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Vendredi 31 mars 2006 5 31 /03 /Mars /2006 20:07

Whore 2 (1993) de et avec Amos Kollek

 

 

Amos Kollek restera t-il l’homme d’un seul film ? Plus je découvre son œuvre et plus je le crains car j’avoue n’avoir jamais retrouvé la grâce et l’équilibre de Sue perdue dans Manhattan, sa plus grande réussite. Le réalisme glauque et sordide de Fiona fonctionnait par intermittence mais après, c’est la débandade et des films comme Bridget ou Queenie in love ne présentent pas un grand intérêt. Nous ne sommes même pas en mesure de parler de « déclin » puisque Whore 2 (quel titre !) est antérieur à Sue et se révèle être le plus mauvais des cinq films que j’ai vu de ce cinéaste.

Whore (la putain), premier du nom, est un film peu mémorable de Ken Russell qui n’a d’ailleurs pas grand chose à voir avec l’œuvre de Kollek. Il s’agit ici de la traditionnelle histoire d’un écrivain qui décide de se plonger dans un milieu (celui de la prostitution) afin d’écrire son grand œuvre. Nous voyons donc Kollek (qui s’est donné lui-même le rôle de l’écrivain) interroger un certain nombre de péripatéticiennes pour les entendre évoquer leurs enfances difficiles et les raisons qui les ont poussées sur le trottoir.

 

 

Le parti-pris du film, c’est d’avoir mêlé à des comédiennes de véritables prostituées afin, je suppose, de garantir la valeur « documentaire » du projet. Or c’est là, à mon avis, que Kollek échoue totalement et n’accouche que d’une œuvre bancale, oscillant entre le docu-drama et une simili fiction en ne convainquant dans aucun des deux domaines.

Côté documentaire, c’est trop court. Avec ses quelques questions bateaux, le cinéaste ne retient finalement que deux, trois banalités sociologiques et ne parvient jamais à incarner la parole de ces femmes. Enfance malheureuse, abus sexuels de la part du père, besoin d’argent…rien de plus que ces tartes à la crème qui n’apprennent rien. Le réel ne s’explique pas par deux ou trois souvenirs et quelques plans complaisants sur une prostituée qui craque et pleure. Mais rien ne sera dit dans Whore 2 sur le quotidien de ces femmes, sur leur rapport à l’argent, aux hommes, au sexe. Rien non plus sur le type de société qui les pousse à en arriver là. Je sais bien que nous parlons du « plus vieux métier du monde » mais dans une civilisation où ne règnent que l’appât du gain, la consommation à tout crin et le règne sans contrepartie du fric, on peut se demander si le sort de ces putains n’est pas similaire à celui d’une grosse majorité d’esclaves salariés et si faire quelque chose qu’on n’aime pas juste pour survivre avec un peu de pognon n’est pas le seul horizon qu’on nous propose à tous désormais (surtout aux jeunes avec ce fabuleux « Contrat Pourri d’Exploitation » !). Passons.

 

 

Côté fiction, ce n’est pas la panacée non plus et c’est même plutôt pire. Sue arrivait justement, par le biais de la fiction, à reconstruire un certain pan du Réel et offrait un regard constamment juste sur les paumés du petit matin new-yorkais. Ici, Kollek se contente de reconstituer quelques saynètes assez grotesques (les passes avec toutes sortes de clients allumés) et de terminer par une histoire d’amour et de vengeance totalement nulle.

 

 

Mais finalement, le plus agaçant est certainement le point de vue du film. On a loué, à juste titre, le regard compassionnel et chaleureux de Kollek dans Sue. Mais ce qui fonctionnait, c’est que cette compassion n’avait rien d’ostensible. Ici, Kollek rompt l’équilibre en se mettant lui-même en scène et semblant à chaque plan dire : « ces femmes sont incomprises mais moi, je vais prendre le temps de les écouter et de les comprendre ». Il va même jusqu’à se donner le rôle du Saint Bernard qui ne lésine pas sur le fric pour tirer d’affaire une de ces filles de joie (bien sûr, c’est l’actrice qu’il « sauve »). Cette manière de mettre constamment en avant sa générosité, sa capacité d’écoute et de compréhension est proprement insupportable. Et même assez dégueulasse lorsqu’il se voit comme vengeur venir faire la peau aux salauds ayant tué la belle à qui il s’était attaché.

Au total, un film qui ne dit rien, qui ne montre rien si ce n’est une certaine prétention d’un cinéaste qui se voudrait aussi bien assistant social que psychologue et prêtre ! 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 29 mars 2006 3 29 /03 /Mars /2006 17:47

 

La captive aux yeux clairs (1952) d’Howard Hawks avec Kirk Douglas, Dewey Martin, Elizabeth Threatt

 

 

Quelque soit le genre qu’il ait abordé, Howard Hawks a réussi à imposer son style et à créer une unité dans son œuvre. Et qui d’autre peut se targuer d’avoir réussi des chefs-d’œuvre aussi bien dans le western (Rio Bravo) que dans la comédie (Chérie, je me sens rajeunir) ou le policier (le grand sommeil) , dans le film de gangsters (Scarface) ou la comédie musicale (les hommes préfèrent les blondes). La captive aux yeux clairs relève à la fois du western (le récit mythique des pionniers s’avançant dans le territoire américain à la conquête de l’Ouest) et du film d’aventures (celles que vivent notre bande de trappeurs le long du fleuve Missouri).

Jim (Kirk Douglas) et Boone (Dewey Martin) sont deux aventuriers qui se retrouvent engagés par des trappeurs français pour remonter le Missouri et aller négocier avec une tribu indienne le commerce de fourrures et, accessoirement,  pour leur ramener la fille du chef qu’ils ont réussi à tirer des griffes d’une tribu ennemie.

 

 

Pionniers contre indiens, conquête du territoire américain , on reconnaît la thématique principale du western et on a dès lors envie de faire la comparaison entre Hawks et le maître du genre : John Ford. Tandis que Ford est le cinéaste de la Nation, celui qui inlassablement réécrit le récit fondateur de l’Amérique en l’inscrivant dans le mythe (il lui faudra un certain temps pour prendre en compte le peuple indien), Hawks s’intéresse avant tout aux rapports humains. C’est d’ailleurs pour cette simple raison que je le préfère largement à Ford (que j’admire aussi mais qui est beaucoup plus cocardier). Et si vous ouvrez votre « parfait petit manuel du critique débutant désireux de briller à peu de frais en société » à l’article « Hawks », vous lirez qu’il est bienvenue de parler de « caméra à hauteur d’hommes ». Par là, il faut entendre que seul les rapports complexes que nouent des individus intéressent le cinéaste. Et généralement, ces rapports s’incarnent surtout dans une amitié virile entre deux hommes (qui parfois prend l’allure, comme dans Rio Bravo, d’un rapport de filiation).

Dans The big sky (étant donné que le titre français n’a rien à voir avec l’original, je vous donne une fois pour toute le titre en VO ! ) , Hawks filme volontiers le lien ambigu entre Jim et Boone qui font connaissance en se tapant dessus (c’est ça, les hommes !) et deviennent inséparables alors même qu’ils partagent le même objet d’affection (en l’occurrence, cette fille indienne).

Ne tenant qu’en piètre estime le professeur Lacan, nous n’irons pas chercher les sous-entendus homosexuels dans ce film même si ça relèverait du jeu d’enfant dans le cinéma de Hawks. On a tous en mémoire la fameuse scène de l’excellent la rivière rouge où John Wayne et Montgomery Clift comparent de manière explicite la longueur de leurs colts. Ici, lorsqu’un vieil homme parle d’amour et de jolie fille à Jim, c’est sur le visage de Boone qu’Hawks fait des plans de coupe, montrant de façon ambiguë la manière dont ces histoires font naître le désir chez le jeune homme mais font également de lui un objet de désir.

Tout le film fonctionne sur les sentiments non avoués des personnages. Sans appuyer le moins du monde, Hawks montre merveilleusement comment cette jeune indienne arrive à séparer les deux amis qui la convoitent. Jim sait qu’il a perdu la bataille même si Boone fait mine d’abandonner son amante (à l’eau !).

 

 

Que le personnage féminin soit une indienne est également très bien vu. Là encore, Hawks se moque du manichéisme primaire (bons cow-boys contre cruels indiens) et prend en compte l’altérité. D’une part, cette femme ne dira pas un mot en anglais ; de l’autre, les aventuriers seront amenés à comprendre et respecter une culture différente et à établir des relations pacifiques. Dans la captive aux yeux clairs, même s’il y a une bataille épique avec une tribu indienne (filmée de manière admirable, du point de vue du bateau assailli par les combattants depuis la rive) , le véritable ennemi n’est pas ce peuple. Comme aujourd’hui, le danger ne vient pas de l’Etranger mais d’une grande compagnie prête à toutes les compromissions pour dominer le marché et faire un maximum de profit.

 

 

Pour conclure, toutes ces banales considérations que je viens de vous livrer ne doivent pas vous faire oublier qu’il s’agit avant tout d’un film de genre, un grand spectacle merveilleusement mis en scène (l’utilisation des décors naturels grandioses est parfaite) et totalement divertissant.

Tout cela prouve à ceux qui séparent arbitrairement et abusivement le « divertissement » du cinéma « de réflexion » qu’ils se mettent un doigt dans l’œil. Et qu’un film « divertissant » ne doit pas être synonyme d’abrutissement (ex : Pirates des Caraïbes 1) et que le film de genre peut aussi être nuancé et intelligent.

A bon entendeur…



1 Il est évident  que cet exemple est loin d’être le pire mais c’est une manière de répondre à un commentaire peu pertinent (c’est un doux euphémisme) de ma sœur…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 28 mars 2006 2 28 /03 /Mars /2006 17:55

 

As tears go by (1988) de Wong Kar-Waï avec Andy Lau, Maggie Cheung, Jackie Cheung

 

 

 

Au bout de six notes consacrées à sept de ses films, vous allez peut-être vous lasser de mes incessants éloges à l’égard de Wong Kar-Waï. Je vais donc essayer d’être concis aujourd’hui mais, que voulez-vous, je n’allais pas manquer le premier film du maître qui, par ailleurs, était le seul que je n’avais pas vu jusqu’à présent.

As tears go by fait figure à la fois d’exquise esquisse tout en étant plus qu’un simple brouillon de l’œuvre magistrale à venir. Ce qui frappe d’abord, c’est l’ancrage du film dans le terreau du genre. Le cadre reste celui du film noir de HongKong et le scénario ne fait que reprendre l’éternelle histoire des luttes de gangs mafieux qui se partagent des territoires et qui s’entretuent pour des dettes non réglées ou des honneurs froissés. Wah (Andy Lau) est le caïd ténébreux dont nous épousons le point de vue. Il doit sans cesse venir au secours de son « frère » Fly (Jackie Cheung), un jeune chien fou qui met toujours sa vie en danger.

Pour ceux qui ne connaissent que les derniers films de WKW, la violence brute d’As tears go by surprendra peut-être même si la stylisation adoptée (ralentis qui décomposent le mouvement, le soin accordé au cadre et à la lumière) annonce déjà Chungking express et les anges déchus. 

 

 

Dans ce monde de brute arrive justement un ange en la personne de Ngor. Cousine de Wah, elle débarque de sa province et s’installe provisoirement chez lui le temps de faire des examens médicaux. Bien sûr, notre dur à cuir tombe amoureux d’elle et on ne peut que le comprendre lorsqu’on sait que c’est Maggie Cheung, toute juvénile, qui incarne ce personnage. L’actrice est tout simplement la grâce incarnée et la caméra amoureuse de Wong Kar-Waï sait mieux que quiconque la magnifier. Elle est tout simplement lumineuse. Une relation amoureuse s’ébauche entre les deux. Déjà le cinéaste fait preuve de son génie pour filmer avec une délicatesse à nulle autre pareille le trouble d’un sentiment qui naît (Wah qui frôle la main de Ngor pour lui retirer doucement une cigarette qu’elle tient entre ses doigts).  

On reconnaît aussi sa manière unique de fétichiser un instant précis avec cette conscience aiguë que le temps ne vous le rendra jamais. Les détracteurs du cinéaste lui reproche son maniérisme formel , la joliesse de ses images masquant le vide du propos. Je ne suis pas d’accord dans la mesure où cette forme traduit d’une manière totalement bouleversante le caractère fugitif du temps et les regrets qu’il charrie. Wong Kar-Waï ne fait que ça : montrer le « passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps » (pour reprendre le titre d’un film de Guy Debord). Dès As tears go by on ressent cette mélancolie qui irriguera toute l’œuvre du cinéaste, cette volonté de fixer le temps (que ce soit par le décompte de boites de conserve dans Chungking express ou ici, lorsque Ngor annonce à Wah qu’elle a caché un verre et qu’il lui faudra l’appeler quand il en aura vraiment besoin) tout en ayant conscience de sa fuite inéluctable (de ce point de vue, l’utilisation des « tubes » ou d’une même rengaine musicale fonctionne à merveille).

 

 

Entre les codes du film de genre, une violence ultra-stylisée, de belles choses sur la fraternité (la relation entre Wah et Fly évoque aussi le cinéma de John Woo) et l’approche déjà mélancolique de la fuite du temps et des amours avortés ; As tears go by annonce la naissance d’un immense cinéaste. Outre ses indéniables qualités (c’est vraiment un beau film), c’est cela que nous retiendrons d’abord…

 

 

(Vous voyez, je n’ai pas fait long).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 27 mars 2006 1 27 /03 /Mars /2006 17:54

 

Le grand embouteillage (1978) de Luigi Comencini avec Alberto Sordi, Patrick Dewaere, Annie Girardot, Fernando Rey, Marcello Mastroianni, Stefania Sandrelli, Angelina Molina, Gérard Depardieu, Miou-Miou, Ugo Tognazzi, Ciccio Ingrassia

 

 

En 1967, dans son époustouflant Week-end, Jean-Luc Godard  avait déjà filmé un immense embouteillage le temps d’un long travelling de 300 mètres, offrant le temps de cette séquence mémorable le portrait en coupe d’une société française embarquée vers le chaos. Mai 68 n’était pas loin et le cinéaste fustigeait la course effrénée au profit, à la compétition et montrait les impasses sordides du capitalisme et de la société de consommation à tout crin.

Luigi Comencini n’est pas (c’est le moins que l’on puisse dire !) un cinéaste de la trempe de JLG mais lorsqu’il décide de réaliser une dizaine d’années plus tard Le grand embouteillage, il joue lui aussi la carte de la fable et tente de livrer le même type de constat désenchanté sur  le devenir des sociétés capitalistes.

 

 

Vais-je une fois de plus choquer mes aimables lecteurs en affirmant que Comencini est un cinéaste très surévalué ? Peut-être mais c’est néanmoins ce que je pense. Si certains de ses films sont estimables (son Casanova, un adolescent à Venise ou son célèbre tire-larmes l’incompris) , le reste de sa carrière est très, très inégale (c’est d’ailleurs la même chose pour Monicelli ou Risi). Or pour filmer une multitude de personnages pris dans un bouchon monstrueux pendant près de deux heures, il faut avoir des épaules que le cinéaste n’a pas. Alors que Week-end était une splendide expérience de déconstruction du récit cinématographique au profit d’une veine totalement picaresque ; le grand embouteillage ne sera finalement qu’un avatar de plus de cette spécialité italienne : la comédie à sketches.  Chaque personnage n’existe que le temps d’une saynète et se doit d’être « typé » de manière à être représentatif : Alberto  Sordi sera le riche cynique et odieux, qui pense que tout s’achète, d’autres représenteront les pauvres et leur « dignité », quatre beaufs incarneront la lâcheté et la veulerie d’une époque où la solidarité a laissé place au « chacun pour sa gueule » (le temps d’une scène assez ignoble où ils se contentent de regarder une jeune femme se faire violer sans intervenir), etc.

Portrait d’une humanité affreuse, sale et méchante, remise en question d’une société qui n’a d’autre valeur que le profit et la consommation (cette « sommation aux cons » comme dirait Jacques Sternberg) : tout cela relève surtout de bonnes intentions mais peine énormément à s’incarner autrement que dans une fable assez lourdingue où des acteurs livrés à eux-mêmes en font des tonnes (Sordi et Dewaere, grands acteurs en général, sont ici particulièrement mauvais). Le principe de Comencini, c’est l’épinglage. Un acteur égal une caricature et une leçon de morale à tirer des comportements humains (l’égoïsme et l’indifférence, c’est pas bien !). C’est cette position surplombante, que l’on retrouve chez des cinéastes aussi différents qu’Autant-Lara, Altman, Scola ou Deville (la maladie de Sachs), qui m’irrite tant ici. Nous reparlerons certainement très prochainement de Mocky mais lorsque lui se livre à des jeux de massacre, il n’adopte pas la position du père fouettard moralisateur qui fustige ses personnages en jouant avec la complicité du spectateur . Il nous met le nez dans la boue et nous tend un miroir qui n’a rien de reluisant.

 

 

Malgré cela, comme tout film à sketches, il y a des moments plus réussis que d’autres. Quelques traits d’humour bien vus (le sermon du prêtre ouvrier qui veut éradiquer de la planète le capitalisme, les ravages écologiques des gros industriels et le…plasticisme !), des digressions plaisantes (l’escapade de Mastroianni chez la plantureuse Stefania Sandrelli) et un certain sens de l’absurde (bonne idée de montrer une société totalement bloquée et roulant vers l’abyme qui se laisse néanmoins aveugler par une victoire au football qui lui offre l’illusion d’une certaine unité).

A part ça, c’est les méchants riches et les malheureux pauvres. Au total, beaucoup de mauvaise conscience et un ensemble qui m’a paru assez lourd et plutôt fastidieux. 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 26 mars 2006 7 26 /03 /Mars /2006 20:13

 

The Shanghai gesture (1941) de Josef Von Sternberg avec Gene Tierney, Victor Mature

 

 

 

 

 

LE PREMIER DISCIPLE. Maître, vous nous avez dit la dernière fois l’importance qu’avait à vos yeux la confrontation d’une star (en l’occurrence, Ingrid Bergman) et d’un univers réaliste.

LE DEUXIEME DISCIPLE. Nous aimerions que vous évoquiez de manière plus précise le statut de la star et s’il revêt, selon vous, une importance primordiale…

LE MAITRE. Hum, de qui voulez-vous que nous parlions ?

LE PREMIER DISCIPLE. De Josef Von Sternberg…

 

 

LE MAITRE. L’exemple est fort bien choisi ! S’il est bien un cinéaste qui a su mettre en valeur les actrices et les élever à ce rang de « star », c’est bien lui !

LE DEUXIEME DISCIPLE. Vous pensez à sa relation avec Marlène Dietrich et aux films qu’ils ont tournés ensemble ?

LE MAITRE. Bien entendu. Marlène, c’est la quintessence de la star : la femme sublimement belle, qui a tous les hommes à ses pieds et qui sait les manipuler, les détruire. Souvenez-vous de ce film somptueux, l’impératrice rouge ; Sternberg ne semble n’avoir tourné ce film totalement baroque que pour magnifier son actrice et lui offrir le plus bel écrin imaginable. Dans ce cas précis, le statut même de « star » semble commander la mise en scène…

LE PREMIER DISCIPLE. Pensez-vous que ces « stars » jouent le même rôle dans toutes les cinématographies du monde ?

LE MAITRE. Non, mais la question nous emmènerait trop loin si nous cherchions à nuancer. Nous nous contenterons de quelques généralités simplificatrices en comparant le cinéma américain et le cinéma français. Très tôt, les cinéastes américains ont eu l’idée d’éclairer leurs acteurs avec des projecteurs placés derrière eux, donnant ce halo lumineux si caractéristique des gros plans hollywoodiens de la période classique. D’une certaine manière, l’étoile hollywoodienne est une figure qui baigne dans cette lumière fantomatique qui la magnifie tout en la rendant inaccessible. Malgré tous les efforts d’imagination possible, on ne peut pas croire possible de croiser Ava Gardner ou Gene Tierney au supermarché. Nathalie Baye ou Virginie Ledoyen, si. La vedette française à quelque chose de plus familier (Arletty et la figure de la fleur du pavé). Ca n’a rien à voir avec leur talent mais les vedettes françaises n’ont pas l’aura qu’ont eu les stars hollywoodiennes. Même une femme aussi belle que Catherine Deneuve ne relève pas de la même catégorie. Sa «distance », sa « froideur » viennent d’avantage d’une intellectualisation de son jeu (comme Isabelle Huppert) que de son pur statut d’image. Le phénomène Bardot n’est en rien comparable à celui de Marilyn Monroe. Même lorsqu’elle joue les gentilles voisines écervelées (dans Sept ans de réflexion par exemple), l’actrice américaine conserve un mystère insoluble, quelque chose qui échappe au commun des mortels. Elle reste l’inaccessible étoile. Tandis que lorsque déboule la bombe Bardot, toute la France se reconnaît en elle et veut l’imiter. Elle est davantage un produit de l’époque et un symbole même de l’évolution de la jeunesse d’alors. Lorsqu’elle débite avec sa célèbre moue les dialogues au ras des pâquerettes d’Et Dieu créa la femme… (le seul film intéressant de Vadim) , elle est totalement « terrestre », ancrée dans la société des années 50-60. Il n’y a pas cette distance « extra-terrestre » des stars hollywoodiennes…

LE DEUXIEME DISCIPLE. Et Sternberg sans Dietrich ? Parce qu’à la base, nous voulions parler de The Shanghai gesture. Je ne pense pas que nous puissions dire que Gene Tierney occupe dans ce film le même statut que Marlène dans L’ange bleu ou l’impératrice rouge

LE MAITRE. Effectivement. D’une certaine manière, on aurait bien vu Marlène incarner le rôle de cette tenancière de casino manipulatrice, la gorgone Mother Gin Sling…

LE PREMIER DISCIPLE. Gene Tierney n’a peut être pas encore l’aura qu’elle aura dans Laura (ah ! ah !) ou l’aventure de Madame Muir (rien que le fait de penser à ce film sublime, je pleure !) mais elle est quand même magnifiée par la mise en scène et filmée amoureusement…

LE MAITRE. Oui mais elle n’est plus seule. Il y a aussi Ona Munson et l’autre jeune femme que le Dr Omar (Victor Mature) tire de la rue…

LE DEUXIEME DISCIPLE. Je me demande d’ailleurs si le personnage du Dr Omar n’est pas le plus important du film. C’est lui qui utilise les femmes et en joue comme des pièces d’un jeu d’échecs…

LE MAITRE. J’allais y venir. Ta comparaison avec les échecs est fort juste. Avec Marlène, le cinéaste avait quelqu’un en face d’aussi fort que lui et les films pouvaient être vus comme des bras de fer. Ici, Mature joue une sorte d’alter ego : il manipule les belles femmes pour les rendre dépendantes de cet univers interlope d’un grand casino à Shanghai. Il se joue d’elles. Et Sternberg de suivre ce jeu machiavélique en offrant à ses « pièces » le plus beau plateau possible pour le jeu. D’ou cette exubérance baroque, ce retour à l’exotisme asiatique dix ans après Shanghai express et cette volonté de créer une atmosphère dépravée et asphyxiante. La manière dont le décorum sert à la fois le propos et la mise en scène est très forte.

LE PREMIER DISCIPLE. Pensez-vous qu’il existe encore des cinéastes comme Sternberg pour magnifier les stars ? reste-t-il d’ailleurs des stars dans l’acceptation de votre définition ?

LE MAITRE. Hum ! certaines actrices américaines conservent cette dimension mythique. Nicole Kidman, par exemple ; ou même Julia Roberts et Sharon Stone (du côté de la femme fatale). Mais il est vrai que l’écrin qui leur est offert est moins reluisant. Finalement, en allant regarder du côté de l’Asie, Sternberg a peut-être été un précurseur puisque c’est de ce côté que je vois les dernières « stars ». Lorsque Wong Kar-Wai fait 2046 ou lorsqu’il filme Maggie Cheung dans In the mood for love ou Gong Li dans The hand, il semble avoir bien retenu les leçons du maître.

En moins baroque peut-être, mais tout aussi glamour…

 

 

 

à suivre…       

 

 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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