Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /Juil /2007 14:52

Les invasions barbares (2003) de Denys Arcand avec Rémy Girard, Marie-Josée Croze, Louise Portal, Marina Hands

 

Je n’en ai conservé presque aucun souvenir mais je me souviens néanmoins avoir assez aimé Le déclin de l’empire américain, chronique de mœurs assez verte et savoureuse du québécois Denys Arcand. Près de 20 ans après, il organise les retrouvailles de tous ses personnages et les fait se rencontrer au chevet de Rémy, professeur à l’université, ex-gauchiste libidineux. N’allez pas chercher plus loin que ce canevas simpliste qui contient déjà tout le film sur l’air de l’amitié plus forte que tout (Mes meilleurs copains de Poiré, c’était beaucoup plus réussi et plus drôle) et de la douleur du temps qui passe.

Sur fond de nostalgie soixante-huitarde et de conflits de générations (les jeunes sont tous des incultes, abrutis par les jeux vidéos), Arcand tire de sa manche les bonnes grosses ficelles du film de « maladie » qui lui permettront de soutirer aux spectateurs peu exigeants de bonnes grosses larmes de crocodiles.

Mais reprenons depuis le début.

Les invasions barbares commence vraiment très mal avec des personnages taillés à la hache et des oppositions aussi légères qu’un menu dans une brasserie alsacienne : d’un côté, le brave professeur libertaire, amoureux de la vie, des femmes, des livres et du bon vin (il a donc les seules qualités respectables sur cette planète !) ; de l’autre, un affreux jeune arriviste, capitaliste qui ne quitte jamais son téléphone portable et qui n’a jamais sans doute jamais ouvert un livre de sa vie, comme tout bon étudiant en école de commerce qui se respecte !

Et ça continuera de la sorte : les vieux évoquent avec plein de tendresse et de verve leurs souvenirs d’anciens combattants utopiques tandis que les jeunes se droguent (la fille de Louise Portal) ou sont d’affreux merdeux vénaux (les étudiants que Sébastien payent pour qu’ils rendent visite à son père à l’hôpital).

Si Arcand avait véritablement réalisé un film hargneux et anti-jeunes, le résultat aurait pu être intéressant (je pense, même si le film est dénué de rage, au délicieux Mon petit doigt m’a dit de Pascal Thomas qui prend sciemment parti pour les seniors contre leurs enfants). Mais le propos du cinéaste se révèlera beaucoup plus aigre et plus convenu avant d’être noyé dans une mélasse sentimentale conventionnelle.

Avant d’aborder tout cela, commençons par sauver ce qui peut-être sauvé. Pour moi, il n’y a pas grand-chose mais je reconnais que certains dialogues sont assez piquants (l’évocation haute en couleurs des derniers instants du président Félix Faure et la manière qu’ont les personnages de conjuguer à tous les modes et à tous les temps le verbe « pomper »). De plus, il est impossible de nier que tous les acteurs sont excellents, donnant d’ailleurs par la qualité de leur jeu des nuances à des personnages très caricaturaux.

Mais cela ne va pas plus loin. Cinématographiquement, c’est du téléfilm ; et ce n’est pas une photographie sépia (assez laide) et quelques mouvements à la louma au début du film qui parviendront à relever la platitude d’un découpage sans inspiration (des champs/contrechamps à la en veux-tu, en voilà !)

Mais le plus irritant dans ces Invasions barbares, c’est les procédés manipulateurs dont abuse Arcand. Le film se contente, en effet, de faire se succéder systématiquement une séquence plutôt légère et une autre plutôt grave qui, au bout du compte, n’aboutissent qu’à de gros bons vieux clichés du style « rien ne vaut la vie », « la vie est dure mais il faut la vivre à fond » et « comme le temps passe »

Je sais bien que le mélodrame repose sur des conventions : c’est pour cette raison qu’il faut pour les cinéastes qui se risquent au genre un parti pris esthétique fort. Lorsque Lars Von Trier fait Breaking the waves, il ose se confronter au ridicule et toute sa mise en scène, d’une incroyable générosité, est construite pour accompagner son héroïne magnifique (nous y reviendrons sans doute cet été). Arcand se contente de ficelles (le cancer, c’est sûr que ça fera pleurer Margot) et ne se risque à aucun point de vue si ce n’est à un catalogue de mesquineries qui se termine dans le plus mou des consensus sentimentalo-gluant (malgré leurs différences, tous les personnages se réconcilient).

Par certains aspects, l’aigreur de ce film qui se veut ironique est très déplaisante : le cinéaste raillant effectivement les effets les plus visibles du capitalisme mais présentant également les hôpitaux québécois d’une telle manière qu’on a l’impression de se retrouver en URSS (avec, bien entendu, la mainmise des syndicats qui protègent même les employés qui violent les patients !! Dantec aurait-il participé au scénario ?). De la même manière, il fustige le manque d’idéal des jeunes générations mais ses vieux utopistes font amende honorable de leurs rêves d’antan (voir l’exécrable passage avec la chinoise) et se rallient sans vergogne à la ligne bien-pensante des BHL/ Glucksmann.

Tout est de cet ordre : satire aigre où tout le monde est renvoyé dos-à-dos (voir les discours rageurs de la toujours diaphane et adorable Marina Hands contre la génération précédente qui a cru à l’amour libre et à la prédominance du désir) avant une réconciliation finale et familiale.

J’avoue avoir du mal à comprendre le succès qu’a pu obtenir ce film !   

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 9 juillet 2007 1 09 /07 /Juil /2007 14:19

La dernière vague (1977) de Peter Weir avec Richard Chamberlain

 

Bien que ce soit des cinéastes que je ne place absolument pas sur le même plan, je pourrais faire le même genre de remarques à propos de Weir que celles que j’ai émises à propos de Bresson : voilà deux hommes dont j’aime beaucoup certains films mais qui ne me conquièrent pas toujours. Pour Weir, une commodité serait de séparer arbitrairement ses films australiens (que d’aucuns jugeront les meilleurs) et ceux qu’il a tournés aux Etats-Unis (les mêmes les trouvant moins bons). Or les choses me paraissent un peu moins schématiques : autant certains films américains de l’auteur me semblent totalement aboutis (The Truman show), autant une œuvre australienne comme Les voitures qui ont mangé Paris a très mal vieilli et se révèle aujourd’hui complètement imbitable ! A côté de cela, il est vrai que Pique-nique à Hanging Rock reste sans doute le plus beau des films de Weir et que certains titres yankees, malgré la nostalgie de mes années lycée, doivent être difficilement supportables à la revoyure (le cercle des poètes disparus, Greencard).

Où se situe La dernière vague dans cette œuvre inégale ? Entre les deux, mon capitaine ! Je persiste à ne pas considérer ce film comme le chef d’œuvre du siècle mais il est également difficile de nier que ce mélange de fantastique et d’ethnologie fonctionne toujours pas mal.

A Sydney, alors que d’étranges phénomènes climatiques perturbent la météo, un jeune aborigène est tué et cinq autres sont inculpés pour meurtre. L’avocat David Burton (Richard-les oiseaux se cachent pour mourir- Chamberlain) prend leur défense et se plonge dans la culture aborigène pour tenter de découvrir si ce meurtre n’a pas un rapport avec une ancestrale loi tribale. Parallèlement, il est assailli par d’étranges visions qui ne sont pas sans rapport avec son affaire…

Durant sa période australienne, Peter Weir fut le cinéaste des crises de civilisation. Dans les voitures qui ont mangé Paris, il dressait un tableau très noir d’une civilisation courant à sa perte et noyée par les déchets industriels. Pique-nique à Hanging rock, c’était la voix de la nature reprenant soudain le dessus sur une éducation trop lisse et trop policée. Dans la dernière vague, c’est la culture aborigène qui ressurgit comme inconscient de la civilisation anglo-saxonne. Tout le film est rongé par cette culpabilité de l’homme blanc à l’égard des peuplades indigènes qu’il a décimées.

La réussite du film vient de la manière dont Weir distille l’angoisse par petites touches, en jouant la carte de la suggestion. Avec une économie de moyens assez remarquable, il parvient à créer un climat lourd et anxiogène (comme on dit aux Inrocks !). Ce sont d’abord ces phénomènes météorologiques étranges : orage de grêle alors que le ciel reste limpide, pluie de grenouilles, averses noires… L’angoisse reste, dans un premier temps, diffuse et le cinéaste ne laisse échapper les informations qu’au compte-gouttes.

Puis ce sont les visions de Burton : un pierre sculptée, des figures aborigènes qui hantent son sommeil et cette impression de faire des rêves prémonitoires…

De cette confrontation entre deux cultures opposées, Weir tire une fable pessimiste où l’avenir de la civilisation semble bien compromis. Le film reste donc très intéressant mais me semble quand même assez en deçà de Pique-nique à Hanging rock. La mise en scène est tout à fait correcte (le cadre est souvent inventif et la composition des plans assez soignée) mais elle ne provoque pas cet envoûtement ouaté propre au film susnommé. La dernière vague est un peu à l’image de son acteur principal, le fadasse Richard Chamberlain : c’est une œuvre qui manque un peu d’énergie et surtout de charisme.

Difficile de dire ce qui lui manque vraiment (un peu plus de radicalité ? un peu plus de folie ?) mais difficile également de la rejeter car le spectateur se laisse assez facilement captiver par l’habileté du cinéaste.

A voir, donc, même si mon enthousiasme reste modéré…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Samedi 7 juillet 2007 6 07 /07 /Juil /2007 14:28
Lancelot du lac (1974) de Robert Bresson avec Luc Simon, Humbert Balsan

Mes précédentes notes consacrées à Bresson ont pu vous induire en erreur : je ne suis pas un fan absolu de ce cinéaste même si j’aime énormément les films qu’il a tournés pendant les années 60 (au sommet de la crête, ces quatre chefs-d’œuvre que sont Pickpocket, le procès de Jeanne d’Arc, Au hasard Balthazar et Mouchette mon préféré).
Les films antérieurs (les «classiques » du style les dames du bois de Boulogne ou Le journal d’un curé de campagne) m’impressionnent et me touchent moins même si je ne nie pas leur valeur. Par contre, je suis plus réservé pour les films postérieurs et je n’aime pas du tout un film comme Le diable probablement, fable moralisatrice et lamentablement prêchi-prêcha. Depuis hier, Lancelot du lac a rejoint ce dernier titre dans la catégorie des films de Bresson que j’estime ratés.
Connaissant Bresson, je me doutais qu’il ne fallait pas s’attendre à une adaptation spectaculaire des aventures merveilleuses du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Après tout, tant mieux :  nous ne goûtons guère les kitscheries grandiloquentes à la John Boorman (Excalibur). Le problème, c’est qu’il y a quand même des scènes «d’action » et les premiers plans durant lesquels se déroule un combat de chevaliers font immédiatement penser à … Monty Python, sacré Graal (en moins drôle). C’est dire si ça jette un froid sur un film «sérieux » et austère !
La suite ne fait que confirmer la première impression : le récit que Bresson choisit de porter à l’écran est totalement anémié. Lancelot revient après avoir échoué dans sa quête du Graal et le film se concentre sur sa relation avec la reine Guenièvre qui veut le retenir auprès d’elle pendant un tournoi. Lutiner la reine ou rester fidèle à son roi, telle est à peu près l’unique question que se pose ce film.
Je pense que le principal problème vient ici du matériau de base : autant Bresson est dans son élément lorsqu’il filme les derniers instants de Jeanne d’Arc ou lorsqu’il adapte Bernanos ; autant il est aussi à l’aise avec les chevaliers qu’un footballeur avec un livre de Thucydide entre les mains ! Autant son style est parfaitement adéquat aux parcours douloureux de la petite Mouchette ou de l’âne Balthazar, autant il apparaît ici totalement plaqué et incapable de répondre aux problèmes qui se posent devant un véritable film de «genre » (comment filmer un combat, un tournoi, des scènes de chevalerie ?). Le résultat est d’une totale platitude et d’un ennui sans nom.
Même le montage paraît ici moins tranchant et moins inventif : Bresson se contente d’offrir un plan au personnage qui parle et ne varie pas énormément les échelles et la composition de desdits plans (néanmoins, par sa manière de répéter toujours les mêmes plans lors de la séquence du tournoi -sans doute la meilleure du film- il parvient à forcer un peu l’attention). Ce qu’il pouvait y avoir d’intense et de bouleversant dans ce cinéma épuré devient ici raideur et caricature d’un style (c’est la première fois que le «jeu blanc » des modèles bressoniens me gêne).
Je ne tiens pas à m’acharner plus longuement sur ce film car je persiste à estimer Bresson et à le considérer comme un grand cinéaste. Néanmoins, si vous cherchez absolument à voir à l’écran un bon film tiré des écrits de Chrétien de Troyes, ruez-vous sur le merveilleux Perceval le Gallois de Rohmer, un film qui fait le pari de partis pris esthétiques radicaux et qui les tient jusqu’au bout. Le résultat est totalement inédit et réjouissant au possible…



 
Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 6 juillet 2007 5 06 /07 /Juil /2007 10:16

I don’t want to sleep alone (2007) de Tsai Ming-Liang avec Lee Khang-Sheng

 

Comme tout grand artiste, Tsai Ming-Liang fait, finalement, toujours le même film. Et son dernier opus a beau être le fruit d’une commande passée par la ville de Vienne dans le cadre du 250ème anniversaire de Mozart ; bien malin celui qui trouvera un rapport avec le musicien (mis à part un air entendu fugitivement à la radio). Par contre, ceux qui suivent avec passion la carrière de Tsai (j’en suis), retrouveront tout ce qui fait l’essence de son cinéma : mise en scène épurée (que des plans fixes et généralement assez longs), cadre rigoureux, personnages mutiques (si plus de dix phrases sont échangées au cours du film, c’est bien le bout du monde) et accablés par la solitude…Les détracteurs du cinéaste trouveront que cet univers commence à devenir système et que tout cela n’est que redites. On peut détester l’œuvre picturale de Mondrian mais il est difficile de nier que c’est pourtant un véritable créateur de formes. Idem pour Tsai.

Dans I don’t want to sleep alone, le cinéaste quitte Taiwan pour retrouver son pays natal : la Malaisie. Laissé pour mort dans la rue par une bande de truands locaux, un jeune chinois est recueilli par une bande de travailleurs immigrés. L’un d’entre eux s’occupe particulièrement de lui et nous sentons chez ce dévoué soignant naître un désir pour ce corps meurtri. Parallèlement, une jeune chinoise travaille dans un restaurant et s’occupe également de celui qu’on suppose le fils de la patronne, un jeune homme dans le coma. Ces deux hommes blessés sont d’ailleurs interprétés par le même Lee Khang-Sheng, l’acteur fétiche de Tsai.

Je disais il y a quelques temps à propos de Still life que le film de Jia Zhang-Ke m’intéressait mais ne me touchait pas alors que ceux de Tsai Ming-Liang, aussi taiseux et lents, me bouleversaient. En voyant I don’t want to sleep alone (qui n’est pourtant pas son meilleur film), j’ai eu le sentiment que ce qui faisait la différence, c’était la circulation du désir. Vous me direz que les styles des cinéastes sont quasiment opposés (au formalisme de Tsai s’oppose le regard rossellinien de Jia) mais je trouve que dans Still life, la quête amoureuse n’est pas habitée, qu’il n’y a plus de désir chez cet homme qui recherche sa femme. A l’inverse, il n’y a que du désir chez Tsai et si son cinéma me bouleverse tant, c’est qu’il montre de façon implacable son inassouvissement. A l’heure où les technologies promettent (ô le beau mensonge doré !) la fluidité totale de la communication, la transparence totale, les relations amoureuses et amicales favorisées, la simultanéité des contacts (MSN, portables…) ; Tsai montre que la véritable nature de l’individu contemporain, c’est la solitude et la frustration. Comme tous ses films, I don’t want to sleep alone est construit autour de trajectoires parallèles où les individus vaquent solitairement, se regardent de biais, s’observent par les fentes d’un parquet, se heurtent et se touchent de façon névrotique (la masturbation comme motif récurrent) mais se montrent incapables de caresses amoureuses, de partager de tendres moments. Pour une fois, le cinéaste filme pourtant un couple qui s’embrasse et s’apprête à faire l’amour. La scène est très belle et d’un burlesque glacial puisque une fumée épaisse ne cesse de faire tousser les amants et les empêche d’aller au bout de leur désir. Le moment résume parfaitement la teneur de ce film et de son univers : quelque chose qui flirte avec une sorte de fantastique (de surnaturalisme serait peut-être plus exact) et que rend très bien un décor fantasmagorique (très beaux plans, tirés au cordeau, de bâtiments inachevés et désaffectés) mais qui sait rester à l’écoute de la rumeur du monde. Les quelques mots que le spectateur entend proviennent souvent d’émissions de télévision ou de la radio. C’est par un flash d’information que l’on apprend que les fumées qui envahissent soudainement la Malaisie proviennent d’Indonésie. Aux pluies diluviennes de The Hole, qui donnaient des airs d’apocalypse aux premiers jours de l’an 2000, s’est substituée une brume épaisse qui étouffe les désirs et offre au regard une humanité solitaire et désespérément confinée derrière ses masques à gaz.

Aux thèmes de l’incommunicabilité, de la solitude et de la frustration s’ajoute ici celui du déracinement. Le personnage principal évolue ici dans un pays qu’il ne connaît pas et le cinéaste métaphorise ce handicap en faisant de lui un corps dépendant de celui (ou celle) qui le soigne. Si les personnages ne « veulent pas dormir seuls » (comme le suggère le titre), c’est à la fois pour combler un manque affectif mais également parce qu’ils ont besoin de l’autre pour survivre. Au cœur du désastre, il y a pour la première fois peut-être chez Tsai (qui est un cinéaste d’une noirceur absolue, même si son œuvre n’est pas dénuée d’un humour glacial) une volonté chez ses personnages de se raccrocher les uns aux autres. A ce titre, le dernier plan du film est sans doute ce que j’ai vu de plus beau cette année au cinéma puisqu’au milieu d’un océan de tristesse et de solitude, il semble qu’il existe encore la possibilité d’une île (comme dirait l’autre), d’un espace ou vivre ensemble.

La suite nous dira si l’œuvre future du cinéaste ira dans cette direction…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 22:12

Les deux cavaliers (1961) de John Ford avec James Stewart, Richard Widmark, Shirley Jones, Linda Cristal

 

Si vous ne connaissez pas le blog de Vincent (c’est un tort !), vous avez sans doute eu l’occasion de lire ses judicieuses remarques et réflexions dans les espaces commentaires de ces pages. Ce grand cinéphile, dont vous pouvez apprécier la courtoisie et la modération, vient de lancer, à l’occasion de la grande rétrospective John Ford à La Rochelle, un « blog-a-thon » consistant à inviter tous les internautes à proposer un texte sur le grand cinéaste américain.

N’étant pas un pur « fordien », je n’ai dans un premier temps pas répondu à son offre mais, le hasard faisant bien les choses, la diffusion télévisée des deux cavaliers me permet de me piquer au jeu en espérant que mon émérite voisin ne m’en veuille pas trop des platitudes que je risque d’aligner à propos de son cinéaste de chevet !

Je vais avoir du mal à parler de Ford dans la mesure où ce cinéaste est totalement chevillé à mon enfance. Je ne m’intéressais pas alors au nom des réalisateurs de films mais je me souviens n’avoir aimé gamin que les films d’Hitchcock et les westerns, notamment ceux avec John Wayne. Incapable à l’époque de distinguer les films que l’acteur tourna avec Ford, Hawks ou Hathaway, je ne me souviens distinctement aujourd’hui que d’un seul vu et revu avec passion : l’homme tranquille.

Puis vint l’adolescence et il me semble avoir déjà évoqué (ici) la manière dont je tirai un trait sur tous les classiques et tentai de me forger une identité en n’ingurgitant plus que des films d’horreur et fantastiques. Il fallait bien que jeunesse se passe ! Je vous épargne les méandres tortueux de mes goûts cinéphiliques qui me firent dans un premier temps aller du côté des provocateurs et des iconoclastes (Godard, Blier, Lynch, Buñuel : les idoles de mes 18-20 ans, et qui le sont encore aujourd’hui, du moins pour trois d’entre eux !) puis revenir vers les classiques.

Or si je redécouvris soudain avec émerveillement les œuvres de Lubitsch, Hawks, Wilder, Preminger ou Minnelli, je ne suis jamais réellement revenu vers Ford et ses rares films que j’ai tenté de voir ou revoir  (le massacre de Fort Apache, les cheyennes) ne m’ont inspiré qu’un respect poli. Jusqu’à très récemment, j’ai cru n’avoir jamais la moindre réelle affinité avec ce cinéaste et pour employer une terminologie un peu ridicule aujourd’hui, je me sentais plus hawksien que fordien. Mais voilà que j’ai découvert il y a peu (ces cinq dernières années) quelques chefs-d’œuvre magnifiques du cinéaste (La prisonnière du désert, Seven women…) et j’ai commencé à réfléchir sur mon rapport ambigu à cette œuvre.

Pour le dire très vite, John Ford, c’est l’Amérique. Si le cinéma fut pour les Etats-Unis un moyen d’ériger ses propres mythes ; l’œuvre de Ford n’y est pas pour rien (on se souvient du fameux « imprimez la légende » et Vincent nous précisera combien de fois notre homme a mis Lincoln en scène !). A travers les territoires de ses fictions, le cinéaste a dessiné plus que tout autre grand « classique » les contours d’une Nation, de son histoire et de ses ambiguïtés. Les ambiguïtés, ce sont un certain nationalisme et ce manichéisme primaire à jamais attaché aux westerns d’antan (les bons cow-boys et les méchants indiens), la misogynie d’un cinéma « d’hommes », ce culte du militarisme et d’un code de l’honneur rétrograde… Tout ce qu’il fallait pour faire fuir le lecteur bien-pensant de Charlie-hebdo qu’il m’arriva d’être ! Or une simple attention à n’importe lequel de ses films prouve que les choses ne sont pas aussi simples et que l’intérêt de ce cinéma vient justement de cette ambiguïté.

Prenez Les deux cavaliers (car il va bien falloir parler un peu de ce film !) et admirez les désopilantes scènes d’ouverture où le probe lieutenant Gary (Widmark) vient troubler la tranquillité de la bourgade de McCabe (Stewart), shérif corrompu et vénal. En quelques instants, Ford croque avec délice ses personnages (le jeu des acteurs est savoureux, les silhouettes des seconds rôles admirables même si parfois obèse !) et parvient à brouiller les pistes puisque son shérif invite à boire une bière des joueurs, des soldats et des prisonniers ! Sous l’égide d’une Loi représentée d’une étrange manière par McCabe, il rassemble une communauté d’individus qui sont l’Amérique, avec ses tares mais aussi ses grandeurs. Je me demande si le thème des deux cavaliers n’est pas là : jusqu’à quel point une nation peut-elle assimiler des individus qui ne représentent pas une certaine norme ? (en l’occurrence, les indiens sont-ils solubles dans le melting-pot yankee ?) 

Comme dans La prisonnière du désert, Ford va à la rencontre des Comanches et ses deux fameux « cavaliers » vont devoir se rendre dans une tribu pour échanger contre des armes de jeunes blancs tombés aux mains des indiens il y a fort longtemps. Une fois la mission accomplie se pose le problème de l’assimilation. D’un côté, nous aurons un jeune homme qui ne peut désormais plus vivre dans la civilisation blanche et qui se comporte en sauvage; de l’autre, une jeune femme qui essuiera les regards accusateurs d’une société hypocrite refusant d’adopter celle qui fut mariée à un indien…Tout Ford est dans cette dualité : son cinéma joue la carte de la réconciliation et de l’acceptation de l’Autre (la jeune fille prisonnière des indiens est un personnage assez magnifique, très émouvant) mais laisse aussi entendre qu’aucun dialogue n’est possible avec le jeune garçon trop imprégné de la culture Comanche.

La beauté du classicisme fordien est peut-être dans cette dimension : viser à une forme ample et totalement harmonieuse (pour dire vite, celle d’une Nation réconciliée), que traduit d’ailleurs merveilleusement une mise en scène où aucun plan n’est voyant et où tous semblent rigoureusement à leur place et nécessaires ; tout en préservant au cœur même de cette mise en scène une part de négatif (rejet de l’Autre, brutalité envers les femmes, convenances idiotes...

)

C’est en découvrant ces Deux cavaliers que j’ai réalisé qu’une approche idéologique ou même moraliste n’a aucun intérêt face à l’œuvre de Ford puisqu’elle représente le pouls même d’un pays et qu’elle épouse parfaitement ses mouvements contradictoires. Œuvre tardive, Les deux cavaliers a, de plus, ce charme incomparable des films de « vieux » qui regardent désormais le monde le sourire aux lèvres, avec une immense sagesse. Je sais que quelques passages sont tragiques mais l’impression qu’il me reste est celle d’un humour constant et d’une grande mansuétude pour l’être humain, perdu dans ses désirs de gloire (Widmark et son honneur militaire) ou sa cupidité (Stewart), et qui se retrouve tout penaud lorsqu’il s’agit de déclarer sa flamme ou d’embrasser pour la première fois. Dans cet univers « viril », Ford donne ici (ce sera de plus en plus le cas dans ses derniers films) le beau rôle aux femmes et défend leur condition sans pour autant, une fois de plus, recourir aux facilités de l’art «engagé » qui n’engage à rien. C’est au cœur même de la fiction que se dessine la grandeur des femmes et, corollaire négatif, le poids de la patriarchie qui pèse sur leurs épaules.

Le bon, le mauvais, le mesquin et le grand, la beauté et la laideur ne sont pas des choses qu’on peut séparer arbitrairement. Tout cela s’inscrit dans le même mouvement.

Le mouvement de la vie…

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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