Jeudi 11 janvier 2007 4 11 /01 /Jan /2007 19:59

Passez muscade (1941) d’Edward Cline avec W.C.Fields

 

 

Vous ne l’ignorez plus si vous suivez régulièrement ces obscures et monomanes pérégrinations cinéphiliques, je suis un grand fan de W.C.Fields, magnifique poivrot atrabilaire dont l’humour méchant jusqu’à l’excès ne cesse de me réjouir lorsque je découvre, au compte-gouttes (son œuvre n’a pas, malheureusement, la primeur des chaînes de télé) ses films. Mais, contrairement à Keaton et Chaplin ; Fields n’a pas réalisé ses propres films et sa verve comique pâtit parfois d’avoir été abandonnée aux mains d’anonymes tâcherons.

Pour Jean Tulard, Passez muscade est le meilleur film de Fields. Mais comme Tulard a donné cet avis dans ce qui reste certainement l’un des plus médiocres dictionnaires de cinéma ; nous nous devons de nuancer ce jugement en commençant par émettre des réserves.

 

 

Primo : une réalisation plutôt terne où Edward Cline (plus inspiré lorsqu’il tournait avec notre hypertrophié nasal le délirant Folies olympiques)  peine à imprimer un véritable rythme au film. Alors que l’humour de Fields peut s’avérer volontiers graphique et visuellement nonsensique, il est bridé ici par une mise en scène bien terne et plan-plan.

Deusio, comme dans certains films de Marx Brothers, le pur plaisir du burlesque est interrompu par de fadasses numéros musicaux qui n’apportent rien si ce n’est ennui et bâillements !

 

 

Si on passe outre ce rythme un brin nonchalant ; le film se révèle tout à fait plaisant. Fields joue son propre rôle et présente un scénario à un producteur qui ne tarde pas à tomber des nues. Tandis que ce dernier lit le script, nous assistons à l’histoire totalement farfelue d’un homme (Fields) qui saute d’un avion pour rattraper sa bouteille d’alcool, qui tombe sur le haut d’une falaise où vivent une veuve (Margaret Dumont, tête de turc préférée de Groucho Marx) et sa fille qui n’a jamais vu d’homme. Fields apprend à cette dernière le « jeu du bécot », se retrouve confronter à de gros chiens à crocs de morses et à un gorille avant de finir embarqué dans une course-poursuite en voiture totalement délirante.

On l’aura compris, le film est totalement loufoque, alternant un burlesque purement visuel (Fields rebondissant sur un lit lorsqu’il tombe d’avion sans parachute) et un humour verbal caractérisé par un mélange de gouaille vacharde (son vocabulaire fleuri, son inimitable accent…), de fatuité péremptoire et de colères épiques.

A 60 ans, il est ici égal à lui-même : toujours prêt à foutre un coup de pieds aux fesses des sales gamins (ses bêtes noires ! Je ne me lasse pas de sa fameuse citation : « tout homme qui déteste les enfants et les animaux a quelque chose qui parle pour lui »), à braver la maréchaussée et toutes les convenances. A cette hargne jubilatoire s’ajoute un véritable sens de l’autodérision (« on n’attrape pas un nez comme ça en jouant au ping-pong ! » réplique brutalement une dame acariâtre à qui l’on demandait si W.C.Fields buvait) et du délire burlesque.

A ce titre, la poursuite finale, complètement farfelue, parvient à renouer avec le vent de folie destructeur des films burlesques primitifs.

 

 

Sans doute pas le chef-d’œuvre du siècle mais l’œuvre de W.C.Fields gagne, à coup sûr, à être redécouverte plus en détail…
Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /Jan /2007 20:08

Freddy contre Jason (2003) de Ronny Yu avec Robert Englund

 

 

Voilà le genre de tête d’affiche qui m’aurait fait saliver adolescent lorsque je ne jurais que par le cinéma d’horreur et que le moindre nanar m’apparaissait comme un chef-d’œuvre du moment qu’il réservait suffisamment de moments sanglants !

Mais il fallait quand même oser la confrontation des deux plus grands mythes du cinéma fantastique contemporain !

A ma gauche, Freddy Krueger, croquemitaine au visage brûlé venant hanter les cauchemars d’adolescents qui ne s’en relèvent pas. Dans la série des films où notre bonhomme est apparu, on compte un vrai chef-d’œuvre (l’original, signé Wes Craven), une réflexion très intéressante sur le mythe signé par le même Wes Craven (Freddy sort la nuit, septième film de la série si je ne m’abuse, docteur), deux honnêtes séries B (les opus 2 et 3 mais il faudrait re-vérifier, je ne les ai pas vus depuis longtemps) et d’effroyables navets (les opus 4 et 5. Je ne me souviens pas si j’ai vu le 6 !)

A ma droite, Jason, grand détracteur des nocturnes copulations estudiantines en bord de lac ; un des tueurs en série les plus mornes de l’histoire du cinéma, héros d’une palanquée de nanars que je me refuse à comptabiliser (sauf erreur, les films suivants le numéro 7 ne sont jamais sortis chez nous, si ce n’est directement en vidéo) De toute façon, il n’y en a pas un pour racheter l’autre !  

On se demandait ce qu’allait pouvoir donner ce choc des titans ; le résultat ne tarde pas à se faire attendre : il est calamiteux.

 

 

Pourtant, le film repose sur une idée séduisante sur le papier : Freddy ne peut plus agir parce qu’on l’a oublié et qu’il ne fait plus peur. Du coup, plus personne ne rêve de lui. L’idée que le grand calciné met en œuvre n’est pas d’une simplicité évidente au premier coup d’œil mais mérite qu’on se penche dessus : il utilise Jason et lui fait commettre un meurtre à Elm Street. Du coup, ça fonctionne : l’ombre de Krueger revient planer sur les consciences et notre Freddy va pouvoir s’amuser avec ses victimes…

C’est une belle idée que de mettre la croyance au cœur de la fiction : Freddy et son lot de terreurs nocturnes n’existent que si l’on y croit. De la même manière, j’avoue que le côté carnavalesque du film (sur le papier) me tentait beaucoup et me laissait envisager une confrontation de monstres sacrés à la manière des films (psychédéliques) tardifs de Honda où Godzilla finit par affronter des dizaines de monstres toujours plus faramineux !

 

 

Malheureusement, ça ne fonctionne absolument pas et pour deux raisons principales. La première, c’est la plaie du second degré. Dès que l’on voit la première « bimba » siliconée  (on sait depuis Le grand appartement que le mot « bimbo » s’emploie pour les garçons) se faire trucider au bord d’un lac par Jason, on comprend que Ronny Yu joue la carte du sous-Scream et appuie délibérément sur les clichés. Du coup, je ne crois pas avoir vu de ma vie un film où les héros ados sont aussi antipathiques et insignifiants. On se fiche éperdument de ce qui peut leur arriver puisqu’ils ne sont que des clins d’œils que le cinéaste adresse grossièrement au spectateur (« voyez comme ils sont crétins et comme ils se conduisent comme dans tous les films d’horreur »). Quant aux deux tueurs-fous, le cinéaste les traite également sous l’angle parodique et ils finissent par indifférer totalement.

 

 

La deuxième raison, c’est une mise en scène à la hache qui combine les pires tics à la mode (bande-son atroce à base de hard-rock bourrin, fumigènes et filtres bleutés, montage numérique aseptisé…) et une absence totale d’invention visuelle. Lorsqu’on songe aux Griffes de la nuit, on se souvient que Craven parvenait  à offrir une vision crédible de nos pires cauchemars. Ici, Ronny Yu se limite à quelques effets-spéciaux tapageurs d’une rare laideur (Freddy transformé en une sorte de monstre larvaire) et d’un flot d’hémoglobine sans le moindre intérêt.

 

 

C’est moche, c’est bête et c’est d’un ennui total. On peut donc se dispenser de ce duel idiot…

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 9 janvier 2007 2 09 /01 /Jan /2007 20:18

Le grand appartement (2006) de Pascal Thomas avec Laetitia Casta, Pierre Arditi, Mathieu Amalric, Jean-François Balmer

 

 

Cela faisait longtemps que je n’étais pas retourné dans les salles obscures. Et dans la mesure où les sorties récentes n’ont rien de réjouissant, j’ai décidé de commencer 2007 en liquidant les films manqués à la fin de l’année 2006. Parmi ceux-là, le dernier opus de Pascal Thomas.

Pascal Thomas est quelqu’un qui m’est très sympathique. Je ne le connais pas personnellement mais, en voyant ses films, je me dis que c’est quelqu’un qui doit gagner à être connu et avec qui il ne doit pas être difficile de s’entendre, au vue de ses centres d’intérêts (les jolies filles, le vieux cinoche, un certain art de vivre axé autour de la liberté et la solidarité…).

Il fait également partie de ces cinéastes précieux qui, à l’instar de Vecchiali ou Mocky, ne « débandent » pas et persistent à croire en un cinéma de genre à la française pouvant se permettre d’être « cruels et impitoyables pour tous les souteneurs de l’Ordre dominant » [Jules Celma]. Alors certes, que ce soit dit tout de suite, le grand appartement est un peu foutraque, pas toujours très maîtrisé au niveau du récit et sans grande invention formelle. En deux mots, ce n’est pas un film qui fait « avancer le cinéma » (la belle affaire !) mais il y a dans cette comédie de guingois suffisamment d’utopie, d’hédonisme, de malice satirique et de bonne humeur pour la propulser à mille lieues de toutes les saloperies pseudo-comiques formatées pour (et par) la télévision !

 

 

C’est l’histoire d’une petite tribu qui vit dans un 300 mètres carrés dans le 7ème arrondissement au grand dam d’affreux propriétaires qui aimeraient expulser ces individus protégés par la loi de 1948 (la seule loi juste en matière d’immobilier, plafonnant les loyers afin d’éviter les spéculations éhontées) pour pouvoir louer leur bien au prix fort. Outre une famille « classique » (un couple incarné par Casta et Amalric et leur petite fille), on croise dans ce délicieux phalanstère une petite grand-mère qui commence à perdre la boule, un ami cinéaste (grandiose Pierre Arditi) qui ne cesse de ramener des petites-amies, la sœur neurasthénique de Martin/Amalric et la sœur adoptive de Francesca/Casta qui squatte toujours avec deux ou trois copines !

C’est donc ce petit monde que Pascal Thomas se propose de faire vivre à l’écran et il y parvient plutôt bien. A la tête de la tribu, il y a d’abord Francesca qui mène sa barque pour défendre ses droits de locataire Cette quête va permettre au cinéaste de s’en donner à cœur-joie pour taper sur tous les affreux qui nous pourrissent la vie : les propriétaires-spéculateurs, les promoteurs immobiliers, les avocats véreux et convertis à la « loi du marché », les huissiers, les banquiers (savoureux numéro de Jean-François Balmer) et…les esthéticiennes (bon, ok, pas directement mais béni soit le nom de Pascal Thomas qui, par son éloge de la pilosité féminine, nous venge de cet abject terrorisme esthétique actuel qui veut que pour être belle, une femme doive ressembler obligatoirement à une actrice porno ou à une hideuse poupée lisse et aseptisée !).

Une bonne bise libertaire parcourt ce film pour nous rafraîchir les méninges. On y conchie le règne du fric et du profit, de ces banques et atroces boutiques de luxe qui ont défiguré les quartiers centraux des villes (plus de bistrots, de cinémas…). On y exalte l’art, la poésie et un certain art de vivre. Ca fera grincer les dents des cyniques mais je trouve le résultat assez revigorant d’autant plus que Thomas évite le côté « nostalgique » d’une Amélie Poulain et d’un Paris fantasmé. Ici, on est plus du côté du Capra et de son merveilleux Vous ne l’emporterez pas avec vous (étrange que personne n’ait cité ce film !) car les personnages sont vivants et combatifs, à l’image d’Arditi, double du cinéaste Jacques Rozier (un des plus grand cinéaste français que le système empêche absolument de tourner), qui transforme l’appartement en studio de cinéma pour un bel hommage à Renoir et à son French cancan.

 

 

Le résultat est, je le redis, très plaisant. Les acteurs sont très bons (une pléiade de seconds rôles savoureux qui se délectent à jouer les affreux piliers de la « bonne société ») et leur plaisir de jouer est communicatif. La révélation, c’est sans doute la belle Laetitia Casta que je n’avais vue, jusqu’à présent, que dans le médiocre film de Ruiz Les âmes fortes (un des rares ratages du grand cinéaste chilien). Pascal Thomas l’extirpe ici de son « milieu » d’origine (la top-modèle lisse et insipide)  pour en faire une figure populaire à la Silvana Mangano: une femme exubérante, sensuelle et charnelle. La greffe est réussie : elle est à croquer ! Entouré par un Amalric très à l’aise dans son contre-emploi et un Arditi impérial en séducteur de maraîchères ; elle donne tout son sel à cette comédie piquante et joyeusement irrévérencieuse…

 

 

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 8 janvier 2007 1 08 /01 /Jan /2007 16:52

La nuit des morts-vivants (1968) de George.A.Romero avec Duane Jones, Judith O’Dea

 

 

Après avoir consacré de nombreuses notes au cinéma situationniste, revenons à des films plus connus avec ce grand classique du cinéma d’horreur qui n’en reste pas moins un grand film politique comme nous le verrons plus loin. Ce premier volet de la tétralogie que Romero consacrera aux morts-vivant n’a pas pris une ride et frappe encore aujourd’hui par sa noirceur et son pessimisme. Tourné avec trois bouts de ficelle, le film tire sa force de son économie de série B : récit simplifié à l’extrême (dans un cimetière, une jeune femme est attaquée par un zombie et trouve le moyen de se réfugier dans  une maison avec quelques rescapés assiégés par une armée de morts), pas de psychologie (à part une vague évocation de radiations, aucune explication ne sera donnée sur cette épidémie qui ravage soudain le pays), une mise en scène sèche et brutale qui privilégie l’aspect « documentaire » du film, un noir et blanc expressionniste qui donne au film son « grain » si spécifique…

Malgré des scènes de cannibalisme assez mémorables, Romero ne se laisse pas encore aller à l’horreur sanguinolente et à l’extrémisme « gore » qui caractériseront ses films suivants. L’horreur tient plus ici à la situation : celle d’une humanité assiégée et qui ne sait comment échapper à cette meute de morts-vivants affamée de chair humaine. Le cinéaste suscite la peur par la seule force de sa mise en scène : montage au scalpel, cadre toujours inventif (les contre-plongées, les gros plans expressifs n’ont rien de la gratuité formelle qui caractérise la majorité des films d’horreur contemporains : ils traduisent ici les sentiments qui animent les personnages : la terreur, la folie qui gagne Barbara, l’angoisse qui naît de cet enfermement…). Les acteurs, non professionnels, ajoutent une impression de proximité et de familiarité qui rend le film encore plus terrorisant…

 

 

Je ne sais pas si vous avez regardé vendredi dernier, sur Arte, un excellent documentaire intitulé Midnight movies. Dans ce film, il était question des films (de El Topo à Eraserhead en passant par Pink Flamingos et The Rocky horror picture show) qui ont gagné leur statut de « films culte » en triomphant aux séances de minuit de certaines salles « underground ». Parmi ces six films, il y avait La nuit des morts-vivants et il n’était pas inintéressant d’entendre Romero parler de son film. On tombe des nues lorsqu’on songe que ce film à d’abord été exploité dans les salles réservées au public noir (la « blaxploitation ») sous prétexte que le cinéaste prit pour héros un acteur noir sans que cette idiote question de couleur de peau ait une quelconque incidence sur le récit. Le cinéaste parle également des résonances de l’époque perceptibles dans ce film et c’est de ce point de vue qu’on peut dire que La nuit des morts-vivants est un film politique. Non pas qu’il y ait des allusions directes à l’actualité mais ces images d’une humanité vivant ses derniers jours, de ces corps tombant enflammés renvoient aux morts du Vietnam et aux convulsions que connaissaient l’Amérique et le monde ces années-là (les émeutes de Watts, par exemple).

Ce qui frappe davantage, c’est le nihilisme total de Romero. Si le danger vient d’abord de l’extérieur (ces morts aux portes de nos maisons), il finit par pénétrer l’espace domestique (en ce sens, le film précède de peu ces immenses œuvres sur la violence que sont Orange mécanique de Kubrick ou les chiens de paille de Sam Peckinpah) et contaminer l’intérieur de la maison.

Sans révéler la dernière et glaçante image du film (les milices citoyennes américaines, au fond, sont sans doute pires que les zombies !), Romero montre une humanité où règne le « chacun pour soi », ou les enfants finissent par dévorer leurs parents (images terribles et traumatisantes de cette fillette morte-vivante) et où tout ce qui faisait lien entre les hommes a disparu.

On songe alors aux paroles de Debord (pardon d’insister) : «  Ce sont les plus modernes développements de la réalité historique qui viennent d’illustrer très exactement ce que Thomas Hobbes pensait qu’avait dû être la vie de l’homme, avant qu’il pût connaître la civilisation et l’état : solitaire, sale, dénuée de plaisirs, abrutie, brève. »

 

 

 

 

 

 

                       

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /Jan /2007 20:02

In girum imus nocte et consumimur igni (1978) de Guy Debord

 

 

Paradoxe : Debord qui toute sa vie a refusé de faire « œuvre » (« Ainsi donc, au lieu d’ajouter un film à des milliers de films quelconques, je préfère exposer ici pourquoi je ne ferai rien de tel. ») signe avec In girum imus nocte et consumimur igni le plus beau texte littéraire de la seconde moitié du 20ème siècle. Ca a été déjà dit mais il y a du Chateaubriand ou du cardinal de Retz (dont on peut voir une image) dans cette écriture magistrale, dans cet admirable style classique. Pourtant, il ne faudrait pas réduire l’œuvre à sa seule beauté esthétique comme le faisait il y a quelques temps un critique-nain du Masque et la plume (louant les qualités lyriques et formelles du film pour mieux réfuter les théories de Debord). Cette œuvre-phare combine à la fois la perfection stylistique d’un véritable écrivain et d’un véritable cinéaste (encore une fois, le montage du film est assez exceptionnel même si Debord n’a quasiment tourné aucune image) tout en marquant une sorte d’apogée de la réflexion du théoricien et du stratège hors-pair qu’il fût.

 

 

Comme tous ses films, celui-ci se présente d’abord comme un montage d’images préexistantes sur lesquelles Debord lit un commentaire sans véritable lien apparent avec ce qui est montré à l’écran. Dans un premier temps, les images sont la plupart du temps fixes :  photos publicitaires, images dérisoires de propagande pour le bonheur aseptisé du confort moderne (le couple souriant et ses deux petites têtes blondes) ; tandis que l’auteur prend violemment à parti le spectateur de cinéma et ses misérables conditions d’existence (« Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu’ils sont parqués en masse, et à l’étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d’une alimentation polluée et sans goût, mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés, entretenus dans l’analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres Ils sont transplantés loin de leurs provinces et de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles. Ils meurent par série sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d’un décor dont ils essuient les plâtres. » Notez que tout ceci a été écrit en 1978, lorsqu’on ne parlait pas encore de grippe aviaire, de vache folle ou de canicule meurtrière !)

Le premier mouvement est donc violemment critique, Debord poursuivant ses analyses lucides sur le développement du Spectacle et pointant partout le règne de la séparation généralisée et de la dépossession de l’individu dans tous les aspects de sa vie.

 

 

Dans le DVD des Œuvres cinématographiques complètes, ce film est suivi du dernier essai de Debord (réalisé par Brigitte Cornand) et intitulé Guy Debord, son art et son temps. Ce titre me paraît parfait et correspond, selon moi, parfaitement à la construction d’In girum…Dans un premier temps, Debord parle de l’art en général (« Guy Debord a très peu fait d’art, mais il l’a fait extrême ») et du cinéma en particulier, démontrant radicalement qu’il ne peut plus y avoir de cinéma, qu’un film ne montre rien et que les images ne sont rien d’autres qu’une « imitation insensée d’une vie insensée » ou encore que « les images existantes ne prouvent que les mensonges existants ».

L’art est mort, il s’agit donc de le dépasser. Pour se faire, Debord expose très clairement son programme : « Je ne veux rien conserver du langage de cet art périmé, sinon peut-être le contre-champ du seul monde qu’il a regardé, et un travelling sur les idées passagères d’un temps. » Après « son art », voilà « son temps » ; ce temps qui obsède Debord. Temps présent qu’il a analysé d’une manière à nulle autre comparable mais également l’idée d’écoulement du temps lorsque Debord entreprend de nous dévoiler un pan de sa « biographie » (sa jeunesse parisienne dans les années 50, l’amitié et la manière dont l’internationale situationniste est partie à l’assaut du vieux monde). C’est le second mouvement du film où les images sont plus souvent animées : longs travellings le long des canaux de Venise (cette idée de l’écoulement de l’eau, du temps…), extraits de films où Debord s’identifie à certaines figures « diaboliques » (le diable dans Les visiteurs du soir, le génial dandy-criminel Lacenaire incarné par Marcel Herrand dans les enfants du Paradis) ou joue sur la métonymie entre certaines batailles filmées par Michael Curtiz dans La charge de la brigade légère et son propre rôle de stratège dans les évènements de 68 (encore un fois sont cités Clausewitz et Gracian).

C’est aussi la partie la plus émouvante du film. Est-ce parce qu’elle est monocorde que la voix de Debord devient franchement élégiaque lorsqu’il évoque le Paris qu’il a connu (« C’était Paris, une ville qui était alors si belle que bien des gens ont préféré y être pauvres, plutôt que riches n’importe où ailleurs », « La marchandise moderne n’était pas encore venue nous montrer tout ce que l’on peut faire d’une rue. Personne, à cause des urbanistes, n’était obligé d’aller dormir au loin. On n’avait pas encore vu, par la faute du gouvernement, le ciel s’obscurcir et le beau temps disparaître, et la fausse brume de la pollution couvrir en permanence la circulation mécanique des choses, dans cette vallée de la désolation. Les arbres n’étaient pas morts étouffés ; et les étoiles n’étaient pas éteintes par le progrès de l’aliénation. Les menteurs étaient, comme toujours, au pouvoir ; mais le développement économique ne leur avait pas encore donné les moyens de mentir sur tous les sujets, ni de confirmer leurs mensonges en falsifiant le contenu effectif de toute la production. »)

Puis il revient à ses années de jeunesse, aux dérives qu’il a accomplies avec ses compagnons de beuverie (« des gens bien sincèrement prêts à mettre le feu au monde pour qu’il ait plus d’éclat ») : extrait de Hurlements en faveur de Sade, photos des amis (Jorn, Wolman, Chtcheglov…) et le souvenir d’avoir été au centre des convulsions d’une époque, d’avoir été « de son temps ».

Ce retour en arrière, qui n’a rien des mémoires d’un ancien combattant, donne au film l’intensité de son lyrisme, cette profonde mélancolie qui me bouleverse totalement. Mais Debord est lucide sur son parcours : les avant-gardes n’ont qu’un temps et doivent être dépassées  d’ou sa volonté d’échapper à la célébrité et d’être célébré par le spectacle comme une sorte de gourou révolutionnaire.

 

 

In girum… est donc un retour en arrière, une manière de boucler une boucle (le « à reprendre depuis le début » final, le titre en forme de palindrome) et le récit d’un mouvement historique qui a vu vaciller les bases du monde (« Voilà comment s’est embrasée, peu à peu, une nouvelle époque d’incendies, dont aucun de ceux qui vivent en ce moment ne verra la fin : l’obéissance est morte. »).

 

 

C’est à la fois très émouvant et en même temps tellement lucide qu’on en reste pantois. C’est peu dire que Debord nous manque, ou du moins quelqu’un qui pourrait continuer à écrire des phrases aussi magnifiques que celles-ci :

« Elle est devenue ingouvernable, cette « terre gâtée », où les nouvelles souffrances se déguisent sous le nom des anciens plaisirs ; et où les gens ont si peur. Ils tournent en rond dans la nuit et ils sont consumés par le feu. Ils se réveillent effarés, et ils cherchent en tâtonnant la vie. Le bruit court que ceux qui l’expropriaient l’ont, pour comble, égarée. » 

 

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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