâtrale par la raréfaction de la parole (Bresson, Tati, Melville…), par une volonté d’approcher un certain « naturel » dans le ton et le débit (Renoir, Becker, Grémillon…) ou, au contraire, en prenant le théâtre de vitesse par l’abondance de cette parole (Pagnol, Guitry…).

Je sais ce que vous allez me dire : si le cinéma de Guitry n’est pas théâtral, moi je suis le pape ! Je suis d’accord mais c’est du théâtre (ses films sont la plupart du temps des adaptations de ses propres pièces) pensé en termes cinématographiques. Il ne s’agit jamais pour l’auteur de masquer les origines théâtrales de ses films et encore moins de faire passer tout cela pour le Réel (comme avec cet escroquerie du « réalisme poétique » ou le pseudo naturalisme glauque des cinéastes de la « Qualité Française ») mais d’imaginer toutes les manières possibles de filmer la parole. C’est par l’excès théâtral et cette manière qu’il a d’occuper tous les plans (c’est vraiment un auteur complet) que Guitry parvient à retrouver le cinéma.

Dans le genre, Quadrille est peut-être moins révélateur que l’excellent Roman d’un tricheur mais il est caractéristique de la manière du cinéaste. Sur le papier, c’est un simple vaudeville mondain (tandis que l’actrice incarnée par Gaby Morlay tombe sous le charme d’un lover hollywoodien et fait cocu son fiancé Guitry, ce dernier se console dans les bras d’une jolie journaliste interprétée par la pétillante Jacqueline Delubac) mais à l’image, ça devient un virevoltant chassé-croisé amoureux, plein d’esprit et de malice.

Si le film s’appelle Quadrille, c’est en raison des quiproquos qui naissent entre les quatre personnages principaux mais c’est également en clin d’œil à la danse du même nom. Par le rythme du montage (même si de longs plans fixes peuvent permettre au flot de la parole de se déverser), des déplacements dans le cadre et la manière qu’a Guitry d’épouser avec sa caméra les flux du langage ; il parvient à donner à son film les allures d’un ballet aérien plein d’énergie et de santé.

Bien sûr, il ne faudrait pas oublier la drôlerie vacharde des répliques (la misogynie proverbiale de l’auteur est savoureuse car elle n’a rien à voir avec celle du gros beauf macho : c’est la misogynie de ceux qui adorent tant les femmes qu’elles ne peuvent que fatalement les décevoir !), l’esprit caustique de l’auteur qui n’hésite pas à railler les mœurs bourgeoises et à afficher fièrement une certaine amoralité ; mais je voulais surtout insister ici sur le véritable travail cinématographique qui est à l’œuvre et qu’on a souvent tendance à occulter lorsqu’on évoque Guitry.

Quadrille n’est pas une simple captation de pièce : il y a des recherches sur le montage parallèle (en début de film) et des jeux habiles sur le hors champ (la scène finale) et même lorsque la caméra s’arrête pour filmer des dialogues, c’est encore un parti pris de mise en scène et non un procédé basique.

Le théâtre devient ici le sujet même du film, la matière que peut travailler Guitry pour donner une forme à sa parole. Il a inventé un langage cinématographique pour ne parler que de lui et c’est passionnant…

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 16 octobre 2007 2 16 /10 /Oct /2007 19:58

Une belle fille comme moi (1972) de François Truffaut avec Bernadette Lafont, André Dussollier, Charles Denner, Guy Marchand, Claude Brasseur, François Léotard, Gaston Ouvrard

 

Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’ai découvert Une belle fille comme moi ; tout simplement parce qu’il s’agissait du dernier film de Truffaut que je ne connaissais pas (pour être tout à fait franc, je n’ai pas vu non plus Tire-au-flanc 62 qu’il co-réalisa avec Claude de Givray) et que je dois désormais me résigner à ne plus jamais voir un « nouveau » film de ce cinéaste.

Tourné entre l’un de ses plus beaux films, Les deux anglaises et le continent (sombre film d’amour au romantisme désespéré) et La nuit américaine où il faisait le point sur sa pratique du cinéma ; Une belle fille comme moi apparaît avec le recul du temps comme un film « mineur », une récréation que s’est offerte Truffaut après l’échec cuisant que fut les deux anglaises.  

Le jeune sociologue Stanislas (André Dussollier dans son premier rôle), dans le cadre de la préparation d’une thèse sur les femmes criminelles, rend régulièrement visite à Camille Bliss (Bernadette Lafon), détenue délurée accusée de meurtre. Au fur et à mesure que la belle lui raconte les affres de son existence agitée, le spectateur est invité à suivre ces épisodes sous forme de flash-back… 

Avec ce film, Truffaut retrouvait l’interprète des Mistons et c’est peu dire qu’Une belle fille comme moi est une ode à la gouaille et à la vitalité de Bernadette Lafont. C’est elle qui imprime au film cette teinte truculente et joviale et qui lui permet de ne jamais reculer lorsqu’il s’agit de se confronter à la trivialité des situations. Autour d’elle virevolte une cohorte de personnages masculins que Truffaut s’amuse à caricaturer avec gourmandise : le mari obsédé et porté sur la bouteille (Léotard, forcément !), l’avocat véreux (Claude Brasseur), le crooner sexy et ringard (Guy Marchand) et, cerise sur le gâteau, cet inénarrable dératiseur catholique et puritain qu’incarne le merveilleux Charles Denner.

Si le terme « film d’acteurs » ne désignait pas trop souvent ces comédies françaises plombées par la toute-puissance du scénario de les « mots d’auteur » ; on l’appliquerait volontiers à Une belle fille comme moi. Fort heureusement, Truffaut ne fait pas primer le récit sur la mise en scène et il parvient à dynamiter une certaine lourdeur (reconnaissons que le propos n’est pas toujours très fin) par une véritable élégance dans le filmage. Par un découpage sec et très habile, le cinéaste ne laisse jamais faiblir le rythme et le spectateur se laisse entraîner avec délice dans ce ballet ininterrompu de manipulations, d’adultères et de…crimes (j’ai oublié de préciser qu’il s’agit d’une adaptation d’un roman de la Série noire). Le cinéaste était un grand amateur de Lubitsch (qui ne l’est pas ?) et il a retenu certaines leçons du maître (vivacité du montage, sens de l’ellipse- cette symphonie de moteurs de Formule 1 qui annonce les ébats amoureux entre Camille et son chanteur-…) qui lui permettent ici de réaliser une œuvre sans mauvaises graisses, sans longueurs inutiles.

Si je parle néanmoins de « film mineur », c’est qu’Une belle fille comme moi ne dépasse jamais le stade de la grosse farce (plutôt drôle et enlevée, là n’est pas le problème). Or à la même époque, le même Bernadette Lafont sortait de La fiancée du pirate, également une comédie centrée sur un personnage anticonformiste mais possédant une dimension subversive totalement absente du film de Truffaut.

Autant le comportement de la Marie de Nelly Kaplan servait de révélateur à un ordre social hypocrite et témoignait d’une volonté réelle d’insoumission; autant Camille est une « voyou » sympathique faisant tourner en bourrique des mâles un peu ridicules, mais elle ne remet jamais véritablement en question l’organisation de la société.

Je ne suis pas en train de dire que tous les films devraient prendre l’apparat de pamphlets anarchisants ; mais lorsqu’on tourne un film sur une héroïne rebelle, la moindre des choses, me semble-t-il, est qu’elle s’oppose un tantinet à notre « monde de l’erreur complète ».

Or à part quelques pointes d’humour noir bienvenue (dont une fin délicieusement cynique), Une belle fille comme moi reste constamment un de ces « objets gentils » chers à Patrice Leconte.

La verdeur du propos et la belle santé d’une comédienne (qui n’a jamais été aussi sensuelle et pétulante qu’en cette période du début des années 70) retombent un peu comme un soufflé lorsque apparaît le mot « fin » du générique.

La rébellion n’aura pas eu lieu. Reste une comédie pleine d’humour et de vitalité. Ce n’est déjà pas si mal…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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