Quantcast
Samedi 22 avril 2006 6 22 /04 /Avr /2006 20:31

Une fois n’est pas coutume, nous n’allons pas parler d’un film en particulier mais d’un programme de courts-métrages expérimentaux (des années 20/30) et de La souriante Madame Beudet (1922), moyen métrage d’ « avant-garde » de Germaine Dulac. C’est Arte qui nous a offert ces films et cette heureuse initiative mérite d’être saluée car le cinéma expérimental n’a aucun droit de cité à la télévision (ni d’ailleurs sur grand écran pour quiconque n’est pas parisien !) et c’est scandaleux. Je ne comprends pas que l’on puisse se dire cinéphile et ne pas être attiré par les expériences les plus extrêmes. L’art, c’est aussi nous conduire vers les limites et je pense qu’au même titre que le cinéma de kung-fu, les comédies franchouillardes des années 80, les films d’horreur italiens et espagnols des années 70, les films pornos…, le cinéma expérimental doit exciter la curiosité du cinéphile. Il fut un temps où la salle d’art et d’essai de ma ville tenta de consacrer quelques soirées (trois dans l’année) au cinéma expérimental. Quelque fois, le choc fut rude ; mais j’ai pu y découvrir aussi de véritables petites perles signées Len Lye, Norman McLaren, Isidore Isou, Maurice Lemaître ou Marcel Hanoun.

 

 

Hier, nous avons du nous contenter de grands « classiques » signés Hans Richter, Oskar  Fischinger et Walther Ruttmann. Tout trois ont des formations de peintre ou de musicien et ont fréquenté l’avant-garde artistique de l’époque. Richter, par exemple, est une grande figure du mouvement Dada. De leurs expériences, les trois artistes tirent leur singularité : Fischinger et Ruttmann ont une approche plus « musicale » du cinéma alors que Richter l’aborde de manière picturale.

Dans Etude n°7 et Composition en bleu, Fischinger illustre avec des formes géométriques des morceaux musicaux. Au son d’une symphonie de Brahms (celle que Chaplin écoute à la radio dans Le dictateur lorsqu’il fait la barbe à ses clients), les formes d’Etude n°7 semblent s’allonger et s’emballer au rythme de la musique. A partir de formes blanches sur un fond noir, Fischinger réalise un film hypnotique et emploie le même procédé dans Composition en bleu, sauf que le ballet de formes est cette fois colorisée et donne lieu à un feu d’artifices très beau.

Spiritual constructions du même Fischinger relève déjà plus du cinéma d’animation : des personnages et des décors en ombres chinoises ne cessent de se métamorphoser et de former, là encore, un ballet de formes abstraites. C’est très réussi. Fischinger continuera d’ailleurs dans la voie de l’animation. Exilé aux Etats-Unis au moment de la guerre, il participera à l’aventure de Fantasia. Sauf que la séquence qu’il réalisa sera jugée « trop abstraite » et sera retouchée.  Sans commentaire.

 

 

Des trois cinéastes, Walther Ruttmann fut celui qui tourna le plus mal puisqu’il adhéra à la cause nazie et fut tué sur le front russe en 1941 alors qu’il tournait des actualités. Le nom de Ruttmann restera surtout pour les documentaires qu’il tourna sous l’influence de Dziga Vertov (Berlin, symphonie d’une grande ville). Dans La symphonie filmée, il livre lui aussi un ballet de formes qui semble vivre en suivant la musique. Volutes lumineuses mauves, cercles bleus ; Ruttmann travaille surtout les questions de rythme, de luminosité et de couleur. Un poil trop long, ce film est également très beau et assez hypnotique. Certains passages rappellent les toiles les plus abstraites de Mirò.

 

 

Comme ses compères dadaïstes Marcel Duchamp et Man Ray, Hans Richter a tout de suite été intéressé par les potentialités de cet art nouveau qu’était alors le cinéma. Comme Fischinger et Ruttmann, il a réalisé des films totalement abstraits comme ce Rythmes 21 (de 1921), composé uniquement de formes géométriques noires et blanches.  On pense aux recherches de Malevitch sur le suprématisme. Sauf que le mouvement donne une vigueur que n’ont pas forcément certaines toiles abstraites. Ici, un rectangle noir qui s’élargit sur un fond blanc donne le sentiment d’un passage vers un ailleurs et cet agencement de formes en mouvement finit également par fasciner. Dans Etude cinématographique (là encore, un jeu sur les formes circulaires avec notamment de nombreuses images d’yeux) et Fantômes du matin, Richter a recours à des images filmées. Ce dernier film ne manque d’ailleurs pas d’un charmant humour surréaliste puisque le cinéaste s’amuse avec tous les trucages cinématographiques possibles : les chapeaux melons volent au-dessus du jardin, un service à thé se brise et se reconstruit (jeu avec le ralenti et le retour en arrière), un nœud papillon se défait tout seul et quatre hommes peuvent sans problème se cacher derrière un poteau tout fin… Même en ayant recours à la figuration, c’est les questions de rythme qui préoccupent Richter qui explore ici toutes les possibilités visuelles du cinéma.

 

 

Le gros morceau de la soirée devait être la souriante Madame Beudet de Germaine Dulac, cinéaste célèbre pour avoir fait scandale aux Ursulines avec son film La coquille et le clergyman (avec Antonin Artaud ) . Grâce à ce film, Dulac a obtenu sa réputation de cinéaste d’ « avant-garde ». Or la souriante Madame Beudet ne relève absolument pas de cette catégorie mais plutôt du « film d’Art » qui fut l’une des inventions les plus funestes pour le     cinéma français. En effet, c’est avec la naissance de ce « film d’Art » (1908 : l’assassinat du duc de Guise) que les bourgeois tente d’extraire le cinéma de ses origines populaires et foraines pour lui donner ses lettres de noblesse en le faisant traiter de « grands sujets » et en le ramenant du côté du théâtre et de la Culture.

Ici, Dulac combine tous les tics de ce cinéma là :  théâtre bourgeois (les atermoiements d’une femme mal-mariée), la lourdeur psychologique, le goût pour le grand sujet (la condition féminine). Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point c’est pesant : les sous-titres viennent surligner ce que l’image n’aura plus qu’à illustrer et les quelques « recherches » formelles (en fait, des transparences) sont également annoncées lourdement (attention, ceci est un rêve !). J’ai ressenti le même type d’ennui que face au pensum de Marcel L’Herbier l’inhumaine, autre exemple de ce cinéma d’Art hautement Kulturel !

 

 

Après une série de courts-métrages vifs, insolents et iconoclastes ; on aurait préféré qu’Arte nous propose Un chien Andalou ou les films de Man Ray plutôt que ce monument de ringardise bourgeoise !

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Vendredi 21 avril 2006 5 21 /04 /Avr /2006 20:02

 

Le retour des morts-vivants (1973) d’Amando De Ossorio

 

 

Nous avions laissé la planète dans un triste état à la fin de La révolte des morts-vivants. Les zombies avaient proliféré et laissé un chantier préfigurant une apocalypse peu reluisante. Au début du Retour des morts-vivants, deuxième opus de la tétralogie ibèro-zombiesque (l’Ibère a été rude !) d’Amando De Ossorio, l’ordre semble rétabli et la planète va mieux, je vous remercie.

Prologue. Il y a 500 ans, les paysans d’une petite bourgade reculée s’en prennent aux templiers et les brûlent vifs en ayant pris soin avant de les rendre aveugles, au cas où une incinération ne suffirait pas (d’où le titre espagnol du film qui aurait du être traduit plus justement par « l’attaque des morts sans yeux »). Les plus cultivés de mes lecteurs noterons au passage que ces templiers devaient déjà être à la base des morts-vivants puisque l’action du prologue est censée se situer en 1472 (en gros) alors que l’ordre des templiers a disparu au début du XIVe siècle (merci Robert !). Ceci dit, je demanderai aux plus cultivés de mes lecteurs de ne pas commencer à m’interrompre dès le début de cette note sinon on ne va pas s’en sortir et je ne suis pas prêt de passer à table !

 

 

500 ans plus tard, c’est la fête au village mais c’est aussi le moment où les templiers vont accomplir la vengeance qu’ils avaient annoncée. De Ossorio fait à nouveau ressortir les morts des tombes : la photo est toujours très belle mais je le soupçonne également d’avoir repris tel quel certains plans du premier film (que voulez-vous : choc pétrolier = crise = économies !). Une fois dehors, nos templiers énucléés enfourchent à nouveau leurs montures et rempilent dans le crime. On notera qu’un demi-millénaire sous terre ne les a pas rendu plus dégourdis et qu’ils se déplacent toujours avec autant d’énergie qu’un joueur de djembé  ayant fumé trois sticks !

Prenez cette séquence très drôle où un vilain drôle, moustachu de surcroît, arrive après avoir insisté lourdement, à se retrouver dans le lit d’une jolie blonde. Nous les retrouvons après qu’ils aient fait ce qu’ils avaient à faire et notre damoiselle s’avère boudeuse (éjaculateur précoce ? haleine de fumeur ? fan de Michel Sardou ? ) alors que monsieur rayonne et fume. Soudain, on frappe à la porte ! Ciel ! qui ça peut-il bien être ?  (nous, nous savons qu’il s’agit des templiers mais l’état zombiesque ne dispense pas d’un certain savoir-vivre et on n’entre pas chez les gens sans frapper !). « Est-ce que c’est ton père ?» s’exclame notre ineffable moustachu  en se planquant. Sa maîtresse va regarder par la fenêtre et hurle lorsqu’elle voit la tête de mort qui la fixe. En entendant ça, l’autre crétin veut aller vérifier ce qui se passe sans croire sa dulcinée qui hurle de ne pas ouvrir les volets. Et bien figurez-vous qu’il le fait et le regrettera amèrement puisqu’il ne sera plus en mesure d’écouter Michel Sardou avec ce que lui font subir les templiers (c’est un peu n’importe quoi, ce que j’écris là. Faut que je me modère sur la cocaïne !). De plus, nous nous rendons compte que les invités indésirables ont fait des salamalecs avec cette histoire de porte alors qu’il suffisait de la pousser un peu pour rentrer. Mais pour une fois, nous avons affaire à une héroïne un peu plus énergique qu’une militante Douste-Blazyste et elle arrive à filer en enfourchant un cheval emmailloté de ses agresseurs. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est que ces chevaux ne se déplacent qu’au ralenti ! Le cinéaste filme effectivement chaque cavalcade des morts-vivants au ralenti avec force chœurs gothiques en fond sonore. Mais lorsque notre demoiselle peut enfin s’échapper et que l’on constate effondré que le cheval part une fois de plus au ralenti, on se dit que l’effet recherché par le cinéaste se révèle cette fois totalement abscons.

 

 

Bref, vous aurez compris que c’est un peu n’importe quoi mais que c’est pour ça que c’est drôle. Le scénario, démarquant cette fois sans vergogne la nuit des morts-vivants de Romero (avec des zombies faisant le siège d’une église où s’est réfugié un petit groupe de survivants emmené par un héros Dick Riversien), ménage de grands moments de flottement splendouillet (on tente d’avertir le gouverneur mais il est persuadé que tout les fêtards sont beurrés comme des petits Lu et comme il se fait tard (eh ! eh !) , il se couche avec une demoiselle que je n’ai pas identifié et n’envoie pas des renforts ce qui, entre nous soit dit, permet de limiter ainsi le budget figuration).

 

 

Ce n’est pas tout ça mais je commence à avoir faim et je me rends compte que je ne vous ai pas parlé du film. Mais comme c’est un peu la même chose que La révolte des morts-vivants , je vous renvoie à la note ad hoc. Notons cependant quelques très beaux moments où le hiératisme de ces zombies aveugles fait merveille, notamment dans cette scène assez cruelle où le vilain maire envoie aux templiers une petite fille comme appât pendant qu’il cherche à rejoindre une voiture. 

Notons également qu’on aurait pu épargner des vies humaines si tous ne s’étaient pas précipités pour tenter de s’enfuir. En effet, au petit matin, les morts-vivants s’effritent sans la moindre explication valable mais de manière assez esthétique.

J’espère que même si je vous ai dévoilé la fin, vous aurez quand même envie de découvrir cette série Z aussi charmante que surannée…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Jeudi 20 avril 2006 4 20 /04 /Avr /2006 23:18

 

Les compagnons de la marguerite (1966) de Jean-Pierre Mocky avec Claude Rich, Francis Blanche, Michel Serrault, Roland Dubillard, Michael Lonsdale, Jean Tissier

 

 

Je le disais à propos de l’étalon : les films de Mocky fourmillent d’idées pour rendre la vie moins triste et pour se révolter contre notre « monde de l’erreur complète » [William Blake]. Après avoir proposé le pillage des troncs d’église (un drôle de paroissien), la création d’un contingent d’étalons destiné à satisfaire les désirs des femmes mal mariées ou la mise sur pied de commandos s’attaquant aux antennes de télévision (la grande lessive) ; voilà que notre cinéaste survolté propose ici de s’attaquer aux registres d’état civil et, tel le grand nabab révolutionnaire Anacharsis Cloots, de refondre l’identité de chacun selon son bon vouloir.

Matouzec (Claude Rich), expert en écritures, travaille à la bibliothèque nationale. Malheureux en ménage (sa femme passe sa journée devant la télévision), il décide un jour de se livrer à un échange. Il propose par annonce  d’ offrir sa femme à un homme à qui elle correspondrait et de prendre en retour la femme de celui-ci. Et pour éviter les lourdes procédures du divorce, la paperasse et la valse des avocats ; il met à contribution son talent pour falsifier les registres d’Etat civil et créer de nouveaux couples ni vu, ni connu…

 

 

Comme d’habitude chez Mocky, la bonne idée de départ fait boule de neige et le film prend des proportions « hénaurmes ». Echauffé par l’idée de « tout faire sauter », Matou fonde une société secrète (ces fameux compagnons de la marguerite) et devient un Robin des bois matrimonial accourant pour secourir tous les malheureux en ménage. Il faut voir le commissaire Papin (Michel Serrault) se rallier à sa cause lorsqu’il se rend compte qu’il va pouvoir se débarrasser de sa femme (un mélange de Jeanne Fusier-Gir –pour le côté bourgeoise revêche- et de Demi Moore –pour le côté paramilitaire et les entraînements musclés qu’elle fait subir à son diable d’homme !) et devenir enfin veuf !

Menée sur un rythme allègre, la farce est souvent amusante et permet une fois de plus à Mocky de s’en prendre joyeusement aux institutions. Les flics sont tournés en ridicule, l’institution du mariage est bafouée (surtout dans son acceptation bien-pensante) et le cinéaste plaide pour l’amour véritable loin de tout formulaire, registre et fiche d’état civil exerçant un contrôle inadmissible sur l’individu libre. Quitte à choisir, et si elle est le fait d’individus consentants et libres, il opte plutôt pour la polygamie joyeuse contre ces unions de convenance dont il est impossible de se défaire ensuite et qui enterrent l’amour sous les décombres de l’ennui et de la morosité quotidienne. On retrouve dans ces compagnons de la marguerite cet esprit frondeur et libertaire qui nous réjouit tant chez Mocky.

Ses films des années 60 vieillissent fort bien (mais je suis persuadé que dans 30 ans, on pourra revoir avec grand plaisir les films qu’il tourne actuellement) et s’avèrent foutrement prémonitoire de cette révolution des mœurs qui allait secouer la France après 68.  Mocky ne cesse de tancer les hypocrites et les pères la pudeur de l’époque avec une verve qui fait toujours plaisir à voir (et qu’on retrouverait avec peine dans les navets que tournent Clovis Cornillac ou Jean Dujardin !).

 

 

A part ça, c’est du grand Mocky 3D : Destruction, Délire et Décapage. Ca part dans tous les sens : les acteurs prennent un malin plaisir à en faire des tonnes (il faut voir Francis Blanche mignonne comme tout dans sa robe de mariée !), les situations sont abracadabrantes (Matou et sa bande finissent par attaquer les mairies avec un camion de l’EDF), les jeux de mots foireux et autres calembours navrants tombent comme pluie sur les côtes du Finistère en automne (Blanche joue le rôle du commissaire Leloup et ne cesse de hurler à la manière de l’animal qu’évoque son patronyme), les détails complètement surréalistes foisonnent (les flics qui tirent sur les pigeons de Paris et les font rôtir au commissariat) , les trognes les plus improbables défilent (de l’exhibitionniste poilu au début du film à la galerie de magistrats du tribunal dans la scène finale). On nage dans l’iconoclastie la plus complète et c’est jubilatoire.

Chapeau Monsieur Mocky !

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 18 avril 2006 2 18 /04 /Avr /2006 12:56

 

La salamandre (1971) d’Alain Tanner avec Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau, Jacques Denis

 

 

Puisqu’un blog n’est finalement rien d’autre qu’un journal intime, sacrifions une fois de plus à la petite histoire. Lorsque j’étais plus jeune, nous habitions, ma famille et moi, dans une campagne tellement reculée que nous ne captions à la télévision que les trois premières chaînes nationales. Pas de Canal + (même en clair), ni de feue la 5 ou M6. Dans ces conditions, on se doute que l’apprenti cinéphile que j’étais devait se contenter de ronger son frein tout en remerciant chaleureusement des gens comme Claude Jean-Philippe et Patrick Brion pour lui avoir permis de découvrir autre chose que le gendarme à Saint-Tropez ou le corniaud.

Habitant dans l’est de la France, nous recevions néanmoins une quatrième chaîne, à savoir la télévision suisse romande. Ne souriez pas : aussi modeste soit-il, ce canal m’a permis de découvrir un nombre important de films que je n’aurais jamais vus sur les chaînes françaises. Je me rappelle notamment du « film de minuit » du samedi soir qui m’a permis de découvrir tous les « classiques » du cinéma d’horreur et fantastique (du Poltergeist de Hooper aux raretés de Romero –Martin, la nuit des fous-vivants- en passant par la série des Damien et les films de Craven, Carpenter et consorts…).

Il arrivait également à la TSR de diffuser ce que nous appelons communément des « films d’auteur ». Là encore, je ne vois pas de quelle autre manière j’aurais pu découvrir un Godard plutôt rare (le très beau les enfants jouent à la Russie) et surtout (c’est là où je voulais en venir), les films de la « nouvelle vague » suisse. Grâce à cette petite chaîne (qui d’ailleurs est devenue beaucoup plus banale avec le temps !), je connais (un peu) le cinéma de Michel Soutter (l’escapade), de Claude Goretta (Pas si méchant que ça, l’invitation, la dentellière) et surtout, d’Alain Tanner, le plus marquant des trois.

 

 

Je repensais à tout ça en découvrant la salamandre, le film le plus renommé du cinéaste que je n’avais jamais vu. Et je me disais qu’on serait assez inspiré de se pencher à nouveau sur ce « nouveau cinéma » qui, dans la lignée de la Nouvelle-Vague française, éclôt un peu partout dans le monde et même en Suisse à partir du milieu des années 60.

La salamandre adopte d’emblée l’habillage « moderniste » de l’époque : tournage en 16 mm , noir et blanc brut de décoffrage, son direct… Nous sommes face à du cinéma « pauvre » sans que ce manque de moyens soit synonyme d’indigence.

Pierre et Paul , deux amis journaliste et écrivain, acceptent une commande de la télévision pour écrire le scénario d’une fiction à partir d’un fait divers somme toute assez banal : celui d’une jeune femme qui aurait blessé d’un coup de fusil un vieil oncle acariâtre.

 

 

Cette jeune femme dont les deux zozos (et le cinéaste) vont tenter de dresser le portrait : c’est Rosemonde (fabuleuse Bulle Ogier) , salamandre qui traverse les flammes du monde sans se brûler (en conservant sa liberté).  Nos deux bonshommes vont s’appliquer à la cerner de manière contradictoire. Pour Pierre (l’excellent Jean-Luc Bideau), c’est la vérité documentaire qui prime. Tel Truman Capote, il va aller trouver les témoins du fait divers et mener son enquête pour cerner la personnalité de cette jeune femme qu’il cuisine sans arrêt. Pour Paul (Jacques Denis), c’est par la fiction que peut émerger la vérité du personnage. Il est donc chargé de l’écrire à partir des quelques éléments qu’il connaît d’elle.

La réussite de la salamandre provient de cette alchimie parfaite entre ces deux éléments hétérogènes que Tanner reprend à son compte. D’un côté, il ne cessera de conserver un regard « documentaire » , rendu d’autant plus crédible par le dénuement affiché de l’entreprise et le filmage au ras du quotidien (la Suisse et ses hivers brumeux). De l’autre, il parasite sans cesse cet aspect documentaire en introduisant une voix-off totalement romanesque et en montrant que les hypothèses « fictionnelles » de Paul se vérifient souvent dans le réel.

Sans arrêt, il y a un va-et-vient entre la fiction et le documentaire. Et plus on pense s’approcher de la vérité de Rosemonde, plus elle nous échappe et devient opaque (à l’image de ces moments où elle rentre en elle-même et suit convulsivement de la tête le rythme du juke-box ). La force de Tanner, c’est de montrer une femme qui est toujours « pensée » par quelqu’un, qui n’est jamais elle-même.

La salamandre est un grand film sur l’aliénation de l’individu et sur son désir d’échapper à cette manière dont le monde nous mutile (vous l’aurez compris, il s’inscrit en pleine ligne post-68) .

Outre Pierre et Paul qui veulent absolument la faire rentrer dans des cases précises, Rosemonde est prisonnière, comme tout le monde, des geôliers étatistes (flics, huissiers, inspecteur de la Défense Civile) et des minables gardes-chiourmes de l’ordre capitaliste (petits patrons onctueux, hideux contremaîtres…). Sans didactisme aucun, Tanner montre avec une force rare l’ennui qui suppure de l’esclavage du travail (voir les scènes où Rosemonde enfile la chair à saucisse dans les boyaux à l’usine ou celles où elle vend de ridicules chaussures…) et rêve d’un monde délivré de toutes ces chaînes (superbe lecture d’un passage magnifique de Heine, optant pour une utopie que le cinéaste défendra également dans le beau Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000).

 

 

La belle utopie libertaire de ce film passe aussi par l’Art. D’une certaine manière, Paul et Pierre n’auront pas percé le secret de Rosemonde. D’un autre côté, ils auront été les seuls à la voir comme elle est vraiment : à savoir un individu libre. N’est-ce pas la tâche du cinéma de faire voler en éclat les catégories aliénantes qu’on nous assigne et d’accompagner l’avènement de l’individu libre ?

C’est en tout cas ce que nous propose la salamandre de manière assez magistrale…  

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Samedi 15 avril 2006 6 15 /04 /Avr /2006 12:58

 

La révolte des morts-vivants (1971) d’Amando De Ossorio

 

 

Malgré quelques joyeuses digressions sur Jean Gourguet, accueillies par une glaciale indifférence, ce blog prend depuis quelques temps un caractère très sérieux et risque de sombrer dans le doctoral par la faute d’une grille télévisuelle n’offrant que trop peu d’aberrants nanars dont nous nous délectons. Profitons donc de cet instant pour saluer Arte (une fois n’est pas coutume !) pour son audacieuse case du jeudi soir consacrée au cinéma « trash ».

N’ayant pas eu le courage jusqu’à présent de veiller pour revoir de bons films bien déjantés (le masque du démon de Bava, la nuit des morts-vivants de Romero, l’excellent Supervixens de Russ Meyer…), je n’avais pas salué cette heureuse initiative. Je le fais de bon cœur, d’autant plus que les raisons de se plaindre d’Arte sont de plus en plus nombreuses (ceci dit, nous auront droit à du cinéma expérimental la semaine prochaine : encore une raison de se réjouir).

 

 

Bref, venons-en à nos morts-vivants espagnols et à ce premier opus consacré par Amando De Ossorio aux zombies templiers (sa tétralogie restera son titre de gloire).

Prologue. Des chevaliers templiers sacrifient lors d’un rituel somme toute assez obscur une jeune femme attachée à une croix de torture. La caméra ne sait pas trop où se placer alors le cinéaste fait des plans d’ensemble en plongée ou des gros plans des lames d’épées pénétrant la poitrine dénudée de la vierge (yeah !). Dès cette première séquence, nous sommes dans le bain : de la série Z avec toutes ses promesses de ringardise (certes) mais aussi d’une véritable beauté. Nous ne sommes pas dans une économie de cinéma classique. Il serait donc facile (et idiot) de se gausser du manque de moyens évident du film, des incohérences du scénario, de la nullité absolue de l’interprétation (là, c’est vraiment dur, d’autant que le doublage en français n’arrange pas les choses mais participe d’une certaine manière à l’étrangeté de la chose).

Mais si on accepte les conventions de ce type de film , on devra reconnaître la réussite indubitable de certains passages et la sincérité (mêlée de roublardise) d’un cinéaste qui cherche malgré tout les aléas de sa production à imposer une vision.

 

 

Comme chez Jean Rollin ou son compatriote Jésus Franco ; c’est le scénario qui pêche chez Amando De Ossorio. Après le prologue décrit ci-dessus, nous voilà au bord d’une plage où Betty croise une vieille amie pas vue depuis leurs études communes : Virginia. Arrive un bellâtre qu’on devine être le petit ami de Virginia et en moins de temps qu’il n’en faut à l’éjaculateur précoce pour venir à bout de Catherine Zeta-Jones (eh !eh !) ; notre homme arrive à convaincre Betty de partir avec eux en week-end. Dans le train, les choses s’enveniment et Virginia saute en marche et part seule en pleine campagne (ben oui, c’est la seule solution trouvée pour que des personnes vivantes se rendent dans l’abbaye désormais hantée !) . Bref, Virginia est certainement une gentille fille (toute femme qui porte des shorts aussi courts et aussi moulants ne peut être que gentille !) mais pas très maligne puisqu’en ayant toute la région pour elle seule, elle décide de camper dans des ruines désaffectées à côté d’un cimetière. Même sans croire aux phénomènes paranormaux, je ne connais pas de lieux moins accueillants pour dormir (à part peut-être les bancs de l’assemblée nationale…).

Bref, après le premier zigouillage commis par les zombies, Betty et Roger décident de se bouger les fesses et de retrouver leur amie. Roger, qui combine le look du surfeur à gourmette et du jeune cadre madeliniste (beurk !) s’avère aussi un fin latiniste alors que son apparence laissait présager un QI de moule (« si mon latin ne me trahit pas , nous sommes en présence de rites templiers » dit-il en substance pour notre plus grande joie !).  Le pot au rose est découvert et avant d’avoir pu s’organiser, les zombies auront décimé un certain nombre d’individus jusqu’à un final ne laissant rien présager de bon pour l’humanité mais offrant au spectateur le bonheur d’espérer une suite.

 

 

Ce trop long descriptif vous aura fait comprendre que le film est construit de manière assez incohérente (alors que les morts-vivants sont aveugles et mous comme un programme électoral de l’UDF, aucun personnage n’a l’idée d’arrêter de crier et de prendre les jambes à son cou) et que la faiblesse de ce scénario qui se traîne empêche une totale adhésion du spectateur.

Néanmoins, le film réserve de très beaux moments de mise en scène. Comme Rollin, De Ossorio est un cinéaste de la vision et offre soudain des plans d’une stupéfiante beauté (les zombies qui sortent lentement de leurs tombes dans un cimetière embrumé). La photographie est vraiment très soignée et arrive à créer une atmosphère gothique dans la lignée des classiques de l’épouvante anglo-saxonne. Les templiers morts-vivants, squelettes énuclées sont aussi très réussis et leurs apparitions, soulignées par des chœurs lointains et une abondance de ralentis sont très belles.

Parfois, le cinéaste prend des partis-pris curieux mais assez gloupitants, comme lorsque l’héroïne est trahie par les battements de son cœur (série de zooms saccadés sur la poitrine de la belle) qui la font repérer par les assaillants.

Une autre séquence montrant l’attaque d’une jeune femme dans une galerie de mannequins rappelle certains films de Bava (Une hache pour la lune de miel, notamment) avec son éclairage rouge pétant.

L’ensemble est terriblement inégal mais voilà le type même de curiosité que je recommande chaleureusement aux amateurs de cinéma bis…

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires

Calendrier

Mai 2013
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés