Jeudi 8 novembre 2007 4 08 /11 /Nov /2007 19:23

Les promesses de l’ombre (2007) de David Cronenberg avec Viggo Mortensen, Naomi Watts, Vincent Cassel

 

Nous sommes gâtés en terme de sorties ces derniers temps : après Gus Van Sant et Woody Allen les semaines précédentes, et en attendant Coppola la semaine prochaine ; voilà le nouvel opus de David Cronenberg. L’auteur de la mouche semble avoir amorcé un virage depuis A history of violence et les promesses de l’ombre s’engage résolument dans le même chemin : même classicisme de façade (un thriller rondement mené, captivant d’un bout à l’autre), même acteur principal (Viggo Mortensen, qui n’a jamais été aussi inquiétant qu’ici, bloc de granit impénétrable) et mêmes ruses d’un passé qui semble ressurgir par éclats brutaux.

A Londres, une sage-femme (Naomi Watts) tente en vain de sauver une jeune fille mineure lors d’un accouchement en catastrophe qui permet néanmoins au bébé de vivre. Afin de le rendre à sa famille et de lui éviter l’assistance publique, Anna cherche à traduire le journal de sa mère, écrit en russe. Ses démarches l’amèneront à côtoyer l’univers interlope de la mafia russe londonienne…

Cronenberg joue parfaitement le jeu des codes du « film de mafia » : bandits cravatés et laconiques, règlements de compte entre divers clans, explosions de violence (certains passages sont assez insoutenables, autant vous prévenir tout de suite). Je le répète, c’est extrêmement bien fichu et quiconque veut seulement jouir d’un bon film de gangsters sera entièrement comblé. Le cadre est toujours inspiré et, comme dans A history of violence, le travail sur la lumière est remarquable.

Mais les promesses de l’ombre vaut plus que ça et l’on sent bien que ce qui intéresse Cronenberg, c’est moins les rites mafieux (il n’est ni Coppola, ni Scorsese) mais bien la question de l’identité de l’individu et de la pérennité du Mal.

Autrefois, le cinéaste s’est employé longuement à montrer l’avènement d’une « nouvelle chair », d’un être humain mutant à l’ère des grandes épidémies (Frissons, Rage, La mouche…) et des nouvelles technologies (Videodrome, eXistenZ…). Il s’intéressait au devenir de l’homme alors que désormais, il traque le Mal dans son passé (les origines du héros de Spider, la construction narrative d’A history of violence). La métaphore la plus forte du film, ce sont évidemment ces tatouages qui ornent les corps des mafieux, traces d’un passé au cœur même de la chair humaine, qui racontent l’histoire de celui qui les arbore…Le Mal n’a plus à prendre la forme d’excroissances monstrueuses : il est inscrit dans la chair même des individus.

Cronenberg va mettre en orbite son récit autour de cette « zone morte » du passé des personnages, cette obscurité qui nappe les vicissitudes de cette famille de mafieux et qui surgit par éclairs aveuglants (les pages du journal intime de la jeune prostituée dont la traduction est lue en voix-off).

Depuis Spider, les liens familiaux et leur complexité semblent être devenus le nœud gordien du cinéma de Cronenberg. Le film tente de lever le voile opaque qui masque la nature même des liens entre un pater familias inquiétant, son fils alcoolique et plutôt dégénéré (Vincent Cassel, qui n’a pas été aussi bon depuis longtemps) et ce mystérieux « chauffeur » qu’incarne Mortensen. Il y aurait de nombreuses choses à dire sur ce sac de nœud mais je vais m’en dispenser (fainéant ! fainéant !) car pour analyser tout ça, il faudrait déflorer une intrigue qui mérite d’être préservée intacte car elle vous réserve quelques surprises. Contentez-vous de savoir que le cinéaste creuse ici des thèmes qui semblent lui devenir chers : la filiation, la transmission du Mal et l’éventualité d’une rédemption.

Une scène anodine en apparence du film indique assez bien la teneur générale des Promesses de l’ombre. Anna est à table avec sa mère et son oncle et ce dernier commence à lui parler de son ex-petit ami. Comme la jeune femme avoue qu’elle est seule, l’homme lui tient alors d’invraisemblables propos et affirme que cela n’a rien d’étonnant, que les Noirs finissent toujours par partir et qu’une union avec un homme d’une autre « race » ne pouvait peut jamais fonctionner. La preuve ? Ce bébé qu’elle aussi a perdu autrefois. Propos atroces mais qui témoignent de cette phobie que les personnages éprouvent à se « mêler » aux autres : le vieux mafieux a peur d’être contaminé par un virus quand la police lui fait une prise de sang, on intronise les individus dans un clan en leur faisant renier père et mère et en inscrivant dans sa chair la marque de son appartenance…Le drame du chauffeur, c’est justement ces tatouages qui le font appartenir à la « famille » mafieuse et en font un corps mutant, désormais inassimilable par l’autre partie (« les gens normaux » comme le proclament les parents d’Anna) de l’humanité. Il est comme Christopher Walken dans Dead zone : radicalement différent mais peut-être capable de trouver dans son irréductible étrangeté la planche de salut pour la rédemption.

Cette vision très pessimiste d’une humanité « clanique » que nous propose Cronenberg pourrait être prétexte à une extrapolation « politique » du film mais là encore, la fatigue me gagne et je vous épargne cela pour cette fois ci. Contentez-vous de retenir que les promesses de l’ombre est un film très riche (tiens, si je parlais de sa dimension «religieuse » avec ces deux faux frères et le fils qu’on veut sacrifier ; sans parler de la dernière scène assez « biblique » du film…) et qu’il mérite qu’on s’y rue sans hésiter…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 6 novembre 2007 2 06 /11 /Nov /2007 10:45

La femme qui pleure (1978) de et avec Jacques Doillon et Dominique Laffin, Haydée Politoff, Lola Doillon

 

Parler de ce film est une opération délicate pour deux raisons. La première est toute personnelle et tient au fait que Doillon fut pendant longtemps quelqu’un d’important pour moi. Jeune cinéphile, je me souviens m’être enthousiasmé pour Le petit criminel ou Le jeune Werther. Aujourd’hui, je reconnais humblement que ses psychodrames à haute teneur psychologique m’intéressent mais me touchent moins. Je vois désormais davantage les défauts d’un tel cinéma, incapable de se débarrasser totalement d’un vieux fond rance de naturalisme.

La deuxième tient à une scène de la femme qui pleure ou Doillon se place consciemment hors de toute critique. Il s’agit de ce moment où Dominique demande à l’un de ses amis ce qu’il pense, en toute sincérité, de ses dessins. Le jeune homme se montre incapable d’émettre le moindre jugement lorsqu’il comprend qu’elle lui présente ce qu’elle a de plus intime et de plus personnel. Or le film est de la même teneur : interprété par des acteurs qui gardent leurs prénoms (Jacques, Dominique et Haydée) et visiblement fortement autobiographique (Doillon fait jouer ici sa propre fille, la future cinéaste Lola Doillon), La femme qui pleure est un projet tellement intime et impudique qu’on  se sent presque gêné de devoir l’analyser et on imagine mal pouvoir juger quelqu’un qui met ses tripes à l’écran.

Essayons cependant de parler cinéma. Je viens de voir un entretien télévisé assez rare avec l’immense Douglas Sirk. Lui aussi, à sa manière, n’a cessé de parler des sentiments les plus intimes et les plus douloureux qui agitent l’être humain. Mais le plus important m’a semblé ce moment où il explique l’importance primordiale de composer les plans et qu’il avoue détester « les plans vides » que l’on pouvait parfois voir dans le cinéma contemporain d’alors (l’interview date du début des années 80).

Chez Doillon, il me semble qu’on n’échappe pas toujours à ces « plans vides » que redoutait le grand maître du mélodrame. Il y a parfois une tentation du « film de famille » où il se contente de placer deux adultes et une gamine dans le cadre en estimant que cela suffira à créer une émotion ou une tension. C’est ce que j’appelle le « naturalisme » : cette croyance un peu naïve qu’il suffit de faire tourner le moteur d’une caméra pour que quelque chose surgisse de la nature et du quotidien. Or le Réel ne se donne pas tel quel : il se construit et doit être le fruit d’une pensée cinématographique.

Qu’on ne s’y trompe pas : je ne suis pas en train de dire que Doillon ne fait pas de cinéma. Il y a, au contraire, dans la femme qui pleure, une manière de couper dans le vif des scènes (qui s’achèvent pratiquement toutes par des fondus au noir), de monter les plans de façon à ne conserver que le paroxysme de « l’action » qui sont totalement cinématographiques et qui permettent  au cinéaste de traduire une certaine vérité des sentiments les plus banals. De la même manière, Doillon était déjà une brute en matière de direction d’acteurs et il obtient de ses comédiennes des éclats assez incroyables (lui-même demeurant assez terne au point de vue jeu).

Mais l’intensité dramatique du film tombe parfois en raison de ce naturalisme que j’évoquais plus haut. Doillon peine parfois à transcender le plus misérable des quotidiens. Dans ses films ultérieurs (notamment lors de sa meilleure période, à la fin des années 80 et au début des années 90), il parviendra, par exemple, à créer un langage à la fois incroyablement juste mais pourtant stylisé. Ici, on reste dans une certaine platitude du dialogue et les joutes verbales n’ont pas la force qu’elles pourront avoir dans La vengeance d’une femme, par exemple.

Reste l’intensité de sentiments douloureux portés à ébullition et qui poussent les personnages à s’affronter, à se cogner et s’abîmer en tentant d’allier l’amour et une pseudo liberté de mœurs (Dominique veut se soumettre totalement à un amour alors que Jacques, personnage assez velléitaire, ne parvient pas à s’engager avec une seule femme).

Celle qui tire son épingle du jeu de ce nœud sentimental, c’est évidemment l’incandescente Dominique Laffin, actrice sublime, morte bien trop tôt et que nous n’avons pas fini de pleurer.

Difficile d’évoquer son jeu douloureux tant elle semble vivre ce rôle et, comme son personnage, « en prendre plein la gueule ». Pour ce si doux visage Premingerien et sa présence évanescente d’étoile filante, la femme qui pleure mérite le détour et conserve un pouvoir d’émotion qui dépasse le cadre même du film…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 2 novembre 2007 5 02 /11 /Nov /2007 14:41

Brigitte et Brigitte (1966) de Luc Moullet avec Françoise Vatel, Colette Descombes, Claude Melki

 

Nous vous parlions il y a peu du dernier film de Luc Moullet, le délicieux prestige de la mort en regrettant amèrement que ce cinéaste totalement décalé soit aussi peu reconnu. Et en supposant bien prétentieusement que ces modestes notes puissent avoir une quelconque influence, je vais désormais user de cette tribune, chers lecteurs, pour vous inviter à une grande opération de salubrité publique. Il s’agit de lancer ici un vaste mouvement populaire qui permettra, dans six mois au plus, à Luc Moullet d’être plus célèbre que Luc Besson.

Essayez de vous procurer ses films (vous pouvez déjà visionner et disserter sur son désopilant court-métrage Essai d’ouverture ici), parlez-en sur vos blogs, vos sites et autour de vous, prenez-en otage les distributeurs afin qu’Une aventure de Billy le kid ou Genèse d’un repas ressortent sur les Champs-Elysées,  boycottez les élections municipales si aucun de vos candidats ne proposent de faire sauter les noms de rues ignominieux (celles qui portent le nom d’assassins notoires comme Thiers ou Foch !) et de les remplacer par celui de Moullet !...Tous derrière Moullet, mes amis ; et que la déferlante qui va le pousser en haut de l’affiche chasse à tout jamais l’autre Luc !

Pourquoi cet enthousiasme ? Tout simplement parce qu’après avoir découvert Brigitte et Brigitte, le doute ne m’a semblé pas plus permis que la viande de porc à un musulman : nous tenons avec Moullet le seul réalisateur de séries Z d’auteur !

A côté de Brigitte et Brigitte, le cinéma de Mocky ressemble à une œuvre raffinée d’esthète perfectionniste ! On frise l’amateurisme et le n’importe quoi mais c’est ce qui fait le charme incroyable des fantaisies de Moullet.

Brigitte et Brigitte sont deux provinciales qui « montent » à Paris pour faire leurs études universitaires. Le film se compose de petites saynètes qui en font une petite chronique parisienne dans la lignée du cinéma de la Nouvelle-Vague : moyens financiers réduits à la portion congrue, humour référentiel, gags idiots et décalés (Brigitte se noyant sous les bulletins des candidats en se demandant pour qui elle va voter aux présidentielles de 65)…C’est du cinéma tourné avec trois bouts de ficelles mais qui respire une certaine liberté.

Moullet n’hésite pas à recourir aux « private jokes » les plus obscures. Lorsque les dialogues évoquent les « premiers outrages » ou « les promesses dangereuses », il faut savoir qu’ils font références aux titres des navets de Jean Gourguet dans lesquels tourna la belle Françoise Vatel (une des deux Brigitte). De la même manière, l’actrice qui tourna dans Les cousins désire dans un premier temps s’installer chez son cousin du 16ème, interprété par (je vous le donne dans le mille…)…Claude Chabrol, hilarant en jeune homme libidineux…

Ancien critique aux Cahiers du cinéma, Moullet fait appel à ses « pères » (on reconnaît Eric Rohmer en professeur pas commode, allergique au cinéma américain) ou aux copains de sa génération (Téchiné joue un cinéphile). Un bon moment du film est consacré à l’exposé que Brigitte doit rendre sur le cinéma hollywoodien. On se croirait alors dans Les cinéphiles de Skorecki (en plus drôle) : questions posées à la sortie des salles (j’ai éclaté de rire en voyant ce rat de cinémathèque prenant 12 pages de notes sur son cinéaste favori : Edward Ludwig ! C’est d’autant plus drôle qu’il s’agit d’un réalisateur totalement obscur même s’il a fait tourner John Wayne dans Le réveil de la Sorcière-Rouge), interview raté de Samuel Fuller, débats autour des trois meilleurs et des trois pires cinéastes américains…

Certains pourront s’irriter de tant de désinvolture mais j’allais dire (même si c’est une grosse tarte à la crème !) que Brigitte et Brigitte parvient à saisir quelque chose de l’air du temps : les deux filles sont entraînées dans des manifestations et grèves qui annoncent la politisation de l’université (douce époque !), on évoque la libération sexuelle et Moullet se permet quelques séquences godardiennes en diable : à la visite express du Louvre dans Bande à part répond ici les visites « notées » des plus célèbres places touristiques parisiennes (Notre-Dame est jugée « surestimée » et Montmartre récolte un cruel zéro (les deux filles n’ont sans doute pas trouvé la butte ! Au café de Flore, elles proposent d’aller demander un autographe à un client pour savoir qui il est avant de constater qu’il consulte un guide touristique et qu’il n’est pas plus célèbre qu’elles !)

Humour potache plus regard décalé mais intelligent sur le monde : Brigitte et Brigitte est une excellente entrée en matière pour connaître l’œuvre d’un cinéaste qui sera, à n’en point douter (grâce à nos efforts conjugués) une star de renommée internationale dans quelques temps !

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 1 novembre 2007 4 01 /11 /Nov /2007 10:58

Le rêve de Cassandre (2007) de Woody Allen avec Colin Farrell, Ewan McGregor, Hayley Atwell

 

Je pense que vous n’ignorez désormais plus l’admiration que je porte à Woody Allen. Il fait partie de ces cinéastes dont j’ai vu tous les films (même les raretés, comme son détournement potache un peu laborieux d’un film japonais –Lily la tigresse- ou son hilarant téléfilm Don’t drink the water avec Michael J. Fox). Depuis Alice, je n’ai pas manqué un seul de ses films au cinéma et cela fait donc plus de 15 ans que je suis fidèle au rendez-vous annuel que nous donne le cinéaste. Je prends ses films comme les lettres d’un vieil ami lointain qui n’oublierait jamais de donner des nouvelles une fois par an ou celles d’un oncle d’Amérique aujourd’hui installé à Londres. Hier s’est donc poursuivie cette correspondance régulière…

 

Londres, 31 octobre 2007

 

Chers amis,

 

Je vous envoie une nouvelle lettre de Londres où le temps est assez maussade. Ces derniers temps, la grisaille a fait son apparition et il n’est pas rare que nous soyons surpris par des averses. Je suis d’humeur assez sombre, aussi ne vous étonnez pas si je ne cherche pas à vous faire rire cette fois-ci. Vous vous souvenez sans doute de mes deux dernières lettres1 où je vous faisais part de ma vision désabusée et grinçante de l’aristocratie britannique. Cette fois, j’ai rencontré une famille d’origine modeste. Le père gère un restaurant avec Ian, l’un de ses fils, tandis que l’autre travaille dans un garage. L’ambition de ces deux frères m’a, je dois le dire, assez fasciné. Ian, c’est un peu le minet qui veut réussir pour séduire et garder la belle Angela qu’il rencontre un jour au bord de la route. Terry est possédé par le vice du jeu et va s’endetter jusqu’au cou un jour qu’il se montre plus déraisonnable que les autres.

Par chance, leur oncle est un richissime homme d’affaires à qui ils espèrent soutirer quelques milliers de livres. L’homme est d’accord à condition que les deux frères lui rendent un service d’un caractère assez spécial…

Vous souvenez-vous de la métaphore que je développais dans Match point ? Je voyais dans une balle de tennis frôlant le filet et tombant soit du bon, soit du mauvais côté du terrain une image de la destinée humaine et de son caractère absurde. Une fois encore j’ai retrouvé ici ce sentiment de l’irrémédiable qui nous submerge à partir du moment où une ligne est franchie. Jusqu’où peut-on aller par ambition, par avidité, par arrivisme ?

Je suis de plus en plus pessimiste quant à la nature humaine et ne voit autour de moi que matière à désespérer : ce brave restaurateur luttant jour après jour pour faire manger sa famille n’aura rien connu ici-bas que la peur du lendemain et celle de ne pouvoir joindre les deux bouts ; tandis que la plupart des individus qui ont fait fortune ont plongé les mains dans le sang pour l’obtenir (que ce soit au sens propre ou figuré). Vous me trouverez sans doute grinçant mais j’ai décidé aujourd’hui d’étudier l’humanité au microscope, de dévoiler sous ces lentilles grossissantes toutes ses laideurs et tous les vices qui entachent son âme. Vous verrez alors comme moi que l’homme n’est qu’un méprisable mammifère qui tente par tous les moyens de « marquer son territoire » même s’il utilise des moyens moins prosaïques que les animaux : ce sont les grosses voitures dans lesquelles parade Ian, les innombrables signes extérieurs de richesse que les individus exhibent à seule fin de posséder et d’écraser…

A côté de cela Ian et Terry, malgré tout l’argent qu’ils pourront avoir, resteront marqués par leurs origines sociales. Le capitalisme outrancier aura beau donner naissance à nombre d’imbéciles parvenus, on ne résoudra pas ainsi le problème des antagonismes de classes…

J’avoue que ce spectacle peu réjouissant et dérisoire de l’homme s’agitant en vain m’amène de plus en plus à douter de l’existence de Dieu. Non ! Ce qui m’intéresse désormais, c’est la tragédie antique et l’ironie noire du Destin. J’aime désormais songer à Euripide et aux personnages de la guerre de Troie (Cassandre, Clytemnestre…) autant qu’à Dostoïevski. Après l’acte qu’il a commis avec son frère, Terry est rongé par la culpabilité et attend le châtiment comme la fin inévitable de sa destinée… 

Cynisme, arrivisme… Le tableau que je vous dresse aujourd’hui de l’humanité vous paraîtra sans doute bien noir et vous dérangera peut-être. D’autant que je ne suis pas persuadé qu’une justice transcendante remettra un jour tout cela en ordre.

Mieux vaut en rire, me direz-vous. C’est sans doute ce que nous tenterons de faire la prochaine fois.

Bien à vous.

Woody A.

 

            Dijon, le 1er Novembre 2007

 

Cher maître,

 

Une fois n’est pas coutume mais j’ai pris la liberté aujourd’hui de vous répondre. Vous savez l’estime que je vous porte et à quel point j’admire ces lettres que vous nous envoyez régulièrement, feuillets arrachés à un grand roman qui deviendra à n’en point douter votre Comédie humaine.  Une fois de plus j’ai été impressionné par la manière dont vous parvenez immédiatement à faire vivre les personnages dont vous nous parlez. J’admire votre capacité d’incarnation et, de ce point de vue, le pas toujours excellent Colin Farrell ne m’a jamais paru aussi bon. Son numéro de duettiste avec Ewan McGregor m’a totalement convaincu.

Les thèmes de votre récit me paraissent, comme d’habitude, traités avec profondeur et intelligence. Pourtant, si vous me le permettez, je dois avouer que je n’ai pas autant adhéré à ce Rêve de Cassandre qu’à Match point ou Scoop.

Quelque chose m’a un peu gêné et je vais tenter, si vous le permettez, de m’en expliquer. Je trouve la première partie de votre récit digne des deux précédents : mise en place impeccable, classicisme de la narration, intérêt pour des personnages parfaitement définis dans leurs ambiguïtés et leurs faiblesses (vous malaxez à merveille la pâte humaine dont nous sommes faits !)… Mais une fois que l’acte irréparable est commis, j’ai un peu le sentiment que vous vous essoufflez. Tout ce passe comme si votre « discours » passait désormais dans les dialogues et non plus dans le style, dans votre manière de faire vivre les individus. Les oppositions entre le « tourmenté » et l’arriviste sans morale me paraissent dès lors un brin schématiques et j’adhère moins à votre propos. Même la fin de la fable me paraît un peu faible et ne tient pas les promesses du début.

Je sais que ces réserves peuvent paraître un peu dérisoires quand on observe la qualité de votre œuvre et qu’on la compare au 9/10ème de la production actuelle mais, eut égard à l’admiration que nous vous portons, nous osons dire que nous tenons Le rêve de Cassandre pour un objet mineur.

Nous n’en nions pas pour autant son intelligence et sa richesse.

Respectueusement.

Dr Orlof.

 



1 Match point et Scoop

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 29 octobre 2007 1 29 /10 /Oct /2007 18:43

Dracula, prince des ténèbres (1966) de Terence Fisher avec Christopher Lee, Barbara Shelley

 

Avec Dracula, prince des ténèbre, Terence Fisher fait revivre pour la troisième fois à l’écran l’un des mythes les plus féconds du cinéma fantastique (bon sang ne saurait mentir !). Pourtant, cet opus n’a pas une grande cote auprès des cinéphiles et même un inconditionnel du cinéma de Fisher comme Jean-Pierre Bouyxou écrit, à propos de Barbara Shelley, que l’actrice « n’a guère plus de chance avec Fisher, car ce sont deux de ses plus faibles films qu’elle interprète : The gorgon (…), tourné en 1963 et Dracula- Prince of darkness (Dracula, Prince des ténèbre), tourné en 1965 ».

Je veux bien admettre que cette œuvre souffre d’un scénario un brin convenu : rien ne surprendra les aficionados du comte Dracula. Mais une fois cette réserve faite, le film est tout à fait respectable et non dépourvu d’une vraie beauté.

Si conventions il y a, il ne faut pas oublier non plus que cela fait partie, en quelque sorte, de l’image de marque de la Hammer.

Je rappelle pour les plus distraits de mes lecteurs qui auraient la naïveté de croire qu’il existe des choses plus intéressantes que le cinéma fantastique britannique (franchement, vous croyez à la supercherie du « Grenelle de l’environnement » ou aux hypothétiques compétences politiques de Rachida Dati ? Allez, concentrez-vous plutôt sur les exploits sanglants de Christopher Lee !) que la Hammer fut une société de production anglaise qui rayonna sur le cinéma européen à partir du milieu des années 50 en remettant au goût du jour les grands mythes fantastiques (Dracula mais aussi Frankenstein, la momie et autres loups-garous…). Figure de poupe de cette maison, Terence Fisher fut sans doute le plus talentueux des réalisateurs de l’écurie où s’illustrèrent également des gens comme John Gilling et Val Guest.

Fidèles aux mythes qu’ils recréèrent, les films de la Hammer se doivent de respecter un certain nombre de codes. C’est une sorte de contrat tacite avec le spectateur et c’est aussi ce qui peut décevoir un peu dans Dracula, prince des ténèbres : le classicisme presque plat de la narration (l’arrivée au château malgré les avertissements d’un prêtre excentrique, la résurrection de Dracula et la contamination de la belle Helen…).

Plus que les ficelles usées du scénario, c’est le soin qu’apporte Fisher à sa mise en scène qui séduit. A ce titre, je trouve la première partie du film assez remarquable. Le découpage est très classique mais le cinéaste soigne la couleur, sa lumière et ses décors. L’objectif est de faire monter la tension jusqu’à la première apparition de Dracula et chaque objet, chaque cadrage semblent agencés pour installer une atmosphère lourde et anxiogène (comme on dit dans la presse spécialisée !). On retrouve ici la beauté gothique des films de Fisher : vieille demeure poussiéreuse, personnages mystérieux (le fidèle serviteur), nuits orageuses…

De la même manière, Fisher réussit la résurrection de son Dracula (à qui l’infatigable Christopher Lee prête sa silhouette élégante et ses allures de grand seigneur) et parvient à nous faire ressentir son éternel potentiel de séduction (si le vampire reste un mythe aussi fascinant, c’est que cette créature dégage un incroyable érotisme). Les femmes tombent comme des mouches (au deux sens du terme) face à ce prince de la nuit…

Lorsqu’il s’agit de boucler le film et de se débarrasser de Dracula, le film devient un peu plus faible et délaisse son atmosphère lugubre au profit de rebondissements cousus de fil blanc. Seule la mort de Dracula offre une petite originalité (on sait que d’habitude il est tué à cause des premiers rayons du jour ou d’un pieu dans le cœur : ce n’est pas le cas ici…).

Un peu plus sanglant que le cauchemar de Dracula,  Dracula, prince des ténèbres est une œuvre mineure mais stylée, sans doute pas inoubliable mais très agréable à regarder…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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