Jeudi 12 juillet 2007 4 12 /07 /Juil /2007 14:00

Le sixième sens (Manhunter) (1986) de Michael Mann avec William Petersen

 

Attention ! Ce Sixième sens n’est pas celui réalisé par Shyamalan et vous ne trouverez ici ni petit garçon voyant des fantômes, ni de Bruce Willis se rendant compte à la fin du film qu’il est mort ! Il s’agit ici d’un thriller de Michael Mann (dont j’ai déjà dit du mal en chroniquant le médiocre Collateral) et de la première apparition à l’écran du cannibale Hannibal Lecter.

Ne faisons pas durer le suspense : je n’aime pas beaucoup ce film mais il va nous donner l’occasion, une fois de plus, de faire le distinguo entre le scénario et la mise en scène adoptée pour faire vivre un récit, lui donner une épaisseur à l’écran.

Manhunter est une adaptation du roman Dragon rouge de Thomas Harris. Je n’ai pas lu le livre mais je pense qu’il doit être plutôt bon, les amateurs de polars me démentiront ou me le confirmeront. Parce que si le film a une qualité, c’est de posséder une bonne architecture dramatique. Pour démasquer un tueur psychopathe qui décime des familles les jours de pleine lune, les services de la police ont recours à un ancien collègue démissionnaire dont les méthodes consistent à se mettre dans la peau du tueur pour comprendre son raisonnement.

Pour se faire, il rend visite en prison au terrible Hannibal Lecter qu’il a contribué, autrefois, à faire arrêter…

Outre que les révélations successives de l’enquête policière sont efficacement agencées, cette histoire a le mérite, sur le papier, de présenter des personnages ambigus : le tueur n’est pas un être radicalement différent mais quelqu’un à qui un policier peut s’identifier jusqu’à succomber aux mêmes vertiges.

Malheureusement, toutes ces promesses ne sont pas tenues lorsqu’il s’agit de leur donner une forme cinématographique. Manhunter et ses vingt petites années apparaît aujourd’hui comme un film très daté. Pas forcément « vieillot » mais vérolé par les tics de cette atroce décennie que furent les années 80.

Ca commence par une bande-son abominable, saturée de nappes de musiques synthétiques et de morceaux chantés à la Genesis (ça situe le niveau !). Puis c’est cette photo d’une grande laideur où Mann abuse de ses fameux filtres bleutés, qui, esthétiquement, situe l’œuvre quelque part entre les séries télévisées de l’époque (Miami vice, forcément) et les horreurs à la Jean-Jacques Beineix.

Si l’on suit le film sans ennui (il faut être franc !) lorsque le scénario se concentre sur la pure résolution de l’intrigue, on sombre par contre dans une immense torpeur lors des digressions narratives que Mann se montre incapable d’incarner à l’écran. C’est ce moment parfaitement ridicule et kitsch de l’idylle amoureuse entre le tueur et la jolie aveugle (aucun cliché ne nous sera épargné, jusqu’au contre-jour sur la plage au petit matin !). C’est la relation de l’enquêteur avec sa femme et son fils (le dialogue père/fils dans le supermarché est aussi un grand moment de n’importe quoi, d’autant plus que le gamin est un épouvantable comédien).

Du coup, même l’ambiguïté perçue « sur le papier » a du mal à passer. Symptomatiquement, lorsque notre héros s’apitoie un instant sur le sort du monstre et de sa probable enfance difficile ; il précise immédiatement que l’adulte qui tue mérite d’être abattu sans la moindre pitié. Alors que la frontière entre le Bien et le Mal devrait chez lui, comme chez le Lloyd Hopkins de James Ellroy, s’estomper ; le cinéaste se dépêche de clarifier les choses et de montrer que son héros reste parfaitement sain.

Est-ce que ce manque d’ambiguïté vient aussi d’une distribution que je trouve particulièrement fadasse (à l’exception de l’acteur qui incarne Hannibal et dont Hopkins s’inspirera lorsqu’il tournera Le silence des agneaux) ? C’est possible…

Toujours est-il que Manhunter donne le sentiment d’un beau sujet gâché par une mise en scène chichiteuse et datée, incapable de donner une ampleur à cette confrontation entre un homme et le Mal absolu que représente ce « dragon rouge »…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 13 commentaires
Mercredi 11 juillet 2007 3 11 /07 /Juil /2007 14:35

Barbarella (1968) de Roger Vadim avec Jane Fonda

 

En 1956, Vadim croise le chemin d’une jeune comédienne, Brigitte Bardot, qui n’a alors tourné que de sombres nanars franchouillards. Au lieu de la diriger autoritairement et de l’emprisonner dans le carcan d’un scénario bétonné, le jeune cinéaste à l’idée de génie de l’observer et de la laisser libre de ses mouvements. A l’écran, nous ne voyons plus une actrice mais une nature dont chaque geste, chaque réplique idiote (« quel cornichon ce lapin », nous n’aurions jamais entendu ça dans un film d’Autant-Lara ou de Carné !) marquera définitivement les esprits et préfigurera le cinéma de la Nouvelle Vague. Le film s’intitulera Et Dieu créa la femme et, sans être un chef-d’œuvre (loin de là !), s’il demeure encore aujourd’hui le meilleur film de Vadim, c’est qu’il fit office de pythie pour une époque nouvelle.

La suite prouvera, par contre, que Vadim fut un très mauvais cinéaste ; recyclant les vieilles recettes de l’académisme « qualité française » d’antan (adaptations de classiques comme Laclos ou Zola) en les pimentant de quelques audaces au goût du jour (un sein dévoilé, une paire de fesses fugitivement révélées…). C’est tellement flagrant aujourd’hui que j’en viens à douter du goût que je professais jusqu’à présent pour François Ozon. Un navet comme Angel ne tend-il pas à prouver que ce cinéaste a bénéficié de notre intérêt à cause de quelques provocations très à la mode lui permettant de masquer le conventionnalisme de son inspiration ? L’avenir nous le dira mais il est grand temps de fermer cette parenthèse pour en arriver à Barbarella.

Avec ce film de SF à gros budget pour l’époque (adapté de la BD de Jean-Claude Forrest) ; Vadim ne semble avoir que deux buts : en mettre plein les yeux aux spectateurs et filmer son épouse d’alors, Jane Fonda, sous toutes les coutures. 40 ans après, difficile de ne pas sourire devant un résultat aussi kitsch. Même dans les pires séries Z américaines, nous n’avons pas autant ce sentiment de ne jamais être dans l’espace mais dans un décor de studio mal fichu !

Barbarella est une jolie terrienne dépêchée par son gouvernement pour mettre la main sur l’affreux Duran Duran, inventeur d’un rayon capable de réintroduire la guerre sur une terre pacifiée depuis des siècles.

Le résultat fleure bon le « summer of love » avec cette héroïne toujours prête à se livrer corps et âme aux hommes qu’elle croise (elle retrouve même le plaisir ordinaire de l’amour charnel alors qu’une pilule permet désormais de se livrer aux ébats amoureux en se touchant seulement la main !).

Décors futuristes invraisemblables, costumes improbables (signés par le charlatan Paco Rabanne) et rebondissements cucul composeront l’essentiel de ce menu où le véritable plat de résistance reste la divine Jane.

Après le mythique strip-tease en apesanteur qui ouvre le film et qui dégivrerait le plus coincé du calcif des fidèles de Saint-Nicolas du Chardonnet ; la belle est de tous les plans et Vadim se plait à l’accoutrer des tenues les plus légères et les plus sexy. Difficile de résister à cet érotisme désuet lorsque la belle se fait attaquer par des poupées carnivores (est-ce ce film qui a inspiré Stuart Gordon ?) ou par de féroces perruches (sic !) qui lui déchirent les chairs mais surtout les vêtements (oh, yeah !). Vadim se montre obnubilé par sa muse (on le comprend, elle est à croquer !) et en fait une icône pop, capable par sa séduction de rendre à un ange la capacité de voler (l’amour donne des ailes, c’est bien connu) ou même de détraquer la « machine à plaisir » inventée par le cruel Duran Duran qui échouera à pousser à bout la volcanique blonde.

Face à un film aussi ringardissime (mais charmant), on se dit que Vadim n’a fait du cinéma que pour filmer de belles actrices sous tous les angles (mauvais cinéaste mais homme de goût !)

On se demande également un instant pourquoi l’imagerie pop et futuriste de Barbarella n’a pas permis à ce film de devenir un « must » des cinéphiles déviants. Puis on lit dans Télérama que la très mauvais Roberto Rodriguez a projeté d’en faire prochainement un remake. Ca sera sans doute nul et aseptisé (le secret de l’érotisme des années 60 et 70 est malheureusement définitivement perdu) mais la boucle est maintenant bouclée…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /Juil /2007 14:52

Les invasions barbares (2003) de Denys Arcand avec Rémy Girard, Marie-Josée Croze, Louise Portal, Marina Hands

 

Je n’en ai conservé presque aucun souvenir mais je me souviens néanmoins avoir assez aimé Le déclin de l’empire américain, chronique de mœurs assez verte et savoureuse du québécois Denys Arcand. Près de 20 ans après, il organise les retrouvailles de tous ses personnages et les fait se rencontrer au chevet de Rémy, professeur à l’université, ex-gauchiste libidineux. N’allez pas chercher plus loin que ce canevas simpliste qui contient déjà tout le film sur l’air de l’amitié plus forte que tout (Mes meilleurs copains de Poiré, c’était beaucoup plus réussi et plus drôle) et de la douleur du temps qui passe.

Sur fond de nostalgie soixante-huitarde et de conflits de générations (les jeunes sont tous des incultes, abrutis par les jeux vidéos), Arcand tire de sa manche les bonnes grosses ficelles du film de « maladie » qui lui permettront de soutirer aux spectateurs peu exigeants de bonnes grosses larmes de crocodiles.

Mais reprenons depuis le début.

Les invasions barbares commence vraiment très mal avec des personnages taillés à la hache et des oppositions aussi légères qu’un menu dans une brasserie alsacienne : d’un côté, le brave professeur libertaire, amoureux de la vie, des femmes, des livres et du bon vin (il a donc les seules qualités respectables sur cette planète !) ; de l’autre, un affreux jeune arriviste, capitaliste qui ne quitte jamais son téléphone portable et qui n’a jamais sans doute jamais ouvert un livre de sa vie, comme tout bon étudiant en école de commerce qui se respecte !

Et ça continuera de la sorte : les vieux évoquent avec plein de tendresse et de verve leurs souvenirs d’anciens combattants utopiques tandis que les jeunes se droguent (la fille de Louise Portal) ou sont d’affreux merdeux vénaux (les étudiants que Sébastien payent pour qu’ils rendent visite à son père à l’hôpital).

Si Arcand avait véritablement réalisé un film hargneux et anti-jeunes, le résultat aurait pu être intéressant (je pense, même si le film est dénué de rage, au délicieux Mon petit doigt m’a dit de Pascal Thomas qui prend sciemment parti pour les seniors contre leurs enfants). Mais le propos du cinéaste se révèlera beaucoup plus aigre et plus convenu avant d’être noyé dans une mélasse sentimentale conventionnelle.

Avant d’aborder tout cela, commençons par sauver ce qui peut-être sauvé. Pour moi, il n’y a pas grand-chose mais je reconnais que certains dialogues sont assez piquants (l’évocation haute en couleurs des derniers instants du président Félix Faure et la manière qu’ont les personnages de conjuguer à tous les modes et à tous les temps le verbe « pomper »). De plus, il est impossible de nier que tous les acteurs sont excellents, donnant d’ailleurs par la qualité de leur jeu des nuances à des personnages très caricaturaux.

Mais cela ne va pas plus loin. Cinématographiquement, c’est du téléfilm ; et ce n’est pas une photographie sépia (assez laide) et quelques mouvements à la louma au début du film qui parviendront à relever la platitude d’un découpage sans inspiration (des champs/contrechamps à la en veux-tu, en voilà !)

Mais le plus irritant dans ces Invasions barbares, c’est les procédés manipulateurs dont abuse Arcand. Le film se contente, en effet, de faire se succéder systématiquement une séquence plutôt légère et une autre plutôt grave qui, au bout du compte, n’aboutissent qu’à de gros bons vieux clichés du style « rien ne vaut la vie », « la vie est dure mais il faut la vivre à fond » et « comme le temps passe »

Je sais bien que le mélodrame repose sur des conventions : c’est pour cette raison qu’il faut pour les cinéastes qui se risquent au genre un parti pris esthétique fort. Lorsque Lars Von Trier fait Breaking the waves, il ose se confronter au ridicule et toute sa mise en scène, d’une incroyable générosité, est construite pour accompagner son héroïne magnifique (nous y reviendrons sans doute cet été). Arcand se contente de ficelles (le cancer, c’est sûr que ça fera pleurer Margot) et ne se risque à aucun point de vue si ce n’est à un catalogue de mesquineries qui se termine dans le plus mou des consensus sentimentalo-gluant (malgré leurs différences, tous les personnages se réconcilient).

Par certains aspects, l’aigreur de ce film qui se veut ironique est très déplaisante : le cinéaste raillant effectivement les effets les plus visibles du capitalisme mais présentant également les hôpitaux québécois d’une telle manière qu’on a l’impression de se retrouver en URSS (avec, bien entendu, la mainmise des syndicats qui protègent même les employés qui violent les patients !! Dantec aurait-il participé au scénario ?). De la même manière, il fustige le manque d’idéal des jeunes générations mais ses vieux utopistes font amende honorable de leurs rêves d’antan (voir l’exécrable passage avec la chinoise) et se rallient sans vergogne à la ligne bien-pensante des BHL/ Glucksmann.

Tout est de cet ordre : satire aigre où tout le monde est renvoyé dos-à-dos (voir les discours rageurs de la toujours diaphane et adorable Marina Hands contre la génération précédente qui a cru à l’amour libre et à la prédominance du désir) avant une réconciliation finale et familiale.

J’avoue avoir du mal à comprendre le succès qu’a pu obtenir ce film !   

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Lundi 9 juillet 2007 1 09 /07 /Juil /2007 14:19

La dernière vague (1977) de Peter Weir avec Richard Chamberlain

 

Bien que ce soit des cinéastes que je ne place absolument pas sur le même plan, je pourrais faire le même genre de remarques à propos de Weir que celles que j’ai émises à propos de Bresson : voilà deux hommes dont j’aime beaucoup certains films mais qui ne me conquièrent pas toujours. Pour Weir, une commodité serait de séparer arbitrairement ses films australiens (que d’aucuns jugeront les meilleurs) et ceux qu’il a tournés aux Etats-Unis (les mêmes les trouvant moins bons). Or les choses me paraissent un peu moins schématiques : autant certains films américains de l’auteur me semblent totalement aboutis (The Truman show), autant une œuvre australienne comme Les voitures qui ont mangé Paris a très mal vieilli et se révèle aujourd’hui complètement imbitable ! A côté de cela, il est vrai que Pique-nique à Hanging Rock reste sans doute le plus beau des films de Weir et que certains titres yankees, malgré la nostalgie de mes années lycée, doivent être difficilement supportables à la revoyure (le cercle des poètes disparus, Greencard).

Où se situe La dernière vague dans cette œuvre inégale ? Entre les deux, mon capitaine ! Je persiste à ne pas considérer ce film comme le chef d’œuvre du siècle mais il est également difficile de nier que ce mélange de fantastique et d’ethnologie fonctionne toujours pas mal.

A Sydney, alors que d’étranges phénomènes climatiques perturbent la météo, un jeune aborigène est tué et cinq autres sont inculpés pour meurtre. L’avocat David Burton (Richard-les oiseaux se cachent pour mourir- Chamberlain) prend leur défense et se plonge dans la culture aborigène pour tenter de découvrir si ce meurtre n’a pas un rapport avec une ancestrale loi tribale. Parallèlement, il est assailli par d’étranges visions qui ne sont pas sans rapport avec son affaire…

Durant sa période australienne, Peter Weir fut le cinéaste des crises de civilisation. Dans les voitures qui ont mangé Paris, il dressait un tableau très noir d’une civilisation courant à sa perte et noyée par les déchets industriels. Pique-nique à Hanging rock, c’était la voix de la nature reprenant soudain le dessus sur une éducation trop lisse et trop policée. Dans la dernière vague, c’est la culture aborigène qui ressurgit comme inconscient de la civilisation anglo-saxonne. Tout le film est rongé par cette culpabilité de l’homme blanc à l’égard des peuplades indigènes qu’il a décimées.

La réussite du film vient de la manière dont Weir distille l’angoisse par petites touches, en jouant la carte de la suggestion. Avec une économie de moyens assez remarquable, il parvient à créer un climat lourd et anxiogène (comme on dit aux Inrocks !). Ce sont d’abord ces phénomènes météorologiques étranges : orage de grêle alors que le ciel reste limpide, pluie de grenouilles, averses noires… L’angoisse reste, dans un premier temps, diffuse et le cinéaste ne laisse échapper les informations qu’au compte-gouttes.

Puis ce sont les visions de Burton : un pierre sculptée, des figures aborigènes qui hantent son sommeil et cette impression de faire des rêves prémonitoires…

De cette confrontation entre deux cultures opposées, Weir tire une fable pessimiste où l’avenir de la civilisation semble bien compromis. Le film reste donc très intéressant mais me semble quand même assez en deçà de Pique-nique à Hanging rock. La mise en scène est tout à fait correcte (le cadre est souvent inventif et la composition des plans assez soignée) mais elle ne provoque pas cet envoûtement ouaté propre au film susnommé. La dernière vague est un peu à l’image de son acteur principal, le fadasse Richard Chamberlain : c’est une œuvre qui manque un peu d’énergie et surtout de charisme.

Difficile de dire ce qui lui manque vraiment (un peu plus de radicalité ? un peu plus de folie ?) mais difficile également de la rejeter car le spectateur se laisse assez facilement captiver par l’habileté du cinéaste.

A voir, donc, même si mon enthousiasme reste modéré…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 7 juillet 2007 6 07 /07 /Juil /2007 14:28
Lancelot du lac (1974) de Robert Bresson avec Luc Simon, Humbert Balsan

Mes précédentes notes consacrées à Bresson ont pu vous induire en erreur : je ne suis pas un fan absolu de ce cinéaste même si j’aime énormément les films qu’il a tournés pendant les années 60 (au sommet de la crête, ces quatre chefs-d’œuvre que sont Pickpocket, le procès de Jeanne d’Arc, Au hasard Balthazar et Mouchette mon préféré).
Les films antérieurs (les «classiques » du style les dames du bois de Boulogne ou Le journal d’un curé de campagne) m’impressionnent et me touchent moins même si je ne nie pas leur valeur. Par contre, je suis plus réservé pour les films postérieurs et je n’aime pas du tout un film comme Le diable probablement, fable moralisatrice et lamentablement prêchi-prêcha. Depuis hier, Lancelot du lac a rejoint ce dernier titre dans la catégorie des films de Bresson que j’estime ratés.
Connaissant Bresson, je me doutais qu’il ne fallait pas s’attendre à une adaptation spectaculaire des aventures merveilleuses du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Après tout, tant mieux :  nous ne goûtons guère les kitscheries grandiloquentes à la John Boorman (Excalibur). Le problème, c’est qu’il y a quand même des scènes «d’action » et les premiers plans durant lesquels se déroule un combat de chevaliers font immédiatement penser à … Monty Python, sacré Graal (en moins drôle). C’est dire si ça jette un froid sur un film «sérieux » et austère !
La suite ne fait que confirmer la première impression : le récit que Bresson choisit de porter à l’écran est totalement anémié. Lancelot revient après avoir échoué dans sa quête du Graal et le film se concentre sur sa relation avec la reine Guenièvre qui veut le retenir auprès d’elle pendant un tournoi. Lutiner la reine ou rester fidèle à son roi, telle est à peu près l’unique question que se pose ce film.
Je pense que le principal problème vient ici du matériau de base : autant Bresson est dans son élément lorsqu’il filme les derniers instants de Jeanne d’Arc ou lorsqu’il adapte Bernanos ; autant il est aussi à l’aise avec les chevaliers qu’un footballeur avec un livre de Thucydide entre les mains ! Autant son style est parfaitement adéquat aux parcours douloureux de la petite Mouchette ou de l’âne Balthazar, autant il apparaît ici totalement plaqué et incapable de répondre aux problèmes qui se posent devant un véritable film de «genre » (comment filmer un combat, un tournoi, des scènes de chevalerie ?). Le résultat est d’une totale platitude et d’un ennui sans nom.
Même le montage paraît ici moins tranchant et moins inventif : Bresson se contente d’offrir un plan au personnage qui parle et ne varie pas énormément les échelles et la composition de desdits plans (néanmoins, par sa manière de répéter toujours les mêmes plans lors de la séquence du tournoi -sans doute la meilleure du film- il parvient à forcer un peu l’attention). Ce qu’il pouvait y avoir d’intense et de bouleversant dans ce cinéma épuré devient ici raideur et caricature d’un style (c’est la première fois que le «jeu blanc » des modèles bressoniens me gêne).
Je ne tiens pas à m’acharner plus longuement sur ce film car je persiste à estimer Bresson et à le considérer comme un grand cinéaste. Néanmoins, si vous cherchez absolument à voir à l’écran un bon film tiré des écrits de Chrétien de Troyes, ruez-vous sur le merveilleux Perceval le Gallois de Rohmer, un film qui fait le pari de partis pris esthétiques radicaux et qui les tient jusqu’au bout. Le résultat est totalement inédit et réjouissant au possible…



 
Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires

Calendrier

Août 2014
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
             
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés