Dimanche 14 janvier 2007 7 14 /01 /Jan /2007 12:07

Cinéastes à tout prix (2004) de Frédéric Sojcher

 

 

S’il reste un pays sur cette planète où l’on persiste à ne rien faire comme tout le monde, c’est bien la Belgique. Pour preuve, cet excellent petit documentaire (1 heure 06) consacré à trois cinéastes belges hors du commun : Max Nauveaux (je ne suis pas certain de l’orthographe), ancien résistant obsédé par la guerre et qui a réussi à bricoler d’incroyables films de guerre tournés avec des balles réelles ; Jacques Hardy, ancien professeur d’économie reconverti dans de savoureux pastiches (une version d’Astérix dans la Basse Meuse, un Mon curé chez les sorcières qui doit valoir son pesant de fous-rires…) qu’il réalise avec la complicité de ses amis (dont un fabuleux sacristain au rire « démoniaque ») ; enfin, l’hallucinant Jean Jacques Rousseau, cinéaste cagoulé et admiré par les cinéphiles déviants (Godin, Bouyxou) qui tourne depuis des décennies des films horrifiques et/ou d’action dont Frédéric Sojcher précise qu’il est impossible, lorsque nous  voyons un plan d’un de ses films, de deviner celui qui va suivre tant notre bonhomme jette aux orties toutes les bases minimales de la grammaire cinématographique.

Je parle rarement ici des films documentaires et je reviendrai peut-être un jour plus en détail sur ce qui me semble nécessaire pour que ce genre soit réussi. Disons simplement qu’il faut éviter deux écueils principaux : le premier, celui d’ériger les personnes filmées en symboles, de les réduire en simples preuves d’une démonstration idéologique (Cf. Yamina Benguigui). Sojcher aurait pu ici prendre ces trois hurluberlus comme symbole d’un artisanat vaillant qui persiste à lutter contre l’industrie forcément répugnante du cinéma. Il ne le fait pas : un bon point. Le deuxième écueil, c’est celui de l’épinglage. Ce sont ces documentaristes qui se placent au-dessus des gens qu’ils filment et qui placent le spectateur « du bon côté » (celui des rieurs).C’est parfois le cas de Michael Moore dans ses pires moments, ceux de Fahrenheit 9/11 par exemple ! Il aurait été très facile dans Cinéastes à tout prix de se moquer de ces trois amateurs à côté de qui un Jean Rollin ou un Ed Wood paraissent de rares virtuoses. Or si l’on rit devant ce film (il est vraiment très drôle), ce n’est jamais d’un rire moqueur mais d’un rire empathique. On rit avec (et non pas contre) ces drôles de types passionnés qui ont passé leurs vies au service du cinéma.

 

 

Le regard que Sojcher porte sur ces trois cinéastes est un peu le même que celui porté par Tim Burton sur Ed Wood. Ils arrivent à nous faire réfléchir sur le statut même de ce mot « cinéaste ». Qui est le plus « cinéaste » : un anonyme tâcheron qui va réaliser avec énormément de moyens une production débile pour Luc Besson ou celui qui, malgré un absolu manque de financement, va réussir à force de persévérance (il faut voir Nauveaux parlant des inventions qu’il a du bricoler pour parvenir à développer lui-même sa pellicule ou réaliser le mixage sonore de ses films) à accoucher des images dont il a rêvé. On se souvient de cette belle idée qu’eut Burton de faire se croiser Welles et Ed Wood dans son film. Ici, Rousseau déclare que s’il avait eu les moyens de Spielberg, il aurait pu tourner les films que ce dernier a réalisés (peut-être même mieux, précise t-il) alors que, continue-t-il, Spielberg aurait été bien incapable de tourner les films de Jean Jacques Rousseau s’il s’était lui aussi retrouvé sans argent !

Cinéastes à tout prix est un grand film sur la passion. Il faut voir Nauveaux regardant un de ses films et rejouant tous les dialogues de ses personnages : on voit alors un grand gosse perdu dans son univers imaginaire et sa passion a quelque chose de très touchant. Idem pour Rousseau qui nous présente une maquette en racontant qu’en jouant sur des raccords rapides entre cette maquette et les plans réels des acteurs, il est parvenu à rendre invisible le trucage (ce que les images dudit film démentent rapidement !). Là encore, il y a cette joie de l’enfant qui joue avec ses jouets.

 

 

Frédéric Sojcher, qui était présent dans la salle, nous a expliqués comment ces films ont été diffusés en Belgique. Nauveaux, qui n’a tourné que des films de guerre, a bénéficié d’un circuit de distribution un peu particulier puisque ses films ont surtout été projetés dans les casernes et les gendarmeries ! Jacques Hardy, représentant unique d’un cinéma purement local (les environs de Liège), organisait des projections avec tombola pour attirer un public déjà curieux de voir un film où les gens du coin avaient tourné (outre l’ineffable sacristain, on se souviendra également de l’émouvante petite gendarmette qui pu, grâce à ce cinéaste, réaliser son rêve de devenir actrice). Quant à Jean Jacques Rousseau, il renoua avec la tradition foraine du cinéma primitif en engageant un bateleur et en organisant des spectacles avant la projection de ses films. En outre, certains d’entre eux furent projetés à « l’étrange festival » et l’un fut même diffusé sur Canal +. On peut dire que c’est le plus connu des trois (c’est le seul dont j’avais entendu parler avant de voir ce film).

 

 

Pour conclure, on verra dans ces trois bonhommes exceptionnels un nouvel avatar de ce surréalisme belge qui nous réjouit tant. Il n’est pas étonnant que Sojcher soit allé recueillir les témoignages de Noël Godin (grand admirateur de Rousseau à qui il a prêté son jardin pour le tournage d’un film) ou de Benoît Poelvoorde qui exprime ici sa stupéfaction admirative pour un cinéaste qui ose commencer son film (le diabolique docteur Flak) par un carton « 20 ans après » alors qu’on n’a rien vu auparavant ! De fait, ces films qui ne ressemblent à rien d’identifiable sont au cinéma ce que les œuvres de Dubuffet sont à la peinture ou le palais du facteur Cheval à l’architecture : l’expression d’un art brut qui ne doit rien au domaine culturel si normatif. Rousseau, ancien ouvrier et parfait autodidacte, se définit lui-même comme le « cinéaste de l’absurde ».

 

 

Que de telles œuvres puissent encore exister aujourd’hui, voilà qui met du baume au cœur. Le mérite de ce film est de nous avoir permis de les découvrir un peu et de nous avoir mis l’eau à la bouche. Inutile de dire que je rêve désormais de voir ces œuvres bricolées. Espérons qu’une chaîne câblée nous permettra un jour d’assouvir ce désir…

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Vendredi 12 janvier 2007 5 12 /01 /Jan /2007 18:28

Histoire d’O (1975) de Just Jaeckin avec Corinne Cléry, Udo Kier

 

 

Vous le constaterez dès aujourd’hui : je n’ai pas pris pour 2007 la bonne résolution de ne plus perdre de temps devant d’ineffables nanars érotiques des glorieuses 70’. D’une part parce que je trouve totalement crétin de prendre des résolutions à partir du 1er janvier (vous pensez vraiment qu’une nouvelle année va nous permettre de voir changer les choses ?) plutôt que le 24 avril ou du 18 octobre. D’autre part, ces résolutions ne visent généralement qu’à supprimer les petits plaisirs de la vie (arrêter de fumer, de boire…) ou à s’infliger encore plus de douleurs et de sacrifices (se mettre au sport et même, pour les plus résolument pervers, se mettre au jogging !). Foutre Dieu ! Je n’imagine pas de saines résolutions si elles ne visent pas à accroître sans cesse notre plaisir, à permettre de jouir le plus intensément de chaque instant de bonheur et à élargir immodérément le champ de nos désirs (relisez John Cowper Powys !).

N’allez cependant pas déduire de cette introduction relativement hors-sujet (mais vous commencez à vous habituer aux cheminements tortueux de mon esprit !) que la vision d’un film érotique soit forcément une sinécure et procure systématiquement une jouissance inégalable. Au contraire, il n’est pas rare que la découverte de ces antédiluviennes friponneries se change vite en simple purge lorsque le spectateur réalise que le talent a totalement déserté les lieux.

Prenons Just Jaeckin, sans doute le cinéaste polisson qui a drainé le plus de spectateurs dans les salles en portant à l’écran des classiques de la littérature érotique (avant cette adaptation de Pauline Réage, il y eut le triomphe du ridicule Emmanuelle). Il fut sans conteste le chef de file d’un cinéma coquin totalement lisse et aseptisé (les abominables Gwendoline et Madame Claude) avant de se voir chiper son titre par l’infâme Zalman King (producteur d’un des grands navets de l’histoire du cinéma, neuf semaines et demie, et réalisateur de grosses bouses qui ne doivent pas valoir mieux !).

 

 

Histoire d’O, c’est le récit d’une femme (O) qui aime tellement son amant René qu’elle le suit dans un étrange château où elle est fort peu cordialement châtiée (à coups de fouet) et livrée au bon vouloir de ces messieurs. Après avoir triomphé de ces épreuves, O se voit à nouveau offerte à Sir Stephen et subir de nouvelles humiliations. Sauf qu’O finira par succomber au charme de Sir Stephen et à se livrer entièrement à lui (elle ira jusqu’à se faire tatouer la peau au fer rouge pour lui !)…

Que dire ? La photo est soignée, certes, mais l’ensemble dégage la sensualité d’une paire de chaussettes de footballeurs après un match rudement disputé ! C’est un album de photos sur papier-glacé où, à l’instar d’un vulgaire numéro de Newlook, chaque page feuilletée révèle l’image d’une belle fille dénudée. Mais bien malin qui pourra déceler le moindre érotisme dans ce catalogue chic et luxueux, ne serait-ce que le temps d’un unique plan un peu troublant.

Le plus agaçant, c’est que ce flot de chichis policés, de SM aussi toc qu’un programme politique en période pré-électorale, n’est là que pour illustrer une histoire totalement idiote (pardon à Pauline Réage dont je n’ai pas lu le livre) et assez déplaisante dans le fond. Car ici, l’amour est uniquement synonyme de soumission totale et de domination phallocrate. Il n’est jamais question de complicité amoureuse, de câlineries joyeusement partagées mais uniquement de coups, de violences, de sacrifices pour prouver son amour total.

Ceux qui partagent cette vision de l’amour pourront éventuellement être séduits par le film. Ce n’est pas mon cas et plutôt que de m’infliger un tel ramassis d’inepties, je choisirai la prochaine fois une solution plus opportune :

O d’O d’O !

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Jeudi 11 janvier 2007 4 11 /01 /Jan /2007 19:59

Passez muscade (1941) d’Edward Cline avec W.C.Fields

 

 

Vous ne l’ignorez plus si vous suivez régulièrement ces obscures et monomanes pérégrinations cinéphiliques, je suis un grand fan de W.C.Fields, magnifique poivrot atrabilaire dont l’humour méchant jusqu’à l’excès ne cesse de me réjouir lorsque je découvre, au compte-gouttes (son œuvre n’a pas, malheureusement, la primeur des chaînes de télé) ses films. Mais, contrairement à Keaton et Chaplin ; Fields n’a pas réalisé ses propres films et sa verve comique pâtit parfois d’avoir été abandonnée aux mains d’anonymes tâcherons.

Pour Jean Tulard, Passez muscade est le meilleur film de Fields. Mais comme Tulard a donné cet avis dans ce qui reste certainement l’un des plus médiocres dictionnaires de cinéma ; nous nous devons de nuancer ce jugement en commençant par émettre des réserves.

 

 

Primo : une réalisation plutôt terne où Edward Cline (plus inspiré lorsqu’il tournait avec notre hypertrophié nasal le délirant Folies olympiques)  peine à imprimer un véritable rythme au film. Alors que l’humour de Fields peut s’avérer volontiers graphique et visuellement nonsensique, il est bridé ici par une mise en scène bien terne et plan-plan.

Deusio, comme dans certains films de Marx Brothers, le pur plaisir du burlesque est interrompu par de fadasses numéros musicaux qui n’apportent rien si ce n’est ennui et bâillements !

 

 

Si on passe outre ce rythme un brin nonchalant ; le film se révèle tout à fait plaisant. Fields joue son propre rôle et présente un scénario à un producteur qui ne tarde pas à tomber des nues. Tandis que ce dernier lit le script, nous assistons à l’histoire totalement farfelue d’un homme (Fields) qui saute d’un avion pour rattraper sa bouteille d’alcool, qui tombe sur le haut d’une falaise où vivent une veuve (Margaret Dumont, tête de turc préférée de Groucho Marx) et sa fille qui n’a jamais vu d’homme. Fields apprend à cette dernière le « jeu du bécot », se retrouve confronter à de gros chiens à crocs de morses et à un gorille avant de finir embarqué dans une course-poursuite en voiture totalement délirante.

On l’aura compris, le film est totalement loufoque, alternant un burlesque purement visuel (Fields rebondissant sur un lit lorsqu’il tombe d’avion sans parachute) et un humour verbal caractérisé par un mélange de gouaille vacharde (son vocabulaire fleuri, son inimitable accent…), de fatuité péremptoire et de colères épiques.

A 60 ans, il est ici égal à lui-même : toujours prêt à foutre un coup de pieds aux fesses des sales gamins (ses bêtes noires ! Je ne me lasse pas de sa fameuse citation : « tout homme qui déteste les enfants et les animaux a quelque chose qui parle pour lui »), à braver la maréchaussée et toutes les convenances. A cette hargne jubilatoire s’ajoute un véritable sens de l’autodérision (« on n’attrape pas un nez comme ça en jouant au ping-pong ! » réplique brutalement une dame acariâtre à qui l’on demandait si W.C.Fields buvait) et du délire burlesque.

A ce titre, la poursuite finale, complètement farfelue, parvient à renouer avec le vent de folie destructeur des films burlesques primitifs.

 

 

Sans doute pas le chef-d’œuvre du siècle mais l’œuvre de W.C.Fields gagne, à coup sûr, à être redécouverte plus en détail…
Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /Jan /2007 20:08

Freddy contre Jason (2003) de Ronny Yu avec Robert Englund

 

 

Voilà le genre de tête d’affiche qui m’aurait fait saliver adolescent lorsque je ne jurais que par le cinéma d’horreur et que le moindre nanar m’apparaissait comme un chef-d’œuvre du moment qu’il réservait suffisamment de moments sanglants !

Mais il fallait quand même oser la confrontation des deux plus grands mythes du cinéma fantastique contemporain !

A ma gauche, Freddy Krueger, croquemitaine au visage brûlé venant hanter les cauchemars d’adolescents qui ne s’en relèvent pas. Dans la série des films où notre bonhomme est apparu, on compte un vrai chef-d’œuvre (l’original, signé Wes Craven), une réflexion très intéressante sur le mythe signé par le même Wes Craven (Freddy sort la nuit, septième film de la série si je ne m’abuse, docteur), deux honnêtes séries B (les opus 2 et 3 mais il faudrait re-vérifier, je ne les ai pas vus depuis longtemps) et d’effroyables navets (les opus 4 et 5. Je ne me souviens pas si j’ai vu le 6 !)

A ma droite, Jason, grand détracteur des nocturnes copulations estudiantines en bord de lac ; un des tueurs en série les plus mornes de l’histoire du cinéma, héros d’une palanquée de nanars que je me refuse à comptabiliser (sauf erreur, les films suivants le numéro 7 ne sont jamais sortis chez nous, si ce n’est directement en vidéo) De toute façon, il n’y en a pas un pour racheter l’autre !  

On se demandait ce qu’allait pouvoir donner ce choc des titans ; le résultat ne tarde pas à se faire attendre : il est calamiteux.

 

 

Pourtant, le film repose sur une idée séduisante sur le papier : Freddy ne peut plus agir parce qu’on l’a oublié et qu’il ne fait plus peur. Du coup, plus personne ne rêve de lui. L’idée que le grand calciné met en œuvre n’est pas d’une simplicité évidente au premier coup d’œil mais mérite qu’on se penche dessus : il utilise Jason et lui fait commettre un meurtre à Elm Street. Du coup, ça fonctionne : l’ombre de Krueger revient planer sur les consciences et notre Freddy va pouvoir s’amuser avec ses victimes…

C’est une belle idée que de mettre la croyance au cœur de la fiction : Freddy et son lot de terreurs nocturnes n’existent que si l’on y croit. De la même manière, j’avoue que le côté carnavalesque du film (sur le papier) me tentait beaucoup et me laissait envisager une confrontation de monstres sacrés à la manière des films (psychédéliques) tardifs de Honda où Godzilla finit par affronter des dizaines de monstres toujours plus faramineux !

 

 

Malheureusement, ça ne fonctionne absolument pas et pour deux raisons principales. La première, c’est la plaie du second degré. Dès que l’on voit la première « bimba » siliconée  (on sait depuis Le grand appartement que le mot « bimbo » s’emploie pour les garçons) se faire trucider au bord d’un lac par Jason, on comprend que Ronny Yu joue la carte du sous-Scream et appuie délibérément sur les clichés. Du coup, je ne crois pas avoir vu de ma vie un film où les héros ados sont aussi antipathiques et insignifiants. On se fiche éperdument de ce qui peut leur arriver puisqu’ils ne sont que des clins d’œils que le cinéaste adresse grossièrement au spectateur (« voyez comme ils sont crétins et comme ils se conduisent comme dans tous les films d’horreur »). Quant aux deux tueurs-fous, le cinéaste les traite également sous l’angle parodique et ils finissent par indifférer totalement.

 

 

La deuxième raison, c’est une mise en scène à la hache qui combine les pires tics à la mode (bande-son atroce à base de hard-rock bourrin, fumigènes et filtres bleutés, montage numérique aseptisé…) et une absence totale d’invention visuelle. Lorsqu’on songe aux Griffes de la nuit, on se souvient que Craven parvenait  à offrir une vision crédible de nos pires cauchemars. Ici, Ronny Yu se limite à quelques effets-spéciaux tapageurs d’une rare laideur (Freddy transformé en une sorte de monstre larvaire) et d’un flot d’hémoglobine sans le moindre intérêt.

 

 

C’est moche, c’est bête et c’est d’un ennui total. On peut donc se dispenser de ce duel idiot…

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 9 janvier 2007 2 09 /01 /Jan /2007 20:18

Le grand appartement (2006) de Pascal Thomas avec Laetitia Casta, Pierre Arditi, Mathieu Amalric, Jean-François Balmer

 

 

Cela faisait longtemps que je n’étais pas retourné dans les salles obscures. Et dans la mesure où les sorties récentes n’ont rien de réjouissant, j’ai décidé de commencer 2007 en liquidant les films manqués à la fin de l’année 2006. Parmi ceux-là, le dernier opus de Pascal Thomas.

Pascal Thomas est quelqu’un qui m’est très sympathique. Je ne le connais pas personnellement mais, en voyant ses films, je me dis que c’est quelqu’un qui doit gagner à être connu et avec qui il ne doit pas être difficile de s’entendre, au vue de ses centres d’intérêts (les jolies filles, le vieux cinoche, un certain art de vivre axé autour de la liberté et la solidarité…).

Il fait également partie de ces cinéastes précieux qui, à l’instar de Vecchiali ou Mocky, ne « débandent » pas et persistent à croire en un cinéma de genre à la française pouvant se permettre d’être « cruels et impitoyables pour tous les souteneurs de l’Ordre dominant » [Jules Celma]. Alors certes, que ce soit dit tout de suite, le grand appartement est un peu foutraque, pas toujours très maîtrisé au niveau du récit et sans grande invention formelle. En deux mots, ce n’est pas un film qui fait « avancer le cinéma » (la belle affaire !) mais il y a dans cette comédie de guingois suffisamment d’utopie, d’hédonisme, de malice satirique et de bonne humeur pour la propulser à mille lieues de toutes les saloperies pseudo-comiques formatées pour (et par) la télévision !

 

 

C’est l’histoire d’une petite tribu qui vit dans un 300 mètres carrés dans le 7ème arrondissement au grand dam d’affreux propriétaires qui aimeraient expulser ces individus protégés par la loi de 1948 (la seule loi juste en matière d’immobilier, plafonnant les loyers afin d’éviter les spéculations éhontées) pour pouvoir louer leur bien au prix fort. Outre une famille « classique » (un couple incarné par Casta et Amalric et leur petite fille), on croise dans ce délicieux phalanstère une petite grand-mère qui commence à perdre la boule, un ami cinéaste (grandiose Pierre Arditi) qui ne cesse de ramener des petites-amies, la sœur neurasthénique de Martin/Amalric et la sœur adoptive de Francesca/Casta qui squatte toujours avec deux ou trois copines !

C’est donc ce petit monde que Pascal Thomas se propose de faire vivre à l’écran et il y parvient plutôt bien. A la tête de la tribu, il y a d’abord Francesca qui mène sa barque pour défendre ses droits de locataire Cette quête va permettre au cinéaste de s’en donner à cœur-joie pour taper sur tous les affreux qui nous pourrissent la vie : les propriétaires-spéculateurs, les promoteurs immobiliers, les avocats véreux et convertis à la « loi du marché », les huissiers, les banquiers (savoureux numéro de Jean-François Balmer) et…les esthéticiennes (bon, ok, pas directement mais béni soit le nom de Pascal Thomas qui, par son éloge de la pilosité féminine, nous venge de cet abject terrorisme esthétique actuel qui veut que pour être belle, une femme doive ressembler obligatoirement à une actrice porno ou à une hideuse poupée lisse et aseptisée !).

Une bonne bise libertaire parcourt ce film pour nous rafraîchir les méninges. On y conchie le règne du fric et du profit, de ces banques et atroces boutiques de luxe qui ont défiguré les quartiers centraux des villes (plus de bistrots, de cinémas…). On y exalte l’art, la poésie et un certain art de vivre. Ca fera grincer les dents des cyniques mais je trouve le résultat assez revigorant d’autant plus que Thomas évite le côté « nostalgique » d’une Amélie Poulain et d’un Paris fantasmé. Ici, on est plus du côté du Capra et de son merveilleux Vous ne l’emporterez pas avec vous (étrange que personne n’ait cité ce film !) car les personnages sont vivants et combatifs, à l’image d’Arditi, double du cinéaste Jacques Rozier (un des plus grand cinéaste français que le système empêche absolument de tourner), qui transforme l’appartement en studio de cinéma pour un bel hommage à Renoir et à son French cancan.

 

 

Le résultat est, je le redis, très plaisant. Les acteurs sont très bons (une pléiade de seconds rôles savoureux qui se délectent à jouer les affreux piliers de la « bonne société ») et leur plaisir de jouer est communicatif. La révélation, c’est sans doute la belle Laetitia Casta que je n’avais vue, jusqu’à présent, que dans le médiocre film de Ruiz Les âmes fortes (un des rares ratages du grand cinéaste chilien). Pascal Thomas l’extirpe ici de son « milieu » d’origine (la top-modèle lisse et insipide)  pour en faire une figure populaire à la Silvana Mangano: une femme exubérante, sensuelle et charnelle. La greffe est réussie : elle est à croquer ! Entouré par un Amalric très à l’aise dans son contre-emploi et un Arditi impérial en séducteur de maraîchères ; elle donne tout son sel à cette comédie piquante et joyeusement irrévérencieuse…

 

 

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Calendrier

Avril 2014
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30        
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés