Lundi 30 avril 2007 1 30 /04 /Avr /2007 11:26

Charulata (1964) de Satyajit Ray

 

Calcutta, fin du 19ème siècle, Bhupati, un intellectuel richissime s’occupe à temps plein d’un hebdomadaire politique et néglige, de ce fait, sa femme Charu. Pour l’aider au journal, Bhupati fait venir son beau-frère tandis que la femme de ce dernier tient compagnie à Charu. Arrive ensuite Amal, un cousin fantasque prisant davantage la littérature et l’oisiveté que le travail que lui propose Bhupati. Charulata partage avec Amal ce goût de la littérature et s’éprend peu à peu du jeune homme…

Adapté du grand écrivain bengali Tagore, Charulata est un mélodrame subtil et profond où s’exprime une nouvelle fois le grand art de l’immense Satyajit Ray. L’œuvre du cinéaste fonctionne, selon la très heureuse formule de Manchette, en chambre d’échos. Pour le dire très schématiquement, chaque donnée politico-sociale trouve une résonance dans la sphère privée et l’intimité du couple. En plaçant son film à la fin du 19ème siècle, Ray montre l’avènement d’une bourgeoisie aisée au pouvoir, une bourgeoisie qui veut trouver sa légitimité dans le travail (Bhupati veut prouver qu’on peut être fortuné sans être oisif). Désir d’émancipation qui trouve un écho dans la ligne politique de son journal. La sentinelle, c’est son titre, se veut à la fois libéral et milite pour la reconnaissance des droits de la population indienne (rappelons que l’Inde appartient alors à la couronne Britannique). Mais d’un autre côté, le périodique reste écrit en langue anglaise, donc « prisonnier » de cette influence.

Tout le film va se déployer autour de ce dilemme (bien qui le fasse de façon bien moins caricaturale que ma description) : comment rester fidèle à un certain ordre des choses, à une tradition tout en affirmant une volonté d’émancipation ?

C’est autour d’un magnifique portrait de femme, celui de la belle Charulata, que Ray va cristalliser ce questionnement. Charu est à la fois l’exemple typique de la femme indienne qui tente tant bien que mal de tromper son ennui en attendant que son mari ait fini de travailler. Elle n’est qu’une spectatrice d’un monde sur lequel elle n’a pas d’emprise (voir dans les scènes d’ouverture la manière dont elle observe avec ses jumelles les passants qui déambulent derrière ses persiennes). Peu à peu, grâce à la présence d’Amal, elle va s’affirmer de deux manières. D’une part, en poussant le jeune cousin à écrire puis en passant elle-même à l’acte et en se faisant publier dans une revue littéraire. L’art apparaît comme un moyen d’expression de soi, une manière de s’émanciper d’un mari qui ne sait rien de ces pratiques (notons que le mari n’a rien d’un tyran et, qu’au contraire, il a poussé Charu, lui aussi, à écrire. Mais dans sa représentation du monde, la littérature n’a aucune importance et il ne l’  « offre » à sa femme que comme un simple passe-temps).

D’autre part, Charulata tombe amoureuse d’Amal qui ne se doute de rien. Là encore, rien d’appuyé chez Ray : juste un jeu très fin de regards, de postures qui suggèrent tout en ne disant rien (l’actrice, sublime, Madhabi Mukherjee n’est pas pour rien dans la réussite du film). Comment concilier, dans un monde où règne les plus dures des conventions, une soumission à l’ordre des choses et un désir d’affirmation de l’individu ? A la manière d’Ozu et de quelques rares cinéastes de cette trempe, Ray fut l’un de ceux qui parvint le mieux à filmer la croisée de deux mondes. D’un côté, l’ancien et son ensemble de rites, de codes, de traditions ; de l’autre, l’émergence d’une modernité n’allant pas tarder à renverser tout cela.

Son talent, c’est d’éviter toute caricature. De rendre par exemple très émouvant le personnage de Bhupati qui délaisse pourtant son épouse. C’est un personnage qui malgré ses défauts incarne encore un certain idéal (libéral) et une certaine honnêteté alors qu’émerge une génération de marchands et de voleurs (le frère de Charulata).

La scène où il confie à Amal qu’il a été volé et trahi est extraordinaire parce que, selon ce système d’échos cher à Ray, le cousin devine soudain les sentiments de Charu (qu’un plan sublime montre soudainement passer dans la profondeur de champ et jeter un regard sans équivoque) et se rend compte qu’il est lui-même sur le point de trahir Bhupati.

 

Le cinéaste parvient alors à donner à ses personnages une épaisseur incroyable, où se mêlent les sentiments, le sens du devoir, les remords et les désirs, qui ne passe jamais par la psychologie mais par la mise en scène. Dès les scènes d’ouverture où de petits travellings phobiques accompagnent la solitude de Charulata, Ray parvient à déstabiliser l’ordre des choses, à faire partager le sentiment d’insatisfaction qui meut son héroïne. Tout sera ensuite de cet ordre : subtilité, élégance, profondeur, richesse des caractères…

Au lieu de vous gavez des produits bollywoodiens kitsch qu’on tente de nous refourguer en guise de produits culturels exotiques (voir le mois de l’Inde), revoyez plutôt les films de Ray : vous ne serez pas déçus…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 26 avril 2007 4 26 /04 /Avr /2007 14:12

Très bien, merci (2007) d’Emmanuelle Cuau avec Gilbert Melki, Sandrine Kiberlain

 

Vous avouerai-je que j’ai bien cru m’être fait berner une fois de plus ? Emoustillé par les bonnes critiques, je me suis rendu sans appréhension dans les salles pour découvrir le nouveau film d’Emmanuelle Cuau (le précédent Circuit Carole, que je n’ai pas vu, remonte à 1995). Or les premières images m’ont effrayé : photo grisâtre, platitude du quotidien, mise en scène terne…Je pressentis alors une énième « comédie d’auteur » pas drôle et vaguement dépressive et m’apprêtai à jeter Cuau aux ordures avec tous les autres navets ayant déferlé ces dernières années sur nos écrans, qu’ils soient signés Honoré, Fillières, Dubroux, Larrieu, Bonitzer ou Roüan. C’est désormais physiologique : je ne peux plus supporter ce genre de films !

Mais lorsque Alex (Gilbert Melki) se fait contrôler dans le métro au début du film, un plan m’a marqué. Emmanuelle Cuau utilise une large focale qui lui permet de faire le point sur notre « héros » stressé et de laisser dans le flou les trois contrôleurs un peu trop zélés. Quelque chose d’inquiétant se devine à travers ce plan : l’idée d’un pouvoir abstrait et flou qui s’exerce sur nos existences de manière de plus en plus arbitraire.

A mesure que le film progresse et entraîne dans sa logique absurde le pauvre Alex (j’ai songé au roman de Philippe Jaenada le chameau sauvage), nous comprenons alors ce qu’a voulu réaliser la cinéaste : une fable sur notre monde moderne, quelque chose qui ne passe pas par la psychologie mais par un enchaînement de faits permettant de témoigner assez lucidement des lois absurdes qui régissent désormais nos sociétés.

D’aucuns ont déjà parlé de conte kafkaïen et je pense que le terme reviendra désormais dans chaque article que vous lirez sur ce film. Il est vrai qu’en décrivant le parcours d’un modeste employé (Alex est comptable et sa femme, chauffeur de taxi) pris dans les rouages infernaux des décisions arbitraires de l’administration, on ne peut s’empêcher de penser au grand écrivain tchèque.

L’humour du film vient de cette disproportion entre un point de départ anodin (Alex observe des policiers effectuer un contrôle de papiers) et la réaction en chaîne qui s’ensuit. Voilà notre homme qui, pour avoir refusé de circuler, se retrouve une nuit en garde à vue puis transféré dans un hôpital psychiatrique.

Société de contrôle, décisions arbitraires du pouvoir, rouages administratifs sans fin…Emmanuelle Cuau parvient, sans avoir l’air d’y toucher, à nous offrir quelques notations très justes sur nos sociétés contemporaines. Alex et Béatrice (Sandrine Kiberlain) se heurtent sans arrêt à des murs, à des individus qui obéissent à des gens qu’on ne voit jamais (commissariat sans commissaire, hôpitaux sans médecin…), à des formulaires qui décident de leurs existences…De la même manière, la mésaventure d’Alex lui vaudra un licenciement. Le film bifurque alors pour peindre une autre absurdité : celle du marché du travail. Là encore, on remarque ce paradoxe d’une société à la fois libérale, où le pouvoir s’est dilué (on pense parfois au récent Direktor de Lars Von Trier) et une société où le contrôle des individus ne s’est jamais autant manifesté. A cause de son âge et de son « dossier », Alex est grillé sur le marché du travail et ça nous vaut quelques savoureuses et sarcastiques scènes d’entretiens d’embauche. J’aime particulièrement ce moment où Alex, en réponse à un DRH con comme un manche (pléonasme !) lui demandant ce que quelqu’un comme lui comptait apporter à l’entreprise, lui rétorque du tac au tac « la question est plutôt de savoir ce que votre entreprise peut apporter à quelqu’un comme moi » ! C’est ce que tout esclave salarié devrait méditer en se rendant chaque matin au turbin !

Le film n’est pas dépourvu de ce type d’humour (ne vous attendez cependant pas à rire aux larmes !) et m’a fait penser à l’expression « humour gris » qu’employait je ne sais plus quel critique pour qualifier le cinéma de Ferreri. Toutes proportions gardées, on songe à certaines fables du maître italien (l’audience) devant Très bien, merci.

Malgré ses qualités, le film est un peu surestimé. N’allez pas croire qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Le plaisir qu’on y prend est surtout narratif et la mise en scène manque d’ampleur. Face à un tel sujet, il aurait fallu des partis pris formels plus affirmés. On sent que sur la fin, Cuau filme Melki d’un peu plus loin, qu’elle tente de le montrer comme un simple rouage d’une immense machine qui broie les individus. Mais ce n’est pas le procès de Welles : la réalisation reste un peu trop fonctionnelle, un peu insipide.

Ce côté un peu terne de la mise en scène est heureusement compensé par les comédiens. Sandrine Kiberlain est égale à elle-même, c'est-à-dire excellente (et toujours aussi séduisante !) ; mais c’est surtout Gilbert Melki qui tire son épingle du jeu. Cet homme peut tout jouer : il est à la fois désopilant et totalement émouvant. Sur son visage se lisent toutes les émotions que veut provoquer le film : l’effroi, l’ébahissement, l’inquiétude, l’incompréhension… C’est par le biais de son regard que se devine toute l’absurdité de notre monde que veut pointer Emmanuelle Cuau.  

Pour avoir choisi ce couple merveilleux, il sera beaucoup pardonné à la cinéaste et l’on finira même par pouvoir vous recommander Très bien, merci

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 24 avril 2007 2 24 /04 /Avr /2007 20:43

Le secret derrière la porte (1948) de Fritz Lang avec Joan Bennett, Michael Redgrave

 

PREMIER DISCIPLE : …rien à dire…

DEUXIEME DISCIPLE : …admirable, effectivement…

LE MAITRE : Eh bien ! C’est sans doute la première fois que je vous vois d’accord à ce point. Pouvez-vous me dire de qui parlez-vous avec une si belle unanimité ?

PREMIER et DEUXIEME DISCIPLE : de Fritz Lang !

LE MAITRE : Effectivement, c’est l’exemple même du cinéaste sur qui tout le monde tombe d’accord ! Et à part ergoter sur les mérites respectifs de sa période allemande et de sa période américaine, il ne reste qu’à s’incliner. Vous aviez cependant besoin de mes services ?

LE DEUXIEME DISCIPLE : Oui maître. En découvrant le secret derrière la porte (puisque c’est de ce film qu’il s’agit), nous nous posions une question très pragmatique : la psychanalyse est-elle soluble dans le cinéma ? En voyant ce film…

LE PREMIER DISCIPLE :…et en se rappelant de ceux d’Hitchcock…

LE DEUXIEME DISCIPLE : … nous avons supposé que « oui » mais nous aimerions avoir votre avis sur la question.

LE MAITRE : Ah ! Ah ! Question intéressante mais je vous sens un brin sceptique…Quelque chose vous a gêné dans le secret derrière la porte ? 

LE PREMIER DISCIPLE : pour être franc, nous n’arrivons pas à avoir un avis tranché : d’un côté, nous trouvons que la dimension psychanalytique alourdit un peu le récit…

LE DEUXIEME DISCIPLE : …qui, finalement, n’est qu’un long drame psychique au bout duquel le héros parvient à remonter jusqu’à l’origine de sa névrose et la guérir…

LE PREMIER DISCIPLE : …mais d’un autre côté, ça fonctionne parfaitement et sitôt qu’on accepte l’idée de ce déterminisme un peu plaqué (parce qu’il a vécu telle scène dans son enfance, le héros se comporte ainsi…), on est captivé par cette plongée dans un inconscient trouble…

LE MAITRE : mes petits amis, vous avez décelé exactement le genre de risque que peut faire courir au cinéma l’introduction de la psychanalyse. Non pas que cette « science » soit incompatible avec le septième art mais, si on y réfléchit bien, elle le place tout de suite du côté du scénario…

LE DEUXIEME DISCIPLE : quelque chose de déjà écrit, qui introduit dans un récit un déterminisme irréversible et finalement un peu plaqué…

LE MAITRE : Exactement ! Sauf que Fritz Lang utilise ce scénario psychanalytique et en fait autre chose…

LE PREMIER et le DEUXIEME DISCIPLE : …Grâce à la mise en scène !

LE MAITRE : Je ne sais si je dois me réjouir de votre assiduité à mes modestes prêches ou considérer que vous me faîtes comprendre que je rabâche !  Toujours est-il que c’est exactement ça. Admirez le plan d’ouverture du film : la voix-off un peu fatiguée de Joan Bennett et cette caméra qui glisse sur un plan d’eau où s’agite en profondeur une étrange faune aquatique…C’est la caméra et non « l’histoire » qui nous plonge dans les eaux troubles de l’inconscient. Tout le film sera de cette teneur : la mise en scène n’illustre pas le scénario mais parvient à créer un espace qui figure parfaitement l’univers mental de Mark (M.Redgrave)…

LE PREMIER DISCIPLE : Ah oui, cette collection qu’il fait de chambres à coucher ! Toutes ont vu se dérouler un meurtre en leur sein…

LE MAITRE : Idée fabuleuse que cette collection ! En ne filmant que des chambres, Lang parvient à nous faire ressentir les méandres d’un esprit malade où s’agitent les plus sombres pulsions. N’avez-vous pas trouvé admirable la séquence où la jeune épouse découvre la fameuse chambre « interdite » ? La manière dont Lang joue avec l’espace et la lumière pour prendre à la gorge son spectateur ?

LE DEUXIEME DISCIPLE : Si ! C’est absolument génial et il parvient à nous désorienter ! La maison semble devenir de plus en plus mystérieuse et de plus en plus vaste à mesure que le soupçon se porte sur Mark. Parfois, le film m’a fait penser au Lost Highway de Lynch dans cette façon de jouer sur une topographie fluctuante…

LE PREMIER DISCIPLE : Moi, j’ai plutôt pensé à Hitchcock, notamment au beau Soupçons…C’est le même thème : celui d’une femme qui épouse un homme et qui se rend compte qu’elle ne le connaît pas. Derrière le masque de l’honnête mari se cache-t-il un assassin ?

LE MAITRE : Mais les deux ne sont pas incompatibles : Lynch est un cinéaste hitchcockien !

LE DEUXIEME DISCIPLE : Oui et ce qui est amusant, c’est qu’on a le sentiment que Lang a beaucoup regardé du côté d’Hitchcock qui, en retour, se souviendra de ce film lorsqu’il réalisera bien plus tard Psychose

LE MAITRE : c’est vrai qu’on retrouvera cette même manière de faire de l’espace clos d’une maison une projection d’un cerveau névrosé ! Lang ne cherche pas à montrer la figure de la mère (comme le fera Hitchcock) mais elle est effectivement omniprésente dans les deux œuvres…

LE PREMIER DISCIPLE : Nous n’allons peut-être pas en dire plus pour ménager les spectateurs qui n’ont pas vu le film et qui auront la chance de le découvrir…

LE MAITRE : Tu as raison ! Contentons-nous de recommander chaleureusement l’œuvre de Fritz Lang en guise de conclusion et allons profiter de ce beau mois d’avril… Nous reparlerons cinéma quand vous ne serez pas d’accord et que ça mettra un peu de piquant dans la conversation…

 

À suivre

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 23 avril 2007 1 23 /04 /Avr /2007 14:42

Brice de Nice (2004) de James Huth avec Jean Dujardin, Clovis Cornillac, Elodie Bouchez

 

 

 

« Ici comme ailleurs, il s’agit d’abord de mobiliser en faveur de ce qui est ; et dans le seul but de son renforcement. » (Philippe Muray)

 

 

 

Je ne sais pas si ça vous fait cet effet, mais il m’est impossible de regarder plus d’une demi-heure s’exprimer les larves politiciennes qui nous gouvernent sans être saisi d’une immense nausée. Et hier soir, nous avons été servis en voyant leurs sales hures réjouies de la « victoire de la démocratie » et cet écoulement répugnant de sanies dégorgeant de leurs sales discours formatés (je n’ai pas eu le courage d’attendre celui de Ségolène mais l’hypocrite componction de celui de Sarkozy m’a largement suffit !). Ok ! Je n’ai pas pu m’empêcher de me réjouir du doigt d’honneur offert aux pitbulls du front national mais j’ai surtout vu hier soir l’affligeant spectacle de la victoire de la trouille ! Démocratie tu parles ! Simple chambre d’enregistrement pour légitimer les mêmes institutions pourries jusqu’à la moelle, les mêmes increvables dinosaures qui relèvent le groin à chaque élection (on a même revu l’ineffable Tapie, passé du côté de la droite dure du roquet de Neuilly ! Puante mascarade !), les mêmes magouilles, prévarications et concussions et le même avenir radieux que nous promettent les deux candidats vainqueurs : libéralisme, paupérisation, progrès (pour qui ? pour quoi ?), normes européennes plus nombreuses (amusant comme ce sont les trois candidats du « oui » qui ont raflé toutes les voix !) et que crèvent ceux qui ne suivent pas ce vaste mouvement unanimiste !

Bref, je vous vois trépigner devant votre écran (« si t’es pas content, fallait aller voter ! ») et vous agacer en constatant, qu’une fois de plus, je dévie de mon sujet de prédilection  (le cinéma) et que je me permets d’inutiles digressions.

Vous allez comprendre ! Lorsque après le vaste dégoût qui m’a envahi à la vue du spectacle lamentable décrit ci-dessus je me suis enfin décidé à zapper ; je me suis retrouvé face à la même chose ! Comme ces élections qui n’offrent désormais plus que le seul horizon d’un monde unifié allant dans le même sens (avec option vaseline ou pas, selon que vous choisirez la gauche ou la droite, mais pour un résultat identique que je ne décrirai pas car vous me taxeriez alors de vulgarité !) ; Brice de Nice contribue, à sa manière, à cette vision du monde.

Bien entendu, il n’est plus question ici de cinéma (James Huth s’avère même être un plus mauvais réalisateur que les Max Pécas et Philippe Clair d’antan) mais d’un pur produit dérivé. Le personnage de Brice est une poupée (avec son fameux geste du bras) dont il s’agit d’inonder le marché sous forme de clips débiles diffusés en boucle sur une chaîne mongoloïde du style M6 et de slogans publicitaires (« cassé !) à livrer clé en main pour les cours de récré des collèges (le film devrait être strictement interdit au plus de 14 ans !).

Tout cela ne serait pas bien grave si ce Brice de Nice n’était pas le plus parfait symptôme de notre ignoble 21ème siècle. Car après tout, ce n’est pas la première fois que je vois une comédie jamais drôle (au sens strict du terme) et dont la bêtise n’a d’égale que la vulgarité (des exemples de répliques comme « on voit tes couilles » ou « t’as pas peur qu’avec tout ce jaune, on t’appelle le roi de la pisse » vous résumeront plus que de longs discours le niveau auquel se situe ce sinistre étron).  

Mais ce que ce « film » a de plus, c’est qu’il résume parfaitement son époque, une époque sans art (voir Clovis Cornillac, acteur pas drôle, qui affirme qu’il n’aime pas les livres où « il y a trop de lettres dedans ») et où règne, selon les mots de Philippe Muray, le business et la clownerie. Tout dans Brice de Nice suinte l’apologie du fric, de l’apparence, des petites nanas faciles qui se trémoussent en bikinis sur les plages ou dans les fêtes. Alors bien sûr, c’est du second degré. Ah ! Ce fameux « second degré » qu’affectionne tant l’époque et qui permet d’éviter que le rire retrouve sa fonction subversive. Brice, c’est vraiment le tonton pénible qui enchaîne, dans les banquets de mariage, les blagues ineptes. C’est encore l’image de ces quadragénaires pathétiques qui s’éclatent en boite sur les musiques de Capitaine Flam et de Candy (toujours le second degré ! ).

Je repensais alors à Buster Keaton, à la fin sublime de Steamboat Bill Jr. où le corps burlesque de l’acteur entrait vraiment en résistance contre le monde et ses éléments. Le rire a toujours été du côté des exclus, des inadaptés, des différents ; une arme pour dénoncer les travers et les injustices d’une société (quand Desproges attaquait frontalement Le Pen, Tapie, Mitterrand, le PC, la droite, la gauche ; il le faisait sans « second degré »). Brice, même s’il joue la carte du looser et de l’autodénigrement, est totalement dans le monde, c’est lui qui en tire les rênes. C’est le prototype du gars plein de fric, sans cerveau (mais, n’est-ce pas, il ne faut pas « se prendre la tête »), uniquement préoccupé par son apparence et son style. Je sais qu’on va me dire que ce n’est qu’un divertissement, que je m’énerve pour rien et que ce genre de truc ne s’adresse de toute façon pas à moi mais je trouve qu’il y a quelque chose de parfaitement effrayant derrière ce Brice de Nice, et ce monde tout jaune  (« sans carie » comme le dirait toujours Muray) m’a quasiment paru fasciste (et ce n’est pas un mot que j’aime employer tant il a été galvaudé, surtout en matière de cinéma !).

J’ai vraiment été profondément gêné par cette scène ignoble où Brice sélectionne ses invités pour sa fête. Si encore le cinéaste l’avait montré refoulant des Noirs, des Arabes, des handicapés, on aurait pu alors voir un reflet de notre monde contemporain et déceler un semblant de regard critique. Mais non, Brice ne refoule que les laides et ceux dont le style n’est pas assez « fun ». Tout « l’humour » de cette saloperie consiste à se foutre de la gueule des moches (voir l’imitation qu’il fait dans le restaurant où il devient serveur) et stigmatiser ceux qui n’entrent pas dans son univers de surf et de fêtes.

Encore une fois, il ne s’agit pas de jouer les moralisateurs « politiquement correct » (Mocky se moque aussi de certaines trognes mais il adopte toujours un point de vue radicalement « hors de la société ») mais de vomir cette attitude qui consiste à affirmer crânement sa place dans un monde merveilleux et de s’appuyer sur la majorité silencieuse pour cracher à la gueule de tous ceux qui refusent ce monde.

Brice de Nice est la négation complète de l’humour et une horreur absolue !

NB : Je viens de découvrir une superbe analyse de ces fameux résultats : c'est ici...

Très bon également : ici

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Samedi 21 avril 2007 6 21 /04 /Avr /2007 09:50

1974, une partie de campagne (1974-2002) de Raymond Depardon

 

Printemps 1974, Pompidou vient de calancher et la France vibre (c’est un bien grand mot !) pour la campagne électorale qui s’engage. Valery Giscard d’Estaing innove en tentant, pour la première fois en France, de s’inspirer des méthodes américaines et de s’entourer de conseillers en communication pour faire campagne. Pour immortaliser cette stratégie et suivre ladite campagne, il fait appel à un photographe talentueux qui n’a, jusqu’alors, réalisé aucun film : Raymond Depardon. On connaît la suite : commanditaire du documentaire, Giscard le fait interdire et ne lèvera cette interdiction que…28 ans plus tard.

Depardon aurait-il, à l’insu du futur président, dévoilé des secrets inavouables ou réalisé un virulent pamphlet ? Ceux qui connaissent le style du grand documentariste (Faits divers, Reporters, Délits flagrants…) savent que ce n’est pas son genre. Au contraire, dès ce premier essai, Depardon met au point ce qui deviendra l’essence de son cinéma : pas d’intervention extérieure (voix-off, interviews, commentaires…), une attention constante aux choses mêmes les plus anodines en apparence et une manière de laisser advenir le Réel en jouant sur la durée.

C’est ensuite le montage, toujours très habile, qui permet au cinéaste d’exprimer (ou du moins, de laisser deviner) sa subjectivité.

Dans 1974, une partie de campagne, Depardon prend le parti de rompre avec le spectaculaire et de ne pas faire le jeu de Giscard qui ne veut de lui que pour exalter ses méthodes. Du coup, nous voyons peu le candidat en « action » (pas un mot sur son programme politique, sur les réformes qu’il entend engager…) et c’est plutôt un portrait « en creux » qui se dessine : Giscard dans la voiture qui le mène à un meeting, Giscard élaborant avec ses conseillers une stratégie entre les deux tours, Giscard seul au ministère, découvrant les résultats du second tour à la télé…

Ce que révèle ce film, et c’est sans doute ce qui a fini par gêner le futur président, c’est l’image d’un homme complètement vide, d’un robot qui n’a qu’une ambition : le pouvoir. Depardon, et c’est là que le film est passionnant, filme l’avènement de la politique spectacle dont nous venons encore de subir le lamentable tapage. Giscard n’apparaît jamais comme un homme de convictions ou comme quelqu’un de dévoué à une cause mais comme un chanteur de variétés qui transite de salles en salles sous les hurlements décérébrés de ses supporters et les slogans martelés comme des messages publicitaires (« Giscard à la barre »).

A côté de ce que sont aujourd’hui les requins de la politique (toutes ses ordures qui se réclament de Jaurès alors qu’elles ne cherchent qu’à grappiller un peu de pouvoir !), Giscard apparaît presque comme un brave type, le grand corniaud du village qui vient flatter le rural en prenant bien soin de plaquer tant bien que mal ses deux mèches de cheveux sur son crâne entre deux bains de foule.

Ce n’est pas tant toute la démagogie qui suinte à la vision de ce film qui choque (voir la manière dont VGE tente de grappiller des voix à gauche en choisissant comme ville symbolique de meeting Montceau-les-mines) car il n’y a franchement rien de nouveau sous le soleil depuis Le prince de Machiavel. Le plus répugnant, c’est l’inanité complète de ce jeu politique où des chanteurs ringards (Mireille Mathieu, Charles Aznavour…) viennent ouvrir le show du présidentiable et noyer la pensée sous les hululements de la victoire en chantant (remarquez que là encore, le niveau s’est considérablement dégradé puisque ce sont Glucksmann, Doc Gynéco et Johnny qui soutiennent désormais le matraquage des pauvres, l’aplatissement complet devant les Etats-Unis et de futurs et inévitables attentats sur le sol français !)

Rien ne compte désormais sinon l’image (faut-il aller à un match de rugby où Mitterrand sera ?) et les stratégies de communication (Depardon filme très bien les coulisses du fameux face-à-face télévisé de l’entre-deux tours où Giscard entonnera son fameux « vous n’avez pas le monopole du cœur »).

Depardon met à nu le visage de ce qu’est devenue la politique actuellement. C’est à la fois passionnant cinématographiquement (parce que notre homme est le meilleur documentariste français) et répugnant du point de vue de ce qui est montré.

Mais à deux jours de la grande mascarade, ce n’est pas inutile de se replonger dans cette campagne antédiluvienne pour mesurer à quel point il faut désormais boycotter cette supercherie, résister en ne votant pas.

Jamais !

 

NB : Ceux qui ne sont pas convaincus par mes derniers mots lapidaires doivent se reporter immédiatement ici, ici et . Ou encore aux très belles dernières notes de Ludovic
Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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