Vendredi 25 mai 2007 5 25 /05 /Mai /2007 16:44

Ronde de nuit (2005) d’Edgardo Cozarinsky

 

Cette note sera plus courte qu’à l’accoutumée car je vous confesse humblement que je n’ai strictement rien à dire de ce film. Rares sont les films dont je me souvienne si peu après 24 heures (même pas !) de digestion. Et comme je ne connais aucun des autres films de l’argentin Cozarinsky, je ne peux même pas me raccrocher aux filets de sécurité que les critiques emploient dans ces moments-là (thèmes récurrents, parenté avec les œuvres précédentes…)

Buenos-Aires, en ce début de 21ème siècle. Un jeune homme erre dans la nuit, vend de la drogue pour subsister et parfois même son corps. La caméra de Cozarinsky suit ses traces à travers ce monde interlope et nocturne et dresse un tableau assez réaliste des bas-fonds et de la pauvreté de cette grande métropole. A la mi-parcours, le réalisme cède un peu ses droits à la fable : notre prostitué est témoin d’une tentative de meurtre et voit resurgir des êtres de son passé. Des scènes semblent se répéter (ô Borges !) et former des boucles…

La seule idée qui me soit venue en découvrant ce film, c’est qu’à l’instar du très médiocre Dancing, Ronde de nuit et son tournage en DV ne fait mine d’emprunter le chemin du fantastique que pour masquer sa vraie nature : un naturalisme sordide et étriqué.

Mille fois, nous les avons vu ces étreintes entre hommes dans des décors glauques ! Mille fois cet éternel ballet des prostitué(e)s minables, des enfants des rues et des trafics de drogue dans des chiottes publiques. Cozarinsky reste à la surface des choses, se montre incapable de donner un peu de chair à ces silhouettes ectoplasmiques auxquelles le spectateur aura bien du mal à s’attacher. C’est du naturalisme creux, sans la moindre idée de mise en scène ni vision, qui pense pouvoir porter un regard sur le monde en se contentant de laisser tourner la caméra.

Sur la fin, le côté un brin fantasmagorique produit deux ou trois jolis plans éthérés mais qui ne suffiront pas à nous secouer de la torpeur qui nous tombe dessus dès les premières minutes.

Aucun intérêt !

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 22 mai 2007 2 22 /05 /Mai /2007 21:09

La ronde de l’aube (1957) de Douglas Sirk avec Rock Hudson, Robert Stack, Dorothy Malone

 

En 1957, le grand Douglas Sirk retrouve ses comédiens d’Ecrit sur le vent et porte à l’écran Pylon de Faulkner. L’écrivain confiera d’ailleurs considérer ce film comme la meilleure adaptation cinématographique d’un de ses livres.

Pendant la grande Dépression, le reporter Burke Devlin (Rock Hudson, qui ne sera jamais aussi bon que chez Sirk) enquête sur un cascadeur aérien, Roger Schumann (Robert Stack, impeccable également), réduit à des courses d’avion alors qu’il fut un pilote héroïque pendant la première guerre mondiale. Dans ses exhibitions aériennes, il est toujours accompagné de son adorable femme, Laverne,  (Dorothy Malone, resplendissante) qu’il a tendance à délaisser au profit de sa passion pour l’aviation…

Ce qui frappe d’emblée dans la ronde de l’aube, c’est la manière dont Sirk parvient à donner corps immédiatement à de véritables personnages de cinéma. Dès la première conversation entre Laverne et Burke, le cinéaste tisse une toile complexe d’affects, de sentiments exacerbés mais masqués tout en lestant ses personnages du poids mélancolique du passé (l’amour passionné d’une jeune femme qui n’a jamais été vraiment payé de retour, la gloire passée d’un aviateur qui n’est véritablement lui-même que dans les airs…).

Une fois exposés les principaux ressorts du mélodrame (car, bien entendu, le reporter tombe sous le charme de cette blonde mélancolique qui fait du saut en parachute en jupe –yummy !-), c’est la mise en scène qui se charge d’accompagner les destinées de ces individus.

Car Sirk fait toujours preuve d’une incroyable délicatesse dans le traitement de ce récit. Jamais il n’a recours au chantage à l’émotion ou aux grosses ficelles larmoyantes. Comparé à ses somptueux mélos flamboyants (Mirage de la vie, Le temps d’aimer et le temps de mourir), la ronde de l’aube apparaît comme un film plus épuré, plus retenu (avec son magnifique noir et blanc en Scope). Il n’en est pas moins émouvant…

 

La première chose que l’on peut remarquer dans cette mise en scène, c’est la manière dont elle capte souvent les personnages derrière des vitres ou dans le reflet d’un miroir. Thématique chère à Sirk : l’individu social n’est qu’un simple reflet qui dissimule sa véritable personnalité et masque tant bien que mal des torrents de passions et de sentiments. C’est Laverne qui aime à la folie son mari mais qui se sacrifie totalement pour ne pas empiéter sur son territoire et qui ne craint ni les humiliations les plus cuisantes (séduire le propriétaire d’un avion, un vieil ennemi de son mari, pour qu’il consente à lui céder son coucou), ni les plus cruelles souffrances. C’est encore Schumann, passionné d’avion qui n’apparaît pas comme le salaud qui délaisse sa femme (il n’y a pas de « salauds » chez Sirk) mais comme un albatros baudelairien qui ne s’épanouit que loin des hommes, lorsqu’il vole. A terre, c’est un rustre qui ne parvient pas à traduire les sentiments sincères que lui inspire sa femme… Tous les personnages du film possèdent cette ambiguïté et le cinéaste a même la suprême élégance de laisser tourner, sur la fin, sa caméra sur le désarroi d’un personnage qui n’avait rien de sympathique et qui acquiert, de ce fait, une part d’humanité.

Le deuxième procédé que met en œuvre Sirk, et qui est encore plus frappant, c’est ce que j’appelais, dans ma note sur Ecrit sur le vent, son art du contrepoint. Dans la ronde de l’aube, il ne procède pas par montage parallèle mais par une manière assez étonnante de toujours introduire le point de vue d’un tiers lorsqu’il filme une scène « à deux ». C’est le mécanicien à demi endormi qui surprend la première conversation entre Burke et Laverne. C’est un voisin qui observe ce même couple ou encore ce moment très effrayant où un convive aviné d’une fête voisine, affublé d’un masque « tête de mort », débarque brusquement lors du premier baiser entre le reporter et la jeune femme.

La scène est très expressive, introduisant une notion de menace et de danger. Car ce « point de vue du tiers » créé sans arrêt un déséquilibre dans l’harmonie à deux. Il introduit soit la douleur de l’autre (celui qui est trompé ou délaissé), soit une fatalité qui ne peut manquer de s’abattre sur le(s) couple(s).

Les impressions que je vous livre sont très pragmatiques et assez lourdes. Elles ne traduisent absolument pas la subtilité d’un film qui parvient à être à la fois très limpide et très complexe dans le nœud de sentiments qu’il tente de démêler. C’est là sans doute que se situe le secret des mises en scène du grand Hollywood (période classique) : une façon de s’inscrire parfaitement dans l’industrie (situations mélodramatiques rehaussées par des scènes de courses d’avions qui restent, aujourd’hui encore, assez scotchantes) tout en parvenant à traduire des choses très profondes et émouvantes.

C’est peu dire que ce secret (du moins, en ce qui concerne l’industrie) s’est depuis longtemps perdu…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 18 mai 2007 5 18 /05 /Mai /2007 15:12

Lèvres de sang (1974) de Jean Rollin avec Annie Brilland, Jean-Loup Philippe

 

Longtemps considéré comme un cinéaste pestiféré tournant de sombres navets destinés à quelques amateurs déviants de séries Z, Jean Rollin bénéficie aujourd’hui d’un statut d’artiste « culte » qui lui vaut maintenant les honneurs des chaînes câblées qui rediffusent régulièrement ses films. Tant mieux ! Je ne me souvenais plus tellement de lèvres de sang et c’est avec un réel plaisir que j’ai revu cette œuvre, l’une des plus réussies du maître avec Le frisson des vampires, les démoniaques et l’étonnant la rose de fer.  

L’argument du film est bête comme chou : un homme est frappé, lors d’une soirée mondaine organisée par sa mère, par une photo de ruines qui lui rappelle de lointains souvenirs d’une enfance qu’il a en partie oubliée. Il se revoit alors, âgé d’une douzaine d’années, passer une nuit dans un château abandonné avec une mystérieuse et attirante jeune femme en blanc.

Commence alors une enquête pour retrouver ce château et renouer avec cette part enfouie de son enfance…

Je l’ai déjà dit en ces pages : inutile de regarder un film de Jean Rollin comme quelque chose de « normal » : le manque de moyens est criant à chaque plan, l’interprétation est calamiteuse (sur cette question, je vous invite à suivre les liens chez l’ami Ludo et à écouter ce passionnant entretien de Jean-Pierre Bouyxou, qui fut l’assistant de Rollin et qui explique très bien que l’irréductible anarchisme du cinéaste lui a toujours interdit de diriger quoique ce soit dans un film alors qu’il le faudrait parfois !) et les dialogues laissent parfois songeurs.  

Mais comme le souligne très justement Jean-Marie Sabatier dans La saison cinématographique 75 (très curieusement, d’ailleurs, car rares furent les critiques « officiels » qui soutinrent Rollin), le film « fascine, étonne, ravit parce que la personnalité de l’auteur s’exprime au-delà de la technique, presque malgré la technique. »

 

 

 

 





http://www.devildead.com/indexfilm.php3?FilmID=670


Pour moi, Jean Rollin n’est pas un cinéaste du plan, ni même de l’image mais un cinéaste de la  vision. Dès les premières scènes, une photo entraîne, par association, une vision du passé qui permet au cinéaste d’installer d’emblée une atmosphère étrange, morbide et puissamment mélancolique. C’est moins l’idée de montage qui prime dans ses œuvres que celle de « collage ». Le scénario, les personnages importent beaucoup moins que l’enchaînement des visions poétiques et romantiques du maître. Il est vrai que ce système est risqué car lorsque ces « visions » ne sont pas à la hauteur, il ne reste plus rien et le film s’effondre pour aller rejoindre le tout-venant de la série Z (la morte-vivante, par exemple). Mais lorsque la mayonnaise prend, ses films, comme le dit encore Bouyxou, rappellent les plus beaux collages de Max Ernst.

C’est le cas de Lèvres de sang où notre héros libère malencontreusement lors de sa quête quatre jeunes femmes vampires qui semblent pourtant veiller sur lui. Peu importe ici la logique puisque les visions de Rollin sont assez superbes : vampires nues sous des tuniques en tulle dans les somptueuses ruines du château de Sauveterre, courses-poursuites dans un Paris désert dont l’une se termine superbement près des fontaines du Trocadéro… Rares sont les cinéastes qui parviennent à saisir aussi justement la poésie et l’étrangeté des lieux. On reproche à Rollin la raideur un brin hiératique de ses mises en scène mais c’est oublier l’envoûtement que fait naître la splendeur de certains plans. Je pense notamment à la séquence assez magique se déroulant dans le cimetière Montmartre ou cette vision finale « à la Magritte » d’un cercueil flottant au gré des vagues…

Il y a dans ce film un vrai travail sur le cadre, sur la photo et les éclairages qui permet à Rollin de renouer avec toute un tradition du roman populaire de la fin du 19ème (Leroux, Sue…) aussi bien qu’avec une certaine poésie romantique et morbide (Baudelaire, Corbière…).

Mais Lèvres de sang est aussi (et surtout) hanté par les grands thèmes du cinéaste : le vampirisme (associé avec une grande beauté à un érotisme vraiment troublant) et l’amour fou si bien chanté par les surréalistes. Dans cette quête de la Femme aimée, il y a une scène absolument magnifique où Frédéric (c’est ainsi que s’appelle notre héros) sauve la femme vampire qui le hante depuis son enfance tout en faisant croire qu’il l’a décapitée en présentant la tête d’une statue de la Vierge Marie. Sacrilège sublime où l’amour fou (voir les très étonnantes dernières scènes sur la plage de Dieppe) l’emporte sur la Religion et sur la société.

Le film est transcendé par cet Idéalisme et Rollin réalise là une œuvre qui ne navigue que par associations poétiques. Sachez dépasser une certaine indigence « technique » pour vous laissez transporter par les parfums capiteux, romantiques, érotiques et violemment mélancoliques de cette œuvre pas comme les autres…

 

PS : Pour la petite histoire, les spécialistes du genre remarqueront, non sans un certain étonnement, la présence au générique de tout le gratin du cinéma X de l’époque (Claudine Beccarie, Sylvia Bourdon, la sublime Béatrice Harnois…). C’est que parallèlement à son film « officiel », Jean Rollin en a tourné une version porno délicatement intitulée Suck me vampire. Cette adaptation « hard », en principe réservée à l’exportation, a fini par sortir sur les écrans français sous le tire de Suce-moi vampire. Vous savez tout !

 

PS 2 : Cher monsieur Rollin, si par hasard vous passez sur ce blog, auriez-vous l’amabilité de m’embaucher bénévolement comme figurant dans l’un de vos prochains films ? Je rêve d’être une victime de vos splendides femmes vampires !

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Jeudi 17 mai 2007 4 17 /05 /Mai /2007 14:53

The card player (2003) de Dario Argento avec Stefania Rocca

 

Ce qui pose le plus de problème aux critiques lorsqu’ils abordent le cas Argento, c’est que notre homme ne soit pas mort et qu’il continue, vaille que vaille, à réaliser des films. En effet, s’il est maintenant de bon ton de s’esbaudir devant les « classiques » du maestro et de reconnaître (enfin !) les qualités de Suspiria, des Frissons de l’angoisse ou de l’oiseau au plumage de cristal ; qui parmi les journalistes officiels a loué à leurs justes mesures des films comme le sang des innocents, le fantôme de l’opéra ou ce mystérieux The card player dont je n’avais pratiquement jamais entendu parler ?

Eh, oui ! Dario Argento tourne encore et son œuvre récente n’a rien à envier aux glorieux prédécesseurs des années 70, 80 (j’avoue même préférer largement le très beau Syndrome de Stendhal à des films comme Inferno ou Phénoména). Malheureusement, tout le monde (j’entends chez les professionnels appointés) semble l’avoir oublié. Un bonnet d’âne, donc, au pigiste de Télérama qui présente The card player comme « le plus mauvais film d’Argento ».

 

L’argument du film est simple comme bonjour : un tueur détraqué enlève de jeunes femmes et en fait l’enjeu de parties de poker virtuelles qui lui permet de défier la police via internet. Pendant qu’une belle inspectrice et l’un de ses collègues mènent l’enquête, les cadavres s’accumulent et le mystère s’épaissit…

Les parties de poker filmées par Argento sont assez passionnantes puisqu’à l’aide d’une webcam, le meurtrier montre à la police (et donc à nous spectateurs), le visage bâillonné et terrorisé des victimes. The card player s’annonce donc comme une nouvelle variation autour du thème hitchcockien de la mise en scène comme dispositif sadique. Dans ce film, le cinéaste nous assigne la place du spectateur-voyeur qui se trouve dans l’incapacité d’intervenir pour sauver les victimes du détraqué (remember James Stewart dans Fenêtre sur cour). D’un autre côté, c’est de cette position que le spectateur, qui possède lui-même sa part de sadisme, tire toute sa jouissance. L’idée de placer sous le signe d’un jeu de hasard (le poker) ce rapport ambigu entre la culpabilité d’une certaine impuissance et le désir de jouir du dispositif sadique de la mise en scène est vraiment excellente. C’est donner l’illusion au spectateur qu’il peut, malgré tout, intervenir dans la mise en scène (celle du tueur et celle du cinéaste) sans pour autant renoncer à sa jouissance (celle du jeu, du risque…).

Paradoxalement, Argento traite cette matière assez théorique de façon un peu anonyme. Le film démarre pianissimo et ne se démarque pas, il faut bien le reconnaître, de la facture habituelle des séries télé américaines (avec police scientifique et recueil d’indices dans des petits sachets en plastique). C’est assez efficace mais on commence par regretter un peu la flamboyance du Sang des innocents.

 

Au bout d’une heure, le cinéaste semble abandonner quelque peu son dispositif sadique et décide de résoudre son énigme. Le film devient alors plus classique mais paradoxalement (eh oui, encore une fois !), le cinéma reprend ses droits et la mise en scène s’anime. C’est le moment où notre inspectrice est menacée par le tueur qui s’introduit chez elle. La séquence est extraordinairement bien mise en scène (découpage, montage, jeu sur la valeur des plans…) et distille alors une profonde angoisse. Argento retrouve alors ses bouffées de folie baroque, organise un jeu « grandeur nature » (un jeune homme est sommé de choisir entre deux portes, l’une le conduisant au cimetière, l’autre lui permettant de s’échapper…) et s’amuse comme un petit fou à créer, par ses mouvements de caméra, un espace de jeu que contrôle son tueur démiurge.

Alors, bien sûr, la rigueur du sacro-saint scénario est sacrifiée à un certain je-m’en-foutisme  qui culmine dans la dernière scène du film sur une voie de chemin de fer (je n’en dis pas plus). Mais le brio formel d’Argento emporte nos quelques réticences et si The card player n’est sans doute pas son meilleur film (nous aimerions que tous les thrillers contemporains aient cette tenue !), il témoigne que ce grand cinéaste qu’est Dario Argento n’a pas perdu la main…

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 16 mai 2007 3 16 /05 /Mai /2007 20:02

Les sœurs fâchées (2004) d’Alexandra Leclère avec Isabelle Huppert, Catherine Frot, François Berléand

 

Ce n’est pas la première fois que ce blog se fait l’écho d’un malaise qui frappe l’ensemble du cinéma français aujourd’hui (à sa manière, Hyppogriffe évoque ce problème dans sa dernière note). Entre un cinéma « populaire » totalement minable (à coup sûr, il vaut cent fois mieux aller voir Spiderman 3 que les navets estampillés Besson, Clavier ou Jean Dujardin !) et un cinéma dit d’auteur de plus en plus étriqué ; il ne reste plus guère de place que pour quelques ténors (Chabrol, Rivette, Resnais, Brisseau, Dumont…) qui persistent à faire du cinéma.

Car c’est ici que se situe, à mon humble avis, le vrai problème de la cinématographie française. Les talents ne manquent pas, que ce soit du point de vue des scénaristes et adaptateurs, des comédiens et des techniciens. Sauf que tous ces talents réunis ne suffisent pas et qu’il manque l’essentiel : le cinéma (j’entends par là : de la mise en scène, un point de vue et un véritable regard). L’exemple que cite Hyppogriffe, Très bien, merci, me semble effectivement caractéristique (même si je suis plus indulgent pour cette œuvre qui parvient à faire naître, malgré tout, un peu d’ambiguïté) : un scénario astucieux, des comédiens excellents mais une platitude formelle qui a tendance à desservir le propos de la cinéaste.

Les sœurs fâchées, c’est la même chose mais en pire ; en bien pire ! Non seulement la mise en scène est totalement absente (la moindre saga estivale sur TF1 est plus expressive que ça !) de ce film qui se contente d’illustrer son pâle scénario mais ce scénario se limite, de surcroît, à son seul titre. Vous dîtes : « sœurs et fâchées » et vous avez alors toute la mécanique du récit qui se dévide sans le moindre accroc, sans la moindre épaisseur, sans la moindre ambiguïté et sans le moindre risque de se confronter au Réel, à quelque chose qui dépasserait un tant soit peu ce catalogue de lieux communs et de conventions. 

Les sœurs, ce sont Martine (Isabelle Huppert), grande bourgeoise parisienne qui tente d’oublier ses origines et Louise (Catherine Frot), esthéticienne au Mans qui « monte » à Paris pour discuter avec un éditeur d’un manuscrit qu’elle a envoyé. Comme je le disais plus haut, nous avons en France de bons comédiens et ces deux actrices remarquables font leur boulot à la perfection même si elles ont parfois tendance à se caricaturer elles-mêmes, Huppert en bourgeoise frigide et glaciale et Frot en popote campagnarde spontanée et rigolote. Sauf qu’elles doivent défendre des personnages qui ne sont que des caricatures et des situations qui ne sont que des conventions.

Le regard que madame Leclère porte sur la société est binaire comme celui de Chatiliez. Les provinciaux sont forcément des ploucs et les parisiens d’ignobles snobinards. De là découle un catalogue fort déplaisant de petites mesquineries où l’on verra notre souris des champs se ridiculiser en société par son enthousiasme et sa naïveté alors que notre rat des villes ne laissera suinter que sa méchanceté et son égoïsme. Bien entendu, ce dernier sera puni et la campagnarde décrochera un contrat qui récompensera sa simplicité et son bon gros sens populaire (elle sympathise avec tout le monde, y compris la domestique de sa sœur). Le message est d’une originalité à faire blêmir Alexandre Jardin : l’argent ne fait pas le bonheur et le bon sens sert davantage que les études ou le goût pour les choses de l’esprit !

J’allais presque dire : pourquoi pas ? Encore faudrait-il que la cinéaste ose faire quelque chose de ces clichés qu’elle enfile tout au long de ses interminables champs/contrechamps (un personnage parle : on le cadre frontalement et c’est à peu près tout à quoi se limite le langage cinématographique dans ce film). Il faudrait qu’elle évite ces conventions voyantes comme une érection sous un slip de bain (euh ! si je veux !). Et surtout, il faudrait qu’elle ait un minimum de talent pour incarner tout cela. Tout sonne faux dans ces Sœurs fâchées : on loue le bon sens de la plouc (tout en faisant marrer le public sur son dos) mais on évolue dans un trente-six pièces cuisine avec bonniche et amie galeriste (comment Martine a pu échapper à ses origines modestes, cela n’est dit nulle part). Tout est de ce tonneau et pue l’artifice à plein nez : la mère tellement rigide qu’elle a honte de la toux de son fils (ah ! elle est vraiment affreuse cette parisienne !), le mari désabusé (excellent François Berléand, là n’est pas le problème) qui se tape forcément la meilleure amie de sa femme, la réussite de Pauline…

 

Tout cela se voudrait une étude un peu psychologique et un peu sarcastique sur les mœurs de notre époque mais où est-elle, notre époque ? C’est quoi, la Province, pour madame Leclère ? (les robes et vases de mauvais goût ?) Qui vit comme son couple principal à Paris ?

Attention, je ne critique pas ici le manque de « réalisme » du film mais l’absence totale de point de vue et un regard vraiment mesquin qui ne cherche qu’à ricaner de ses personnages, à les rendre ridicules et à les juger.

Dans ce très mauvais téléfilm, il y a quelques secondes de très grand cinéma. C’est lorsque les sœurs regardent la télé et que la cinéaste nous offre un extrait des Demoiselles de Rochefort. Alors on se souvient soudain de la générosité de Demy, de son sens de la mise en scène et du spectacle, de son amour pour les mélodrames et les personnages hantés par la quête du grand Amour. C’était beau ! C’était grand !

Les temps ont bien changé…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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