Lundi 8 octobre 2007 1 08 /10 /Oct /2007 20:10

Lolita (1997) d’Adrian Lyne avec Jeremy Irons, Mélanie Griffith, Dominique Swain

 

Je l’ai dit souvent (mes plus fidèles lecteurs me pardonneront de radoter) : je tiens Lolita de Nabokov pour l’un des plus beaux romans jamais écrits. Or sous les apparences d’une intrigue claire et d’une construction dramatique relativement linéaire, ce livre me paraît plus que jamais impossible à transposer à l’écran et pas seulement en raison du caractère sulfureux de son sujet (les amours impossibles entre un écrivain et une nymphette de 14 ans).

Comment traduire en images un style ? Comment simplement retrouver la beauté de ces mots qui ouvrent le roman ?

 

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de ma langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta

Elle était Lo le matin. Lo tout court, un mètre quarante-huit en chaussettes, debout sur un seul pied. Elle était Lola en pantalon Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur le pointillé des formulaires. Mais dans mes bras, c'était toujours Lolita. »

 

Certains s’y sont risqués. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que le cinéma viole la littérature, à condition de lui faire un bel enfant. C’est ce qu’a réussi autrefois Kubrick : son adaptation de Lolita est une trahison de Nabokov mais c’est un beau film où le cinéaste a recentré son propos sur l’aspect satirique et grotesque (grâce à l’interprétation inoubliable de Peter Sellers dans le rôle de Clare Quilty) tout en gommant la dimension obsessionnelle et passionnelle du roman. Le résultat était assez passionnant mais la véritable adaptation restait à faire.

Je ne parlerai pas de la version réalisée par Joe D’Amato pour ménager mon public féminin dont je ne soupçonnais pas l’existence mais qui a eu le bon goût de se manifester récemment.

Et voilà qu’en 1997 (déjà 10 ans !) Hollywood nous gratifiait d’une nouvelle adaptation de l’œuvre phare de Nabokov, signée Adrian Lyne, l’un des plus mauvais cinéastes du monde. Autant dire que le résultat n’est même plus une trahison mais une totale négation du roman.

En lisant ma qualification de « plus mauvais cinéaste du monde », je sais que vous allez me dire : et l’échelle de Jacob ?

Il est vrai que ce film (que je n’ai pas revu depuis sa sortie) m’avait paru très honorable et assez original. Mais il demeure une exception dans une filmographie où surnage la plus vile médiocrité.

Que dire de sa Lolita si ce n’est que le cinéaste se contente d’illustrer platement un scénario et qu’il persiste à filmer, à la fin des années 90, comme au plein milieu des hideuses années 80. Totalement dénué de style, le film adopte une esthétique publicitaire insupportable qui permet à Lyne de filmer les rapports entre Humbert Humbert et Lolita comme ceux de Mickey Rourke et Kim Bassinger dans l’abominable Neuf semaines et demie  (la petite se trémousse devant le vieux séducteur, elle court l’embrasser au ralenti…) et de mettre en scène la jalousie obsessionnelle de l’écrivain à peu près de la même manière que dans Liaison fatale (la séquence finale du meurtre est totalement répugnante).

La seule chose à sauver du désastre, c’est l’interprétation de la petite Dominique Swain, meilleure que la Sue Lyon de Kubrick et qui a plus l’âge du rôle. Pour le reste, nous passerons pudiquement sur le jeu de Jeremy Irons, aussi expressif qu’une bûche et sur l’incapacité du cinéaste à faire vibrer le moindre trouble, la moindre émotion.

C’est là sans doute son plus grand crime car Lolita, c’est avant tout du désir, de l’obsession, de la passion et une interrogation assez vertigineuse sur l’amour et la perversion (Humbert Humbert n’est-il pas, au bout du compte, la véritable victime de l’histoire ?). Chez Lyne, il ne reste plus que quelques effets tapageurs et un érotisme papier glacé totalement ridicule.

Le mot érotisme est d’ailleurs trop exagéré tant ce film dégage une odeur d’eau de javel et tant tout ce qui pourrait heurter est soigneusement aseptisé. La seule chose qu’ose Lyne, c’est  regarder sous les jupes de sa nymphette, activité somme toute honorable mais qui ne mérite en aucun cas la durée d’un long métrage (surtout deux heure et quart, ce qui est interminable !)

Bref, Adrian Lyne fait subir au roman de Nabokov le même type d’outrage que ce crétin qui a endommagé le tableau de Monet au musée d’Orsay.

Lolita ne pourra sans doute jamais être transposé cinématographiquement. Tant pis et tant mieux : chacun pourra garder pour soi les images que lui inspire la prose magnétique de Nabokov…

 

 

 

 

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 23 commentaires
Mercredi 3 octobre 2007 3 03 /10 /Oct /2007 14:26

Ayant été cordialement invité à écrire mes bêtises sous d’autres cieux, il n’est pas impossible que le bon fonctionnement de ce blog soit, par période, un peu perturbé. Mais que mes admiratrices se rassurent, je n’ai pas encore l’intention de les abandonner. A défaut de vous parler d’un film, je profite d’un joli questionnaire qui traîne sur le beau blog Nightswimming pour vous donner quelques nouvelles. Que les amateurs n’hésitent pas à s’y coller à leur tour…

 

1- Plaisir inavouable : Ce n’est pas une surprise, les films de quatre cinéastes auxquels je me réfère souvent : Russ Meyer, Jean Rollin, Jesus Franco et José Bénazéraf.

2- Classique ennuyeux : Hôtel du nord (Marcel Carné) / La traversée de Paris (Autant-Lara) / Le guépard (Visconti)

3- Adoré à l'adolescence puis abandonné : Merci la vie (Blier) / The Wall (Alan Parker)

4- Chef d'oeuvre méconnu : Il y en a beaucoup (ne serait-ce que du côté des courts-métrages de Roland Lethem, Olivier Smolders ou Stephen Dwoskin) alors citons celui que j’ai découvert le plus récemment : Elle s’appelait scorpion de Shunya Ito.

5- Navet génial : Sénéchal le magnifique, grand film situationniste de Jean Boyer avec Fernandel

6- Film détestable : Dobermann (Jan Kounen) / Le vieux fusil (Enrico) / La liste de Schindler (Spielberg), Chute libre (Schumacher), Chantage de femmes (Michel Ricaud) et les œuvres complètes de Michael Youn ! (il y en a d’autres…)

7- Pleurer à chaque fois : Beaucoup d’idées (Sirk, Demy, Wong Kar-Waï…) mais j’ai décidé de me limiter à un titre : l’aventure de Madame Muir (Mankiewicz)

8- Mourir de rire à chaque fois : Pareil, il me faudrait citer presque tous les films de Woody Allen ou ceux des frères Marx mais sachons nous limiter : The party (Blake Edwards)

9- Etre émoustillé à chaque fois : Je vous renvoie à mon classement des films les plus « érotiques » du cinéma. Sélectionnons celui que j’ai vu le plus souvent : La bête de Borowczyk (voir photo)

10- Cahiers du Cinéma, Positif ou ni l'un ni l'autre : Bizarrement, alors que je me sens plus proche de Positif politiquement (le surréalisme, l’extricable de Borde…), j’ai toujours été très Cahiers quant à mes choix esthétiques (Godard plus que Losey, Rohmer plus que Rosi…). Alors pour ménager la chèvre et le chou, nous le formulerons ainsi : Ado Kyrou/Robert Benayoun et Serge Daney/Luc Moullet : oui ; Michel Ciment, Jean-Michel Frodon et Emmanuel Burdeau : non !

11- Cinéaste trop vanté : Clair/ Carné/ Autant-Lara/ Rosi/ Losey/ De Sica/ Scola et plus près de nous, Michael Mann, Spielberg, Shyamalan et l’ineffable Christophe Honoré !

12- Sainte trinité : Lynch/ Buñuel / Resnais 

13- Entrée en cinéphilie : A nos amours (Pialat) et Trop belle pour toi (Blier)

Par Dr Orlof - Publié dans : Questionnaires et futilités
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Lundi 1 octobre 2007 1 01 /10 /Oct /2007 19:16

L’âme sœur (1999) de et avec Jean-Marie Bigard et André Pousse

 

Le meilleur moyen de servir la soupe aux anti-darwinistes, c’est de jeter un œil sur l’évolution de la comédie en France et de constater que la sélection naturelle ne conduit pas, loin s’en faut,  à l’amélioration de l’espèce. Car la comédie française, ce fut quand même Molière, Marivaux, Labiche, Feydeau, Allais, Cami, Guitry, Tati, Desproges… Et voilà qu’au bout de la chaîne, nous nous retrouvons avec Djamel Grosse Bouse, Eric et Ramzy et… Bigard ! Ah, Bigard ! En quelques années, l’ « humoriste » (je mets des guillemets car le terme ne désigne plus aujourd’hui des gens drôles mais une profession grassement rémunérée et sponsorisée par les chaînes de télévision !) est devenu un symbole national au même titre que le camembert, le salon de l’auto, le pinard (plutôt gros rouge que Chassagne-Montrachet, mais bon…) ou le rugby ! Mes lecteurs réguliers auront peut-être été étonnés que je n’aie pas passé mes nerfs sur ce sport alors je les rassure : c’est pour ce soir ! Je ne tiens pas ici à blesser les sincères amateurs du ballon ovale et ne m’en prendrai donc pas à la disgrâce ontologique de ce sport de brutes épaisses (quelle type de jouissance peut tirer l’esthète de la vision de ces mâles suants empaquetés par douzaine et se tirant le short ?) mais à la manière dont cette grotesque coupe du monde a été montée en épingle par d’infâmes publicitaires, sommant la population de s’intéresser soudainement aux exploits d’une équipe nationale dont tout le monde se fout (si elle pouvait perdre le plus rapidement possible, ça ferait perdre des sous à TF1 !) et proposant à ces dames de se pâmer devant des athlètes transformés en mannequins pour des calendriers dont la vulgarité ferait frémir de jalousie la toujours très classe Mathilde Seigner !

Vous allez vous demander pourquoi je me perds dans de stériles digressions sur le rugby à propos de l’âme sœur et bien je vais vous le dire tout de suite : ce film relève de la même propagande publicitaire. Ce n’est d’ailleurs pas un film mais un coup : TF1 a constaté que Bigard pouvait remplir des stades (je n’arrive pas à m’expliquer comment on peut payer 80 euros –au bas mot- pour aller écouter un type raconter des blagues de fin de banquet de mariage en le regardant sur un écran géant !) alors la chaîne lui a offert un film. Pour ne pas oublier qui est le producteur de l’affaire, on aura droit à de nombreux extraits du journal de PPDA et des scènes où les journalistes montrent bien leurs micros TF1 !

Le reste n’a ensuite aucune importance : ça vous intéresse vraiment de savoir que le brave Bigard et son âme sœur sont punis dans une vie antérieure et se voit condamner à naître aux antipodes l’un de l’autre ? Et qu’ils vont se rencontrer ensuite alors qu’il est croque-mort et qu’elle est chanteuse ? Est-il même utile de préciser que le film n’est jamais drôle (seul André Pousse en cardinal mafieux m’a arraché un sourire mais c’est juste à cause de sa tête), que l’humour de Bigard vole au ras des pâquerettes, que le jeu des comédiens est exécrable et qu’il n’y a, évidemment, aucune idée de cinéma dans cette succession de scènes filmées à la diable et montées à la truelle.

L’âme sœur est un navet absolu mais même pas un navet sympathique comme peuvent l’être certaines séries Z improbables ou les kitscheries de Pécas et consorts. L’âme sœur n’est rien mais c’est comme la publicité : ça ne sert à rien de critiquer puisque tout le monde sait (que c’est moche et dégueulasse) mais tout le monde marche…

En attendant de découvrir T’aime de Patrick Sébastien, l’âme sœur accède au panthéon de ces nullités friquées qui, à l’instar du Jour et la nuit de BHL, font frémir mais que tout un chacun se doit d’avoir vu pour comprendre un certain état du cinéma et de notre époque…

 

NB : COPINAGE.

J'ai reçu un mail groupé de l'ami Nicolas qui annonce la sortie imminente de son album/carnet de voyage. Comme j'ai perdu tout mon carnet d'adresse mail avec mes problèmes d'ordinateur, je passe par le blog pour toucher plus de monde. Sincèrement, je n'ai pas encore lu ce bouquin mais les premières images font saliver. Et connaissant l'humour du bonhomme (c'est autre chose que Bigard!), je ne peux que recommander chaleureusement d'aller jeter un oeil ...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Mardi 25 septembre 2007 2 25 /09 /Sep /2007 17:31

The faculty (1998) de Robert Rodriguez avec Elijah Wood, Josh Hartnett, Salma Hayek

 

Il faut regarder les choses en face, même si le constat est amer : il est déjà possible de parler de bide retentissant à propos de mes deux dernières notes. Je m’aperçois donc que l’idée de voir Mathieu Amalric en érection ou Luc Moullet en pantalon afro ne vous a pas ému plus que ça ! Ô cruel et ingrat lecteur, voilà comment tu me remercies alors que je tente vaillamment de te tirer du grabat intellectuel sur lequel tu croupis ! A mon désir d’émoustiller ta curiosité, tu ne m’opposes que ton indifférence glacée ! N’as-tu pas saisi que j’essayais d’entamer un dialogue ? Je me doute que tu n’as peut-être pas eu l’occasion de voir ces films mais une petite remarque toute simple, du genre « de Luc Moullet, j’avoue préférer Anatomie d’un rapport à Genèse d’un repas » ou « Pierrot, je me pâme devant ton style lyrico-lubrique, sois mien ! » (je précise que cette option n’est valable que pour mes (très) rares lectrices !) te semble-t-elle vraiment au-dessus de tes moyens ?

Tu m’a déçu, lecteur chéri mon amour, mais j’ai compris la leçon : tu veux du lourd, des monstres gluants et des membres dépecés ! Eh bien tu vas être servi puisque je t’offre un peu de Robert Rodriguez.

Rodriguez, tu le sais, est le meilleur pote de Tarantino et ça doit bien être sa seule qualité. A part ça, je ne m’explique pas la renommée d’un tel tâcheron. Je n’ai pas vu beaucoup de ses films mais Desperado et Une nuit en enfer sont de tels étrons que cela m’a suffit à cataloguer le bonhomme dans la catégorie « poids lourd » en matière de navet.

Avec The faculty, il poursuit son chemin et réalise l’exploit de rivaliser en stupidité avec l’infâme Bernard Kouchner, ce qui n’est pas peu dire (encore que Rodriguez a le mérite, comparé à cet imbécile, de ne pas être dangereux !).

Nous voilà donc dans le cadre d’un film de campus avec tous les personnages caricaturaux ad hoc : côté cheptel féminin, la pom-pom girl décérébrée, la rebelle asociale et la jolie étrangère qui débarque d’une autre région (au cas où vous n’auriez pas vu le film, la reine des extra-terrestres, c’est elle ! Je vous en prie, ne me remerciez pas de vous avoir permis de vous dispenser de ce chef-d’œuvre !)  ; côté mâles, le bellâtre redoublant (l’insipide Josh Hartnett), la chétive tête de turc de l’établissement (le nabot E.Wood) et le sportif en mal de reconnaissance intellectuel.

Dans ce cadre hautement balisé, Rodriguez se permet un simili remake de l’invasion des profanateurs de sépultures (cité à de nombreuses reprises), les extra-terrestres ayant cette fois empruntés l’écorce corporelle des professeurs. Vous aurez beau me dire que ces poulpes gluants seront toujours moins effrayants qu’un quelconque Claude Allègre (je le concède), il n’en reste pas moins que ce n’est pas bien gentil de s’en prendre au corps professoral !

Sérieusement, le film est épouvantable. Ca pourrait être une sympathique série B (on songe au très réussi Hidden de Jack Sholder, assez similaire quant à son scénario) mais le film est réalisé en dépit du bon sens et boursouflé de tics contemporains (montage à la truelle, BO assourdissante, effets spéciaux laids, aucun sens de la narration ni du rythme…)

On parle toujours du tandem Tarantino/Rodriguez comme d’un duo de cinéphiles incollables. Si on peut l’admettre pour Tarantino, les références que donnent Rodriguez dans The faculty sont affligeantes. Ce n’est pas la série B des années 50 qui est citée mais les pires blaireaux du cinéma américain contemporain : Spielberg (pardon Vincent !), Emmerich ou Sonnenfeld !

Tout cela est d’une totale vacuité. On ne demande pas à un film de SF horrifique de nous éclairer sur les tréfonds de la nature humaine mais, sans même parler des diverses (et bonnes) adaptations de l’invasion des profanateurs de sépultures (signées Siegel, Kaufman et Ferrara), il faut se replonger dans ce chef d’œuvre de Carpenter intitulé They live (Invasion L.A). Il y était déjà question d’extra-terrestres vus par un tout petit groupe d’individus. Sur ce canevas de série B, le grand John réalisait un film politique percutant, véritable brûlot contre l’Amérique reaganienne.

Avec The faculty, il ne reste qu’un film de potache d’une grande sottise et même pas bien réalisé.

C’est dire si on a perdu au change…

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 12 commentaires
Vendredi 21 septembre 2007 5 21 /09 /Sep /2007 22:20

Le prestige de la mort (2006) de et avec Luc Moullet et Bernadette Lafont

 

Sorti en catimini au début de l’été, le dernier film de l’ex-critique des Cahiers du cinéma Luc Moullet dresse un constat assez similaire au Metteur en scène de mariages de Bellocchio : pour avoir du succès aujourd’hui, mieux vaut être mort ! Venu hier soir présenter son film dans la salle art et essai locale, le facétieux metteur en scène expliqua à un public essentiellement lycéen que ses films avaient du succès mais qu’il fallait compter un délai de… 24 ans ! Fort de ce constat, Luc Moullet, le cinéaste « fictif » du Prestige de la mort  décide d’employer les grands moyens pour réduire ce délai en empruntant l’identité d’un cadavre qu’il découvre en pleine montagne (diable ! un énarque qui plus est !) en espérant que l’annonce de sa mort permettra de redécouvrir son œuvre. Il espère ainsi pouvoir financer son projet de grand film britannique en costumes, adapté d’un roman de Thomas Hardy (dont on voit quelques images rêvées assez désopilantes).

Je n’avais vu jusqu’à présent que deux films de Moullet : le délicieux La comédie du travail et Parpaillon. Ce n’est pas beaucoup mais c’est un minimum pour comprendre ce que je vais écrire du Prestige de la mort, comédie burlesque totalement aberrante (au sens où l’on n’imagine pas qu’il soit encore possible qu’une telle pousse puisse germer sur le terreau ratiboisé et javellisé du cinéma français) et sur le cinéma à nulle autre comparable de cet hurluberlu. S’il fallait absolument trouver un voisinage lointain à ce franc-tireur iconoclaste, on pourrait à la limite citer certains films de Mocky avec qui Moullet partage le même sens de l’absurde. Mais la colère et l’hystérie propres au cinéma de Mocky ont laissé place à un flegme et une dérision piquante chez Moullet. Rien ne symbolise mieux Le prestige de la mort que la voix un peu traînante et disharmonieuse du cinéaste. C’est du burlesque nonchalant, souvent complètement débile mais regorgeant de petites notations drolatiques et de détails loufoques  (la principale chaîne publique française devient France d’œufs et l’on voit le bureau de la directrice –la complice Bernadette Lafont- envahi par des coquetiers et autres bibelots de gallinacés).

Avec Mocky, Moullet partage également la même économie de cinéma (c’est une manière euphémique de dire que leurs films sont totalement fauchés !) et il est d’ailleurs beaucoup question d’économies dans Le prestige de la mort : le cinéaste imagine tourner ses extérieurs anglais dans les Alpes pour éviter les frais d’Eurostar, il fait jouer des figurants nus pour réduire les dépenses en costumes, etc.  

Le film suit donc son petit bout de chemin sur les traces de son cinéaste qui doit faire face à toutes sortes de problèmes : ressembler au cadavre qu’il a trouvé pour endosser sa nouvelle  identité (le voilà contraint aux « lunettes placebo » !), faire retrouver le corps du faux Luc Moullet mais pas trop vite car sa mort risque d’être éclipsée par celle de Jean-Luc Godard (on aimerait savoir ce que pense l’intéressé de cette farce macabre !) qui survient au même moment, éviter un maître chanteur (Bouvet) puis la police (qui le soupçonne désormais de meurtre)… Moullet déploie son sens de la comédie en jouant sur deux registres : les gags visuels à la Tati (mais un Tati sous tranquillisant !), à l’image de ces badauds qui se baladent en pleine montagne avec leurs parasols en guise de deltaplane (Moullet nous expliqua qu’il voulait des parapentistes mais que ces engins étaient interdits sur le site du tournage. Du coup, il a eu recours à un subterfuge visuel en utilisant ces parasols totalement insolites qui déconcertèrent beaucoup une jeune lycéenne de la salle !) ; et des gags plus « agressifs » où le cinéaste se moque, en vrac, du financement du cinéma français et des chaînes de télévision (la directrice abrutie qui confond Thomas Hardy et Henry James), de la police (totalement incompétente et stupide, du commissaire qui veut toucher sa retraite à l’inspecteur zélé hors du coup en passant par le brave nègre qui joue aux machines à sous pendant tout le film), des élites (Moullet a peur qu’une analyse génétique révèle qu’il n’a pas un cerveau d’énarque !)…

Le résultat est totalement foutraque, et l’interprétation assez hasardeuse (mais elle nous valut une remarque d’un spectateur qui donna lieu à un assez fabuleux développement de Moullet sur sa fameuse « politique des acteurs » qui valait à lui seul le déplacement) ajoute à l’impression de joyeux bordel.

Je ne suis pas sûr que ce film soit encore en salles, même à Paris. Je ne sais même pas s’il faut vous le conseiller tant le résultat ne ressemble à rien d’autre qu’à du Luc Moullet. Mais je dois aussi vous confier avoir pris un certain plaisir à découvrir ce Prestige de la mort (remake d’un film de Cecil B. de Mille, tout de même !) où Moullet se filme en cinéaste clochardisé, dernier mohican déphasé et témoin loufoque d’une époque révolue…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires

Calendrier

Novembre 2014
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
             
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés