Mardi 21 août 2007 2 21 /08 /Août /2007 10:50

Johnny got his gun (1971) de Dalton Trumbo

 

LE MAITRE : Eh bien! Que vous arrive-t-il ? Que veulent dire ces yeux rougis ? C’est cet été meurtrier qui vous affecte autant ?

LES DEUX DISCIPLES : L’été meurtrier ?

LE MAITRE : Je fais allusion aux disparitions successives de Michel Serrault, d’Ingmar Bergman, d’Antonioni et même à celle d’Isidore Isou dont personne n’a parlée. Pourtant, le pape du lettrisme fut également cinéaste (voir ici)

LE DEUXIEME DISCIPLE : Non ! Non ! En fait, nous venons de revoir Johnny got his gun de Trumbo…

LE PREMIER DISCIPLE : Beau film, n’est-ce pas ?

LE MAITRE : Beau film d’écrivain, oui…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Qu’entendez-vous par là ?

LE MAITRE : Bah, vous connaissez l’histoire autant que moi : Trumbo fut avant tout un grand scénariste à Hollywood (notamment pour Preminger et Kubrick) dont les activités politiques lui valurent la prison et l’exil aux sombres heures du Maccarthysme. Johnny got his gun, adaptation du roman pacifiste qu’il publia en 1939, reste sa seule réalisation pour le grand écran…

LE PREMIER DISCIPLE : Et vous pensez que ce film n’est pas « cinématographique » mais « littéraire ». Est-ce un véritable défaut ?

LE MAITRE : Je n’ai pas tout à fait dit ça. Mais il est vrai que Johnny got his gun est assez « littéraire » dans sa construction et sa narration. Cela peut nuire au film lorsque Trumbo a recours à des « trucs » un peu scolaires témoignant d’une certaine timidité quant aux possibilités du cinéma (la manière de souligner que nous sommes dans un monde onirique ou dans le passé de Johnny en ayant recours à la couleur alors que la réalité est noire et blanche). Mais cela peut également servir un film dont certains passages s’avèrent très subtils grâce à la finesse de l’écriture (je pense à la relation entre Johnny et son père à travers une histoire –très littéraire pour le coup- de canne à pêche)

LE DEUXIEME DISCIPLE : Ah oui ! C’est vraiment très beau…

LE PREMIER DISCIPLE : Personnellement, j’aime également beaucoup le premier flash-back qui se situe à la veille du départ de Johnny et qui coïncide avec sa première nuit d’amour avec sa fiancée…

LE MAITRE : La séquence est, effectivement, très jolie et, là encore, très « littéraire » : il faut vraiment être écrivain pour arriver à traduire avec force l’inquiétude et la timidité qui saisit les futurs amants. La force de Trumbo, c’est de parvenir à saisir le caractère fébrile de cet instant en images et de l’imprégner d’une forte mélancolie en donnant à voir aux spectateurs ce que Johnny est devenu par la suite…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Oui, car le film est quand même mis en scène ! Ce n’est pas juste une mise en images d’un livre…

LE PREMIER DISCIPLE : Certains passages oniriques sont assez superbement filmés et évoquent la peinture inquiétante de Chirico…

LE MAITRE : Trumbo soigne son cadre et sait composer ses plans. Si sa matière première est littéraire, on sent que son film est pensé en termes cinématographiques…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Et puis il ne faut pas oublier le message de Johnny got his gun ! A l’heure où les cow-boys de l’Empire sont allés ravager le Moyen-Orient, il n’est pas mauvais de se replonger dans cette œuvre radicalement anti-militariste…

LE MAITRE : « O Barbara, quelle connerie la guerre ! » C’est classique…

LE PREMIER DISCIPLE : Pardonnez-moi, maître, mais il me semble que le film vaut plus que ce simple vers. En filmant un jeune homme devenu un « monstre » (il ne reste du soldat que son tronc et son visage n’est plus qu’un trou), Trumbo parvient à traduire l’horreur même de la guerre dans le corps des individus. Il me semble que nous la sentons presque charnellement…

LE DEUXIEME DISCIPLE : Parfaitement. C’est d’autant plus fort que nous épousons le point de vue de la conscience de Johnny. Si son corps est détruit à jamais, sa tête fonctionne et Trumbo parvient à nous faire ressentir à quel point ce corps mutilé est devenu une prison…

LE MAITRE : Allez, je vous titille en jouant les blasés mais, dans le fond, je suis bien d’accord avec vous et je serais hypocrite de ne pas avouer avoir versé une petite larme lorsque l’angélique infirmière entre pour la première fois en contact avec Johnny en lui souhaitant « joyeux noël »

LE DEUXIEME DISCIPLE : Ou par le final assez bouleversant…

LE PREMIER DISCIPLE : Eh bien, voilà qui fait plaisir de nous voir tous, pour une fois, d’accord…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Lundi 20 août 2007 1 20 /08 /Août /2007 14:28

Festen (1998) de Thomas Vinterberg

 

En inventant le Dogme et en prononçant leurs « vœux de chasteté » à grand renfort de publicité, Vinterberg et Lars Von Trier eurent le méritent de faire couler beaucoup d’encre et de provoquer l’ire de la critique bien-pensante (je me souviens encore des colères de Michel Ciment au Masque et la plume). Depuis, de l’eau (tiède) a coulé sous les ponts (rouges) et il ne restera de ce fameux Dogme que les deux films que tournèrent sous ses auspices ses deux inventeurs (car, sincèrement, qui peut supporter le cinéma de Jean-Marc Barr ?)  : l’excellent Les idiots de Von Trier et Festen dont je vais vous toucher deux mots dans quelques instants.

Sans entrer dans les détails des préceptes dogmatiques, on se souvient qu’ils se composaient d’un certain nombre d’interdictions : interdiction de tourner un film de genre, de recourir à des filtres ou à des trucages ; et d’obligations : caméra tenue à l’épaule, pas de lumière artificielle et un son direct.  Dans l’esprit des cinéastes, ce Dogme devait permettre aux films de renouer avec une vérité humaine prise sur le vif. Mais en bons « religieux », ils savaient également (et c’est ce qui fait le prix de leurs films), qu’une Loi est faite pour être transgressée et que le « péché » est d’autant plus savoureux qu’il brave un Interdit. En s’imposant un carcan assez lourd et en tentant de ruser avec ces règles (dès le premier plan, Vinterberg viole le Dogme puisque l’image (un homme qui marche au loin sur une route de campagne et téléphone) et le son (parfaitement audible) sont dissociés), les deux cinéastes sont parvenus a inventer une forme cinématographique inédite, s’adaptant parfaitement à leurs propos tout en le dynamitant de l’intérieur.

Que Festen donne, au départ, l’impression d’une vidéo familiale n’a rien que de très logique puisque c’est le sujet du film : dans un hôtel particulier, un père de famille de la haute bourgeoisie danoise convie tout son entourage (enfants et amis) pour fêter ses 60 ans. C’est l’heure des retrouvailles entre les parents et leur descendance : Christian, l’aîné, qui avait une sœur jumelle qui s’est suicidée, Hélène, l’excentrique socialiste qui ramène un petit ami noir et le benjamin Michael, marié et père de trois enfants… Tout se déroule parfaitement jusqu’au moment du discours de Christian, lorsque celui-ci annonce à l’assemblée que son père l’a violé lui et sa sœur lorsqu’ils étaient bambins…

Sur le papier, Festen pourrait être un psychodrame aux semelles de plomb avec sa dramaturgie très construite, ses coups de théâtre ravageurs et sa violence psychologique qui ne s’embarrasse pas de demi-mesures. Or les règles du Dogme permettent à Vinterberg de faire exploser le carcan de ce scénario en impulsant une énergie folle au récit et en arrachant aux comédiens (tous formidables) des accents de vérité déchirants (je pense à ces plans de coupe sur Christian lors de la lecture d’une lettre retrouvée de la sœur décédée). Ce qui pourrait être du Dreyer sous ecstasy ou du Bergman filmé par un Zulawski sous amphétamines (c’est dire !) finit par devenir une véritable tragédie parfaitement maîtrisée malgré les apparences « brouillonnes » du filmage.

Tout y est comme au temps de l’Antiquité tragique : unité de lieu (ce grand hôtel où les fantômes semblent se cacher dans les recoins des chambres), unité de temps (l’arrivée des invités, la soirée d’anniversaire et le départ le lendemain matin), le rôle du chœur (le passage de la scène aux coulisses que représentent les cuisines où le personnel joue un rôle important pour qu’éclatent les vérités) et surtout le thème de la transgression de l’Interdit majeur qui fonde la civilisation (l’inceste) et la punition du Père pour cette faute (et pour que les enfants puissent continuer à vivre).

La « vidéo familiale » que semblait annoncer le début du film (avec ses faux raccords, son cadre alambiqué –les nombreuses plongées vues du plafond- et tremblant…) se change en une tragédie d’une intensité assez remarquable (Bergman n’est pas loin dans certaines scènes) et Vinterberg peut même se permettre de déroger à la loi dogmatique dans ce moment incroyable où le fantôme de la sœur s’incarne réellement le temps de quelques flashes d’une beauté inouïe.

Festen prouve que le cinéma reste un art de l’incarnation et son dispositif théâtral assez lourd n’empêche jamais que ce que l’on voit à l’écran semble « naturel » et incarné. A tel point que Vinterberg parvient même à ressusciter les fantômes.

Comme quoi, le Dogme fut peut-être, avant tout, un formidable aveu de foi dans un cinéma capable de saisir l’humain au-delà de son apparence et de faire revenir au monde les spectres…

 

NB : J’ai insisté avant tout sur l’aspect tragique du film mais il faudrait aussi noter qu’il est également une satire assez corrosive des mœurs bourgeoises avec ses rites (la possible intronisation du jeune fils dans les loges maçonniques) et ses cadavres dans les placards, qu’on ne cesse de dissimuler sous le vernis des apparences.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 17 août 2007 5 17 /08 /Août /2007 22:47

Phantom of the paradise (1974) de Brian de Palma avec Paul Williams, William Finley, Jessica Harper

 

Que dire encore d’un tel film? Les opéras rock furent un bon filon au cinéma et donnèrent quelques grands films, que ce soit Tommy de Ken Russell ou le cultissime (pour une fois, l’horrible expression « film culte » ne me semble pas galvaudée) The rocky horror picture show. Mais je n’en place aucun aussi haut que le Phantom of the paradise de De Palma. Voilà, pour moi, l’archétype de l’œuvre inusable, qui m’a accompagné durant toute ma vie de cinéphile (j’ai bien du la voir une dizaine de fois et je me souviens l’avoir regardée sur la vieille VHS familiale le soir des résultats du bac) et que je connais par cœur (il m’arrive régulièrement, en plus, d’écouter la BO !)

Que dire donc ? Que De Palma revisite avec génie le mythe de Faust qu’il conjugue avec celui du Portrait de Dorian Gray (ce n’est plus un tableau qui vieilli à la place de Swan mais une bande vidéo) et du Fantôme de l’opéra de Gaston Leroux ; le tout mêlé aux thèmes chers au cinéaste : l’image, le pouvoir, la manipulation ? Sans doute…

Il faudrait également parler de l’extraordinaire virtuosité de la mise en scène, de cette utilisation diabolique du « split-screen » pour dynamiser l’action, de ces séquences quasi-burlesques où De Palma filme en deux temps trois mouvements la chute en enfer de notre pauvre Winslow (le compositeur qui se fait voler sa musique et qui devient l’âme damné du « Paradise », l’imposante salle de spectacle où règne le tout-puissant producteur Swan), de ces morceaux musicaux qui s’intègrent parfaitement au récit et qui brusquement vous nouent les tripes (a-t-on déjà aussi bien représenté l’amour impossible du Pygmalion pour sa « créature » qu’au moment où Phoenix entame le déchirant Old love et que le Phantom braque le projecteur sur elle ?) .

Il faudrait également parler du maniérisme de De Palma et de sa conscience d’arriver après la mort du cinéma classique. On retrouve déjà dans Phantom of the paradise des citations d’Hitchcock, quelles soient directes (la scène de la douche de Psychose revisitée de manière parodique et fort drôle puisque Winslow cloue le bec à un affreux chanteur avec une ventouse : un rêve pour tout ceux qui ont déjà entendu brailler Johnny ou Sardou !) ou indirecte (cet étonnant moment où Winslow joue les voyeurs et contemple son aimée dans les bras de Swan sans se rendre compte qu’il est lui-même regardé par une caméra de surveillance). Déjà chez De Palma se développe un dispositif de mise en scène qui révèle que l’image n’est plus innocente, qu’elle est une construction qui autorise la manipulation et qui cache plus qu’elle ne montre…

Enfin, il faudrait presque citer toutes les scènes, tous les enchaînements et mettre un mot pour chaque émotions que procurent ce film magistral et je n’en ai pas le courage, ni même l’envie (les liens qui nous retiennent à certaines œuvres plutôt qu’à d’autres doivent rester secrets).

 

Pourtant, j’ai encore envie d’ajouter quelques mots. J’ai écrit ici même, il y a un certain temps, que mes notes étaient souvent sous l’influence de mes lectures du moment. Un Nabe et me voilà plus véhément, un Debord et me voilà plus mélancolique, un Duras et me voilà incapable d’aligner quatre mots à la suite et de faire une phrase en français (je plaisante : je ne pousse pas le masochisme jusqu’à lire l’affreuse « papesse des caniveaux bouchés » (Desproges)).

Bref, je viens de terminer un livre de Philippe Muray (ici) et j’ai été soudainement frappé par tous les ponts qu’il me semblait possible de lancer entre ses réflexions et le film de De Palma. Car ce que décrit avec une incroyable force Phantom of the Paradise, c’est l’avènement de notre Modernité, la fuite du Réel devant un monde clos (ce temple du rock qu’est le Paradise) et entièrement voué à la fête éternelle (voir le stupéfiant final où les évènements les plus atroces se mélangent avec la liesse générale sans que personne ne puisse distinguer le réel du Spectacle). Dans mon délire interprétatif (mais après tout, est-ce vraiment un délire ?), je voyais dans chaque scène une illustration de la pensée de Muray : obsession de la jeunesse (Swan et son pacte à la Dorian Gray), féminisation du monde (Swan congédiant violemment Winslow de son gynécée), mort de l’Art (la cantate de Winslow) au profit du « toujours plus » de la modernité (Swan fait et défait les modes : le rétro, le « hard » …)… Il y a presque tout d’annoncé dans ce film : les émissions poubelles du style la nouvelle star (voir la séquence de la première audition où l’on entend réellement une jeune femme chanter avec la voix de chèvre qu’on égorge si caractéristique de la Star ac’), la puissance que confère désormais l’image (Swan est le symbole même du démiurge moderne), le recyclage permanent d’une époque incapable de créer (Faust version Juicy fruity) et même l’expression du refus de ce monde qui passe par le terrorisme (la bombe que pose Winslow lors d’une répétion).

J’exagère ? Peut-être… Ca ne vous dispense pas de voir et revoir Phantom of the paradise : on ne se lasse pas d’un tel chef-d’œuvre …

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Jeudi 16 août 2007 4 16 /08 /Août /2007 22:26

Naissance des pieuvres (2007) de Céline Sciamma avec Pauline Acquart, Louise Blanchère, Adèle Henel

 

A priori, rien de nouveau sous le soleil. Naissance des pieuvres se présente comme une de ces chroniques intimistes qu’affectionne particulièrement le cinéma français. La cinéaste décrit avec minutie les états d’âme de trois jeunes adolescentes confrontées à leurs corps, à leurs désirs et à la sexualité. Pourtant, certains détails nous mettent la puce à l’oreille. Que l’univers du film soit, par exemple, totalement débarrassé de la présence des adultes. Le spectateur se dit alors que ce n’est pas le côté « sociologique » (un film sur la « jeunesse » d’aujourd’hui) de la chose qui intéresse Sciamma et c’est une bonne nouvelle. De la même manière, on appréciera que les personnages n’aient jamais recours au téléphone portable, ce fléau des temps modernes, et qu’ils aient recours à des stratagèmes hors d’âge pour sortir et voir leurs petits amis (demander à la copine de passer à la maison et de faire le planton pendant que le couple batifole). Naissance des pieuvres n’hésite donc pas à rompre avec le naturalisme pour présenter une vision stylisée du monde dont la métaphore (très bonne idée) serait la piscine.

C’est effectivement au cours d’un gala de natation synchronisée que Marie, la jeune héroïne du film, développe une fascination irrésistible pour cette discipline et ses rites. Elle s’attache à Floriane, une nageuse plantureuse dont toutes les filles sont jalouses (on la considère comme la « salope » du groupe, comme celle qui couche avec tout le monde) et s’éloigne de la fidèle Anne, dotée a contrario d’un physique plus ingrat…

La première partie du film frappe par sa justesse et Céline Sciamma déroule habilement le fil de sa métaphore en montrant cette piscine et ses vestiaires comme le lieu où entrent en conflit l’individu et le groupe. Le passage de l’adolescence est ce moment où il faut intégrer les normes du groupe et synchroniser ses mouvements à ceux des autres. La cinéaste filme parfaitement bien ces corps engoncés dans leurs imperfections (le moment où Anne se fait surprendre nue par un garçon), et la difficulté de les assumer sous les regards des autres ou, inversement, l’arrogance et les privilèges que confèrent la beauté (Floriane et ses regards hautains sur un monde dont elle sait être le centre) dans cette univers.

Ce monde de la natation est un univers violemment normatif (c’est notre monde !), comme le prouve cette scène absolument glaçante (peut-être une des plus fortes du film) où l’entraîneuse de l’équipe « inspecte » les aisselles des nageuses et repère le moindre poil qui dépasse en réprimandant la fautive. Rien de plus caractéristique de ce délire hygiéniste qui caractérise notre époque et il y aurait long à écrire sur cette phobie du poil qui la caractérise, comme si cette dernière trace du vivant était le plus grand crime envisageable (Pascal Thomas dans son délicieux et résistant Le grand appartement l’avait fort bien compris et avait, à juste titre, interdit à Laetitia Casta de s’épiler sous les bras…)

Comme dans le récent Douches froides de Cordier, la cinéaste force l’intérêt par la manière qu’elle a d’inscrire ces corps juvéniles dans le cadre et de les faire exister à l’écran.

 

Mais une fois les personnages présentés, il faut en faire quelque chose et c’est là, à mon sens, que le bât blesse. Car au milieu du film (j’ai regardé ma montre parce que la rupture est manifeste), il se produit une cassure où un discours sous-jacent vient malheureusement enrober la réalité de ces corps.

Ce moment, vous me pardonnerez de le déflorer (« l’histoire » n’est pas ce qui importe le plus dans ce film), c’est celui où la belle Floriane avoue justement à Marie qu’elle ne l’a jamais été (déflorée !). En faisant cette révélation, ce beau personnage hautain et dédaigneux devient soudain une « victime ». En fait, la belle est pure et vierge mais si tout le monde la prend pour la «Marie-couche-toi-là » du club, c’est parce que son physique avantageux amène tout le monde à le penser et attire tous les regards. Les coupables, sont donc, bien entendu, les hommes qui gravitent autour d’elle comme les guêpes autour d’un pot de miel !

Le film, qui jusqu’à présent se focalisait assez justement sur une réalité précise, dévie finalement vers l’acceptation de ce monde et de sa nouvelle donne : féminisation à outrance (je disais que les adultes étaient évincés mais c’est la même chose des garçons), disparition du sexuel (nous allons y venir) et victimisation outrancière.

Alors que Floriane a pour elle la beauté, qui est l’arme la plus absolue pour réussir dans les affaires du monde aujourd’hui et le plus grand vecteur d’inégalités, la réalisatrice a le culot d’en faire une victime de tous ces sales bonhommes qui veulent jouir de ladite beauté (voir la scène la plus ratée du film, celle où les deux lolitas –mange Google, mange !- éconduisent et punissent un « vieux » (au moins la trentaine !) dragueur Soralien à la sortie d’une boite de nuit).

Floriane est donc la victime désignée du regard que portent sur elle les hommes. Et pour être conforme à cette image, elle désire perdre sa virginité avant de coucher avec le garçon avec qui elle flirte. Et c’est là que le film déploie son discours qui, à mon sens, est le plus antipathique ; lorsque la jeune fille, après avoir fait une croix sur le plan « mon premier sera un vieux rencontré en boite » décide de confier cette délicate tâche à…Marie, son amie.

Outre que la scène est, là encore, assez ratée (qu’on songe, par comparaison, au fameux « fondu au rouge » des Deux anglaises et le continent de Truffaut ou à 36 fillette de Breillat : y a pas photo !), c’est ce qu’elle sous-tend qui effraie : dans notre monde matriarcal, la violence et l’altérité qui naissent de l’acte sexuel peuvent être évincées au profit d’un « petit arrangement entre copines » ne prêtant plus à conséquence.

Bien sûr, les choses sont plus compliquées que ça et Céline Sciamma a le talent d’être plus nuancée (son film est intéressant, je le répète). Cette histoire entre Marie et Floriane peut aussi se lire comme le récit d’une « amitié particulière » à quoi je n’ai rien à reprocher.

Mais on ne m’ôtera pas de la tête qu’il s’agit, dans Naissance des pieuvres, d’en découdre avec le sexuel (en tant qu’il différencie l’homme et la femme) et les hommes qui en sont porteurs. [a]

 

Pour conclure, nous dirons donc que Naissance des pieuvres est un film juste, au deux sens du terme. Juste dans la manière qu’il a de présenter un monde odieusement normatif et prophylactique. Juste dans la manière dont la cinéaste parvient à donner naissance à de jeunes corps et dans la manière qu’ont les trois actrices (parfaites sans exception et étonnamment justes) de les incarner à l’écran.

Juste par contre dans les limites que la mise en scène ne parvient pas à transcender : limites d’un discours sous-jacent assez convenu, limites d’un film qui ne parvient pas à s’élever au-dessus de notre époque et qui finalement semble accepter ses contours de plus en plus fuyants, à l’image de ces deux gamines flottant à la surface d’un grand bain amniotique final.

Ces trois gamines et leur désir de régression sont le monde d’aujourd’hui : infantile, débarrassé du sexuel et outrageusement « féminin ».

Pas sûr qu’il faille s’en réjouir…

 

 



[a] On va dire que j’ergote pour des détails mais il est intéressant de voir comment la cinéaste « déshabille » ses actrices. A celle dont le physique est un peu plus ingrat que les deux autres (tout est relatif), elle offre quelques scènes de nu comme si c’était un droit : puisque vous ne la regarderiez pas en temps normal, je vous « force » à la contempler. C’est presque une mesure anti-discriminatoire (tout comme elle aura droit à une scène d’amour physique). Par contre, les deux autres sont plus jolies et il n’est donc pas question de révéler une seule parcelle de leur nudité : manquerait plus que des « vieux porcs » (c’est ainsi qu’est traité notre dragueur Soralien !) viennent jouir de ce spectacle !

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mardi 14 août 2007 2 14 /08 /Août /2007 12:29

Garden state (2005) de et avec Zach Braff et Natalie Portman, Ian Holm

 

Comment se faire définitivement maudire sur huit générations par ma petite sœur en deux notes ! C’est effectivement encore elle qui m’a offert le DVD de Garden state et je peux donc d’ores et déjà deviner son effondrement en constatant que, là encore, ce film n’est pas ma tasse de thé.

A la question : est-il supérieur à I love Huckabees, je répondrais sans hésiter oui. Destiné aux mêmes festivals que celui du film de Russell (c’est tout à fait le type d’œuvre qu’affectionne Sundance) et au même public (jeune, urbain, connecté sur Internet toute la journée mais de sensibilité « artistique »…) ; le film de Zach Brach a le mérite d’être plutôt modeste et sincère en abordant des thèmes  graves (le deuil, la culpabilité, les névroses familiales…).

Est-ce que cela fait pour autant un bon film ? A cette deuxième question, je répondrais : n’allons pas si vite en besogne…

Garden state et I love Huckabees (je dis cela pour rassurer ma petite sœur) auront au moins eu le mérite de m’éclairer sur ma propre pratique cinéphile et m’ont permis de me rendre compte à quel point j’ai changé quant au regard que je porte désormais sur le cinéma « indépendant » américain. (Je pense que c’est dans ce domaine que mes goûts ont le plus évolué).

Il y a 10 ans, je ne jurais que par ce cinéma là et je le trouvais, à juste titre d’ailleurs, brillant et inventif. C’était l’époque de Hal Hartley, des premiers Kevin Smith (Clerks) et Todd Solondz, de The doom generation d’Araki, de Clean shaven de Kerrigan et de Safe de Todd Haynes ou même de petite merveille classée sans suite comme Denise au téléphone d’Hal Salwen. A côté de ça, des gens comme Jarmusch ou les frères Coen restaient véritablement des « indépendants ».

Aujourd’hui, il reste, dieu merci, quelques personnalités intéressantes (Wes Anderson) mais ce cinéma s’est figé dans un académisme total et ne conserve d’ « indépendance » que le nom. Un film comme Garden state témoigne parfaitement de cet état de fait.

 Le scénario est classique : Andrew retourne dans son New Jersey natal pour assister à l’enterrement de sa mère. On devine des tensions avec son père mais tout change lorsqu’il rencontre la pétillante Sam (Natalie Portman) et qu’il en tombe amoureux…

Derrière un côté un peu décalé (le « décalage » est le maître mot de ce cinéma indépendant) et ses personnages un peu azimutés (le frère de Sam, orphelin noir devenu spécialiste du droit criminel, les potes d’Andrew…), Garden state est un mélo à l’eau de rose tout à fait dans la lignée de Quand Harry rencontre Sally de Reiner (en moins bien). 

On sait gré à Zach Braff de tenter de réintroduire dans ce cinéma de tics et d’effets un peu de douleur, un peu de traumatismes enfantins et une critique pas mal vue de la « psychologie » à tout crin (je ne dévoile pas tout mais, suite à un accident, Andrew a été déclaré « dangereux » par son psychiatre de père et il se trouve abruti depuis l’enfance par les médicaments). Malheureusement, la mise en scène ne suit pas. Elle est un peu à l’image de Zach Braff comédien : mollassonne et sans idée. C’est le ronron d’un cinéma totalement classique qui se la joue « artiste » en insistant sur les regards lourds et les plages émotionnelles.

Ce n’est pas franchement désagréable et le cinéaste parvient, à l’inverse de Russell, à nous faire sourire à certains moments. Braff excepté, la distribution est plutôt bien et l’habituellement fadasse Natalie Portman s’avère ici assez convaincante en incarnation de la gaieté et de la joie de vivre. Idem pour Peter Sarsgaard, impeccable dans le rôle du pote compatissant.

Mais sincèrement, c’est aussi vite oublié que vu et ça ne présente pas un grand intérêt…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires

Calendrier

Octobre 2014
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés