Mercredi 29 août 2007 3 29 /08 /Août /2007 14:30

Le deal (2006) de Jean-Pierre Mocky avec Jean-Claude Dreyfus, Jackie Berroyer, Jean-François Stévenin, Dominique Zardi, Alison Arngrim, Renaud

 

 Les aimables internautes qui me font l’honneur de me lire régulièrement n’ignorent plus mon penchant coupable pour le cinéma déjanté de Jean-Pierre Mocky. Pourtant, parmi tous les cinéastes que j’affectionne, celui-ci est sans doute le seul dont je serais incapable de vous citer la filmographie récente. C’est de notoriété publique, Mocky ne cesse de tourner à un rythme démentiel mais ses films ne sont plus distribués ni vus par la critique. Du coup, j’ai été estomaqué, en consultant un livre sur le maître, de constater l’incroyable nombre d’œuvres dont je n’avais jamais (ou presque) entendu parler ! Soyez honnête : qui d’entre-vous a vu Le glandeur ou les araignées de la nuit ? Qui connaît le furet ou Grabuge ? 

Sur le papier, ces films « inconnus » sont pourtant alléchants par les thèmes abordés : le tourisme de masse (Touristes ? Oh yes !), la pédophilie (les ballets écarlates) ou l’humanitaire (le bénévole). Traités par Mocky, ça doit décaper !

Le deal, avant-dernier film du cinéaste en date, nous amène à poser très sérieusement l’hypothèse de Mocky cinéaste de séries Z.

On fleure ici le grand n’importe quoi : moyens dérisoires, photographie assez laide, post-synchronisation pas toujours au point, intrigue totalement invraisemblable… Et pourtant, ça passe ! Le mélange d’énergie et de croyance absolue dans le cinéma fait que Mocky parvient à nous faire adhérer à son histoire abracadabrante.

Jugez plutôt : Le PDG et député Radius (Dreyfus) se dispute avec sa maîtresse qui le menace d’un revolver. En cherchant à se défendre, il envoie la jeune femme à l’eau. Sur les lieux du crime traînait un photographe amateur (Stévenin) qui va proposer un « deal » à Radius : il sera son alibi en échange de son appartement. Les péripéties et les morts s’enchaînent de la manière la plus délirante qui soit et ils obligent Radius à chercher de nouveaux alibis…

Rien que pour ce défilé d’alibis, le film mérite d’être vu : clochard muet, chômeur parlant à peine le français, femme de ménage enrobée et sexy… Le cinéaste choisit l’ « hénaurmité » et les personnages les moins crédibles.

Entrer dans l’univers de ce Deal, c’est prendre une place pour un spectacle de Guignol : c’est moins la vraisemblance et le déroulement du scénario qui intéressent que la galerie de personnages que dessine une nouvelle fois Mocky.

Une fois accepté ce principe de je-m’en-foutisme intégral, c’est assez savoureux : députés cumulards et adipeux, concierge aveugle, veuve hystérique, flics défigurés ou handicapés, curé pédophile… C’est le grand guignol cher au cinéaste et aux acteurs qui s’en donnent à cœur joie.

Jean-Claude Dreyfus, comédien souvent horripilant en raison de ses incessants roulements d’yeux et de son jeu aussi fin que l’utilisation d’un marteau-piqueur dans un mécanisme d’horlogerie suisse, est ici totalement dans le ton (donc excessif) et il est souvent très drôle. Autour de lui, c’est un défilé de gueules incroyables : Stévenin a été affublé d’une perruque qui lui donne des airs de Frank Dubosc, Zardi joue un commissaire inquiétant, la moitié du visage camouflé par un masque noir, Berroyer, mèche blonde postiche, joue un inspecteur ambitieux mais pas très futé atteint d’un torticolis (il joue tout le film la tête penchée, reposant sur un petit coussin qu’il garde sans arrêt au-dessus de son épaule !). Il faudrait aussi citer Simsolo dans le rôle de ce prêtre tourmenté par ses désirs pour un petit enfant de chœur ou encore l’ineffable Alison Arngrim (la Nellie Olleson de la petite maison dans la prairie !!!) qui ne peut plus prononcer une phrase sans éclater de rire depuis que son mari est mort ! (L’accent à couper au couteau de l’actrice, qui rend incompréhensible un tiers de ses répliques, ne fait que renforcer l’impression de capharnaüm géant).

Et puis il y a l’ami Renaud, orgue de barbarie à la main, qui chantonne une petite ritournelle qui distance le récit en le commentant d’une manière totalement splendouillette !

Les esprits chagrins regretteront le caractère éminemment caricatural de l’ensemble mais il ne faut pas oublier que nous sommes chez guignol et que ce jeu de massacre n’a rien de mesquin. Il ne s’agit pas de ricaner en disant que tous les prêtres sont pédophiles (ça serait un peu facile) mais de dessiner le plus grossièrement possible une série de personnages excessifs et « monstrueux » (car chez Mocky, le « monstre » est ce qui se rapproche le plus de l’humain).

De la même manière, on peut trouver outré ce moment où les députés s’en mettent plein la panse en entonnant le cantique néo-libéral à la mode (flexibilité, réformes, modernité, plans sociaux…). Mais dans 20 ans, c’est grâce au cinéma de Mocky que nous nous souviendrons de l’incroyable servilité des « élites » actuelles au monstrueux modèle américain…

Bref, le deal est sans doute un film très mineur, incroyablement mal fichu, pas forcément très « drôle » (disons que ce n’est pas un film qui fait rire aux éclats) mais sa vigueur et l’énergie avec laquelle il croque d’incroyables trognes font qu’il s’avère, au bout du compte, assez roboratif…

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 27 août 2007 1 27 /08 /Août /2007 21:31

Masculin féminin (1966) de Jean-Luc Godard avec Jean-Pierre Léaud, Chantal Goya, Marlène Jobert, Catherine-Isabelle Duport,

 

A tous ceux qui se sont pâmés devant Dans Paris ou les chansons d’amour, je ne saurais trop conseiller de (re)voir Masculin féminin, le film de Godard qu’Honoré a allègrement pillé en réalisant ses deux navets. Rien de mieux pour comprendre la différence qu’il existe entre un vrai créateur de formes, capable par sa mise en scène de comprendre le mouvement de son époque et un poseur se contentant d’exhiber ses tics les plus branchouilles.

Du Godard des années 60, on a dit que les films pouvaient se diviser en deux catégories : ceux où le montage prime sur la narration (par exemple, A bout de souffle ou Une femme est une femme. C’est l’école Eisenstein) et ceux où il privilégie le plan-séquence et l’approche « documentaire » de ses sujets (école Rossellini comme dans le merveilleux Vivre sa vie ou dans Le mépris).

Après le sommet poétique et lyrique que constituait Pierrot le fou, Godard tourne en noir et blanc Masculin féminin qui relève de la deuxième catégorie. A travers « 15 faits précis », Godard dresse un tableau assez unique de la jeunesse du milieu des années 60 (le film se déroule en décembre 1965), de ces « enfants de Marx et de coca-cola » ballottés entre les attraits de la société de consommation et le désir d’une autre vie, d’un engagement politique.

Plutôt que de vous livrer une critique académique du film qui ne ferait que répéter (de manière sans doute moins habile) toutes les analyses que j’ai pu lire sur le cinéma de Godard ; je me contente de vous énumérer 15 bonnes raisons pour lesquelles il faut (re)découvrir Masculin féminin.

 
1 : Pour cette manière qu’a Godard de parvenir à décoller du masque fictionnel de ses personnages des vérités documentaires. Paul, Madeleine et Elisabeth sont des personnages de fiction mais ce que saisit le cinéaste, c’est une certaine vérité de la jeunesse parisienne des années 60. C’est également la fiction qui permet d’individualiser les personnages et de ne pas sombrer dans la sécheresse sociologique et de préserver une véritable émotion.

 
2 : Pour les cafés parisiens que hantent nos jeunes gens. Les flippers, les juke-boxes et les Vittel cassis de Paul, c’est vraiment toute une époque !

 
3 : Pour Brigitte Bardot qui répète un texte avec Antoine Bourseiller. Dans un café également…

 
4 : Pour cette phrase : « -tu as remarqué, dans « masculin », il y a « masque » et « cul » ! « -et dans féminin ? « « -dans féminin, il n’y a rien ! »

 
5 : Pour la dimension politique du film. Les garçons sont ici beaucoup plus politisés que les filles et réfléchissent à la possibilité d’une révolution (nous sommes, quand même, deux ans avant 68). C’est également l’époque de la guerre au Viêt-Nam et de la mobilisation de l’opinion internationale contre la barbarie des yankees.  Masculin féminin restitue à merveille ce que je suppose être l’état d’esprit d’une époque… 

 
6 : Pour le « US go home » scandé par Robert et Paul après que ce dernier ait tagué la voiture diplomatique américaine d’un roboratif “Paix au Viêt-Nam ».


7 : Pour la déclaration d’amour que Paul grave sur un 45 tours (on pouvait graver sa voix sur disque dans les années 60 !) pour l’offrir à Madeleine (Chantal Goya)

8 : Pour la manière dont Godard porte un regard sans concession sur la bêtise des années « yé-yé » avec ces midinettes rêvant d’enregistrer un disque ou avouant fièrement leur goût pour le Pepsi-Cola. 

 
9 : Pour la cruauté de la scène où Godard filme Chantal Goya dans un studio d’enregistrement en prenant soin de n’écouter que la voix déficiente de la chanteuse alors que la musique d’accompagnement s’est éteinte.

 
10 : Pour l’entretien avec « Mademoiselle 19 ans », autre grand moment cruel et très drôle où la jeune fille est désarçonnée par les questions de Paul sur l’avenir du socialisme ou la régulation des naissances. Masculin féminin aborde frontalement le thème de la sexualité (si le film est d’une chasteté totale, n’oublions pas qu’il fut interdit au moins de 18 ans à sa sortie) et il est beaucoup question de la pilule. Par cet interview d’une ancêtre de nos « Miss », Godard filme un « pur produit de consommation » et pointe dès cette époque la contradiction entre la « liberté » qu’apporte la société de consommation (liberté de parler de sexualité, liberté d’une femme qui se veut « indépendante »…) et la manière dont elle conditionne les individus (la jeune fille est incapable de citer un lieu où se déroule une guerre…)

 
 11 : Pour la beauté de certains plans de Paris, intercalés entre deux séquences et agrémentés de voix-off mélancoliques qui m’ont fait songer à l’un des chefs-d’œuvre de Debord : Sur le passages de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps.

« Donnez-nous la télévision et le loto, mais délivrez-nous de la liberté ! »

 

12 : Pour ce dialogue entre Paul et Madeleine « -Pourquoi voulez-vous sortir avec moi ? » « -Je ne sais pas… A cause de la tendresse… » ou ce magnifique gros plan qui les isole alors qu’ils sont au lit avec Elisabeth (Marlène Jobert) à côté.

 
13 : Pour les gags idiots et absurdes dont est parsemé le film : Paul se met, au sens propre, à la place d’un client du bar, commande une voiture diplomatique au Ministère de la guerre (qui arrive, bien entendu, en grandes pompes) ; une femme tue sont mari en pleine rue, un homme se suicide… Pour les joutes verbales entre ces jeunes et ce moment où ils cherchent le plus de synonymes possibles au mot « cul » (valseur, joufflu…).

 
 14 : Pour le joli minois de Catherine-Isabelle Duport et les tâches de rousseur de Marlène Jobert. Pour le jeu aérien et imprévisible du génial histrion Jean-Pierre Léaud.

 
15 : Pour le plan final sur Chantal Goya. Le film s’achève sur la disparition du masculin au profit du féminin. Elle est enceinte. Que va-t-elle faire de cet enfant et du monde nouveau en train de naître ? Marx ou Coca-cola ?

« J’hésite… J’hésite »

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 24 août 2007 5 24 /08 /Août /2007 20:45

Breaking the waves (1996) de Lars Von Trier avec Emily Watson, Katrin Cartlidge, Jean-Marc Barr

 

Et si Lars von Trier était notre nouveau Kubrick ? Ne hurlez pas ! Je sais pertinemment que ces deux cinéastes ont des styles diamétralement opposés : Kubrick, c’est l’architecte méticuleux, le formaliste suprême alors que le trublion danois est un iconoclaste pur jus. Mais tout deux fonctionnent un peu de la même manière, en s’imposant des contraintes et en tentant de les surmonter. Kubrick s’est, au cours de sa carrière, attaqué à différents genres (la SF avec 2001, le film à costumes avec Barry Lyndon, le film de guerre avec Full metal jacket ou encore l’horreur avec Shining)  pour tenter à chaque fois de réaliser le film « ultime », celui après lequel il paraîtra impossible de se coltiner au genre.

Lars Von Trier aime lui aussi la contrainte (quand ce n’est pas celle du film de genre comme dans The kingdom, il s’en trouve lui-même : le Dogme, le montage aléatoire de The direktor, les cinq « obstructions » de The five obstructions…) mais elle lui sert moins à graver dans le marbre ses films qu’à piétiner les us et coutumes traditionnels du cinéma.

Breaking the waves, sur le papier, c’est l’archétype du mélo hollywoodien comme Sirk savait si bien les faire. A l’écran, ça devient quelque chose de complètement inédit et, pour tout dire, d’assez époustouflant (c’est au moins la troisième fois que je vois ce film et je ne m’en lasse pas !)

Tout est question de croyance chez Lars Von Trier et voilà donc venu le moment d’expliciter le titre qui pourra peut-être surprendre les aimables lecteurs qui me suivent depuis un certain temps. Ceux-ci savent déjà que je n’ai guère d’appétence pour les religions et que je suis même rigoureusement athée. Et pourtant, même en m’étant débarrassé du cadavre de Dieu, je dois admettre qu’il doit subsister en moi un certain esprit religieux car rien ne me touche plus que l’idéalisme de Breaking the waves. C’est un film extrême, épris d’absolu et il n’y rien de plus beau que cette quête d’Absolu qu’il nous faut placer dans l’art ou dans l’amour (pas dans la politique ou les religions-je mets bien entendu la laïque dans le tas !- : c’est trop vulgaire et partagé par un trop grand nombre d’abrutis !). C’est cet Absolu qui nous console de la médiocrité du juste-milieu, de la tiédeur des consensus mous, de l’horreur des diktats des différentes majorités.

Et le film de Lars von Trier, c’est exactement ça ! Il fait à peu près tout ce qu’il ne faut pas en terme de règles de grammaire cinématographique : il filme en scope, caméra à l’épaule, un drame intimiste ; les raccords sont souvent hasardeux, le point n’est pas toujours fait sur certains plans, la photographie est volontairement très pauvre et la lumière naturelle n’arrange pas les choses… Et pourtant, tout passe grâce à la croyance du cinéaste dans son film, dans cette incroyable énergie qu’il transmet au spectateur pour le faire adhérer à son mélodrame.

C’est également le thème du film : comment une Foi indécrottable (celle de l’héroïne, Bess) parvient à déplacer les montagnes et à accomplir un miracle. Comment cette petite bonne femme, ravie mystique d’une force incroyable (a-t-on, depuis, vu plus beau personnage féminin ? Lorsqu’elle se sacrifie corps et âme pour Jan, Lars Von Trier parvient presque à donner un équivalent cinématographique à la Véronique de Léon Bloy qui se cassait les dents pour ne plus plaire à Marchenoir), incarnée par une Emily Watson absolument fabuleuse, totalement habitée par son personnage ; parvient à venir à bout de l’austérité puritaine de la communauté protestante du village. C’est l’image même de la lumière de l’Amour qui illumine soudain la grisaille des imbéciles conventions. Le calvaire de Bess (l’image où elle est brimée par d’affreux gamins qui la traitent de putain en lui lançant des cailloux m’a fait songer aux meilleurs moments du cinéma de Bresson) est un geste de pure croyance, une foi pure dans un Amour capable de guérir tous les maux.

C’est de cette croyance (dans le cinéma, dans l’amour) que naît l’incroyable émotion qui nous submerge à la vue de ce film. Ce qui m’a frappé en le revoyant, c’est que Lars von Trier parvient, sur un sujet assez « lourd » et casse-gueule, à ne jamais être putassier. Il ne choisit jamais la facilité pour tenter de tirer des larmes.

Prenons par exemple ce scénario classique de ce que le Dr Devo appelle fort justement le « film de maladie » (qui est presque un genre en-soi). L’histoire est désormais connue : alors qu’ils viennent de se marier, Bess et Jan se voient rapidement « séparés » dans la mesure où un terrible accident sur une plate-forme maritime a rendu l’homme paralysé. Avec une pareille situation, Lars von Trier aurait parfaitement pu jouer la carte de l’apitoiement et des larmes de crocodiles pour ces pauvres victimes. Eh bien, il fait le contraire : paralysé, Jan devient infect et pervers puisqu’il pousse la pauvre Bess dans les bras d’autres hommes afin qu’elle lui raconte ses frasques sexuelles (on sait qu’il cherche à l’éloigner de lui pour qu’elle ne se complaise pas dans son rôle de sainte soignante).

De la même manière, le « miracle » final n’est absolument pas monté en épingle comme un suspense racoleur (pendant que l’une meurt, l’autre revit…) mais le résultat d’une ellipse assez magistrale.

L’émotion surgit donc de là où on ne l’attendait pas, dans cette manière incroyablement généreuse qu’a le cinéaste d’accompagner son héroïne jusqu’au bout de sa destinée. On a souvent qualifié Lars Von Trier de petit malin cynique or c’est l’inverse ici : il fait preuve d’une compassion extrême pour Bess qui lui permet de tout oser.

Car je le redis, Breaking the waves est un film extrême qui prend tous les risques, même celui de sombrer dans le ridicule. On est sur le fil du rasoir dans ces moments où Bess dialogue avec Dieu ou quand Von Trier ose un plan final que je n’aime pas trop. Mais ça passe et c’est bouleversant.

Et comme le but de l’Art, c’est d’être dépassé et réalisé dans la « vie », on se dit que nos histoires d’amour doivent absolument être aussi intenses et entières que celle qui lie Bess et Jan.

Moins tragiques, si possible, mais non moins absolues…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 23 août 2007 4 23 /08 /Août /2007 19:30

Boarding gate (2007) d’Olivier Assayas avec Asia Argento, Michael Madsen, Kelly Lin

 

C’est devenu tellement agaçant de voir revenir le nom d’Olivier Assayas chaque mois sous la plume de Jean-Michel Frodon dans les Cahiers du cinéma que l’exercice de la descente en flamme m’apparaît aujourd’hui comme une salutaire catharsis. Pourtant, si je ne peux plus supporter ce statut de parangon de la modernité que le réalisateur représente désormais pour la critique officielle ; je dois avouer que c’est sans gaieté de cœur que je vais dire du mal de Boarding gate. Car, j’avoue sans honte qu’Assayas fut un cinéaste très important pour moi à une époque, lorsqu’il réalisait ses meilleurs films (l’eau froide, Irma Vep) et que ceux-ci avaient, en plus, le mérite de correspondre à des préoccupations de mon âge.

La suite m’a moins convaincu, le cinéaste naviguant désormais entre des exercices de style plus ou moins estimables (Demonlover, Clean) et des ratages en grandes pompes (les destinées sentimentales).

Une nouvelle vie : ce mot d’ordre qui fut autrefois le titre d’un de ses films (que j’aimais beaucoup mais que je n’ai pas revu depuis longtemps) pourrait également servir à résumer toute l’œuvre d’Assayas puisque ses personnages principaux (généralement une jeune femme) doivent soudain rompre avec leur vie antérieure et s’apprêter à affronter un monde hostile (dans l’eau froide, ce passage est bien évidemment celui de l’adolescence).

Boarding gate n’échappe pas à la règle : Sandra (la toujours divine Asia Argento) est amenée à commettre un geste qui fait basculer sa vie (ne déflorons pas trop l’intrigue, elle est déjà mince !) et se retrouve perdue à Hongkong après avoir précipitamment  quittée la France…

Parcours initiatique d’une femme bien décidée à refaire sa vie, le film se veut également, dans la lignée de Demonlover, un thriller contemporain ouvert à la rumeur de notre monde d’aujourd’hui (les magouilles financières, les rachats de sociétés, les transactions plus ou moins légales…)

Le problème, c’est que rien ne fonctionne. Assayas a beau tenter de réaliser un thriller à l’asiatique (le voilà qui se prend pour Johnnie To ou Andrew Law !), Boarding gate tourne vite à l’exercice de style le plus gratuit. Ca pourrait être supportable si, à l’instar de Boulevard de la mort de Tarantino, Assayas s’appuyait sur les ficelles du cinéma de genre et en proposait une lecture personnelle mais il préfère avancer la carte du « cinéma d’auteur » en vidant le thriller de sa substance (le film est très pauvre en rebondissements) et en s’appuyant sur un scénario particulièrement lymphatique.  

Les fans me diront que l’intérêt du film ne se situe pas ici et qu’il faut admirer la manière dont la mise en scène prend le pouls de notre époque et parle de la mondialisation. Certes ! Sauf que le cinéaste n’exhibe, à mon sens, que des signes ostentatoires de modernité : téléphones et ordinateurs portables, des personnages qui surfent sur Internet et suivent le cours de la bourse, une séquence dans une boite de nuit avec l’assourdissante techno mongoloïde de rigueur, une séquence dans un karaoké (Chine oblige !), un peu de drogue et de sexe SM… Bref, la modernité de Boarding gate se résume à un catalogue de clichés que véhicule depuis 10 ans (au moins !) le cinéma…

Chez Resnais ou Chabrol, le « décor » des films est intemporel et presque désuet mais les rapports décrits entre les êtres humains sont totalement contemporains et d’une rare lucidité. Chez Assayas, c’est l’inverse : tout se veut incroyablement « contemporain » (la vitesse de la mise en scène, les lumières de la ville, le décor high-tech des bureaux ou des appartements…) mais les rapports entre les personnages se résument à des adultères hors d’âge ou des petits jeux érotiques ringardissimes (très mal filmés, d’ailleurs !). Jamais nous ne saisissons les réelles motivations de Sandra ni ne nous identifions à ses sentiments.

Comme il n’a pas de personnages à filmer, Assayas se contente alors de brasser de l’air et sa mise en scène tourne dans le vide.

Difficile de nier la virtuosité du film (cette caméra sans arrêt en mouvement, l’énergie de ces perpétuels panoramiques filés et cette manière assez caractéristique de recadrer…) mais c’est exactement ce que j’appelais autrefois la « politique de la griffe » : Assayas a trouvé moins un style qu’une manière de filmer et nous la refourgue à chaque fois, quelque soit le sujet du film. C’est son fond de commerce ! Sa griffe…

C’est aussi la définition de l’exercice de style : pas forcément laid à regarder mais vide et vain…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 21 août 2007 2 21 /08 /Août /2007 10:50

Johnny got his gun (1971) de Dalton Trumbo

 

LE MAITRE : Eh bien! Que vous arrive-t-il ? Que veulent dire ces yeux rougis ? C’est cet été meurtrier qui vous affecte autant ?

LES DEUX DISCIPLES : L’été meurtrier ?

LE MAITRE : Je fais allusion aux disparitions successives de Michel Serrault, d’Ingmar Bergman, d’Antonioni et même à celle d’Isidore Isou dont personne n’a parlée. Pourtant, le pape du lettrisme fut également cinéaste (voir ici)

LE DEUXIEME DISCIPLE : Non ! Non ! En fait, nous venons de revoir Johnny got his gun de Trumbo…

LE PREMIER DISCIPLE : Beau film, n’est-ce pas ?

LE MAITRE : Beau film d’écrivain, oui…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Qu’entendez-vous par là ?

LE MAITRE : Bah, vous connaissez l’histoire autant que moi : Trumbo fut avant tout un grand scénariste à Hollywood (notamment pour Preminger et Kubrick) dont les activités politiques lui valurent la prison et l’exil aux sombres heures du Maccarthysme. Johnny got his gun, adaptation du roman pacifiste qu’il publia en 1939, reste sa seule réalisation pour le grand écran…

LE PREMIER DISCIPLE : Et vous pensez que ce film n’est pas « cinématographique » mais « littéraire ». Est-ce un véritable défaut ?

LE MAITRE : Je n’ai pas tout à fait dit ça. Mais il est vrai que Johnny got his gun est assez « littéraire » dans sa construction et sa narration. Cela peut nuire au film lorsque Trumbo a recours à des « trucs » un peu scolaires témoignant d’une certaine timidité quant aux possibilités du cinéma (la manière de souligner que nous sommes dans un monde onirique ou dans le passé de Johnny en ayant recours à la couleur alors que la réalité est noire et blanche). Mais cela peut également servir un film dont certains passages s’avèrent très subtils grâce à la finesse de l’écriture (je pense à la relation entre Johnny et son père à travers une histoire –très littéraire pour le coup- de canne à pêche)

LE DEUXIEME DISCIPLE : Ah oui ! C’est vraiment très beau…

LE PREMIER DISCIPLE : Personnellement, j’aime également beaucoup le premier flash-back qui se situe à la veille du départ de Johnny et qui coïncide avec sa première nuit d’amour avec sa fiancée…

LE MAITRE : La séquence est, effectivement, très jolie et, là encore, très « littéraire » : il faut vraiment être écrivain pour arriver à traduire avec force l’inquiétude et la timidité qui saisit les futurs amants. La force de Trumbo, c’est de parvenir à saisir le caractère fébrile de cet instant en images et de l’imprégner d’une forte mélancolie en donnant à voir aux spectateurs ce que Johnny est devenu par la suite…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Oui, car le film est quand même mis en scène ! Ce n’est pas juste une mise en images d’un livre…

LE PREMIER DISCIPLE : Certains passages oniriques sont assez superbement filmés et évoquent la peinture inquiétante de Chirico…

LE MAITRE : Trumbo soigne son cadre et sait composer ses plans. Si sa matière première est littéraire, on sent que son film est pensé en termes cinématographiques…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Et puis il ne faut pas oublier le message de Johnny got his gun ! A l’heure où les cow-boys de l’Empire sont allés ravager le Moyen-Orient, il n’est pas mauvais de se replonger dans cette œuvre radicalement anti-militariste…

LE MAITRE : « O Barbara, quelle connerie la guerre ! » C’est classique…

LE PREMIER DISCIPLE : Pardonnez-moi, maître, mais il me semble que le film vaut plus que ce simple vers. En filmant un jeune homme devenu un « monstre » (il ne reste du soldat que son tronc et son visage n’est plus qu’un trou), Trumbo parvient à traduire l’horreur même de la guerre dans le corps des individus. Il me semble que nous la sentons presque charnellement…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Parfaitement. C’est d’autant plus fort que nous épousons le point de vue de la conscience de Johnny. Si son corps est détruit à jamais, sa tête fonctionne et Trumbo parvient à nous faire ressentir à quel point ce corps mutilé est devenu une prison…

LE MAITRE : Allez, je vous titille en jouant les blasés mais, dans le fond, je suis bien d’accord avec vous et je serais hypocrite de ne pas avouer avoir versé une petite larme lorsque l’angélique infirmière entre pour la première fois en contact avec Johnny en lui souhaitant « joyeux noël »

LE DEUXIEME DISCIPLE : Ou par le final assez bouleversant…

LE PREMIER DISCIPLE : Eh bien, voilà qui fait plaisir de nous voir tous, pour une fois, d’accord…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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