Vendredi 5 septembre 2014 5 05 /09 /Sep /2014 12:56

Cinéma expérimental : abécédaire pour une contre-culture (2014) de Raphaël Bassan (Editions Yellow Now. Côté cinéma / Morceaux choisis)

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Contrairement à ce que pourrait laisser supposer la copieuse bibliographie qui clôture l'ouvrage, le cinéma expérimental reste un domaine assez peu étudié et que les chercheurs hésitent souvent à intégrer dans le champ du « cinéma ». Comme le souligne Raphaël Bassan, les arts plastiques ont fait depuis longtemps de l'avant-garde une norme tandis que pour le cinéma, elle est « toujours restée méconnue. Un tableau de Mondrian représente l'art dominant des années 20 ; un film de Fischinger est, au mieux, une curiosité. »

Une des raisons qui peut être avancée pour expliquer cette indifférence voire cette méfiance des cinéphiles à l'égard du cinéma expérimental est sans doute la grande proximité de ces expériences avec d'autres champs artistiques. Le cinéma de l'avant-garde « historique » des années 20 fut très lié aux grands mouvements culturels du premier quart du 20ème siècle, que ce soit le surréalisme (Buñuel, Dulac), le dadaïsme (Man Ray, Hans Richter), le futurisme, etc. Et de nos jours, les frontières sont devenues extrêmement poreuses entre ce cinéma et les arts « visuels » (art vidéo, art infographique, les images utilisées dans des performances artistiques...).

 

Raphaël Bassan (après Dominique Noguez et avec de fortes individualités comme Nicole Brenez ou Christian Lebrat) est ce qu'on appelle communément un « passeur » : depuis de nombreuses années, il défriche le terrain de ce cinéma non-narratif qui serait un peu au cinéma « traditionnel » ce que la poésie est au récit en prose. Cet Abécédaire pour une contre-culture est un recueil des nombreux textes que le critique a consacrés au cinéma expérimental depuis les années 70. Certains sont des comptes-rendus d'événements organisés à la cinémathèque ou au Centre Pompidou, d'autres sont des notices publiées dans L'Encyclopedia Universalis mais on trouvera également des entretiens, des panoramas historiques, des études fouillées sur certaines personnalités ou films-clés (le superbe Traité de bave et d'éternité d'Isou, par exemple).

 

Cet ensemble est passionnant pour plusieurs raisons. La première tient au « style » Bassan. Plutôt que de s'adresser à un public d'initiés en partant dans de longues exégèses fumeuses (que l'art contemporain autorise parfois), l'auteur fait preuve de beaucoup de pédagogie, remettant toujours les œuvres dans leur contexte historique et les analysant avec clarté et profondeur.

 

Une des forces du livre est de définir précisément les contours fluctuants de ce que l'on nomme désormais « cinéma expérimental » mais qui s'appela d'abord « cinéma d'avant-garde » (dans les années 20), puis « expérimental » à partir de la fin des années 40 avec l'émergence de cinéastes (souvent américains) comme Maya Deren, Stan Brakhage ou Markopoulos. Enfin, dans les années 60/70, on parlait plus de « cinéma underground ». Bassan revient souvent sur ces différences de terminologie lorsqu'il analyse les différents courants qui ont traversé ce cinéma : cinéma abstrait (de Richter aux films réalisés sans caméra des géniaux Len Lye et Norman McLaren), cinéma structurel (Michael Snow), journaux intimes (Jonas Mekas, Joseph Morder, Gérard Courant...), cinéma lettriste (Lemaître, Isou). Etc.

L'intelligence de l'auteur est de parvenir à toujours circonscrire ce corpus dans le champ du cinéma et non dans celui des arts plastiques ou « visuels ». Même si la définition de « l'expérimentation » reste souvent floue (l’œuvre de Godard est-elle moins « expérimentale » que les films autobiographiques et poétiques de Boris Lehman ?), Bassan parvient à dresser un panorama très complet (sinon exhaustif) d'un territoire où la poésie l'emporte sur la narration et le récit mais qui reste ancré profondément dans le cinéma. Dans un entretien passionnant, Nicole Brenez souligne la manière dont ce genre a été profondément caricaturé (notamment à cause d'une scène du Gai savoir de Godard) et qu'une certaine frange de la cinéphilie a toujours voulu le réduire à une simple « expérimentation plastique ». Or il est évident que les films de Stephen Dwoskin ou de Pierre Clémenti font partie intégrante de l'histoire du septième art.

 

Une autre des grandes qualités de l'ouvrage est l'équilibre parfait que parvient à trouver Bassan pour analyser les films de manière à la fois « objective » en soulignant dans quel contexte « historique » ils sont apparus et leurs caractéristiques techniques (grattage de pellicule, « found footage », super 8, etc.) et subjective. Car on ne dira jamais assez la profonde émotion que peuvent susciter les « films expérimentaux » (Cf. la nostalgie bouleversante du Walden de Mekas, la profonde solitude qui se dégage de Moment de Dwoskin, l'incroyable poésie des films abstraits de McLaren, le lyrisme baroque de Kenneth Anger...) et les réduire à de simples curiosités purement abstraites n'a désormais plus de sens.

 

Cet abécédaire pour une contre-culture nous donne une excellente occasion de déambuler dans les marges de ce cinéma où Jean Genet côtoie Andy Warhol, Marcel Hanoun, Walter Ruttmann et Nam June Paik. Bassan a, par ailleurs, la bonne idée de ne pas s'en tenir aux figures historiques et de s'intéresser au cinéma expérimental d'aujourd'hui, notamment Johanna Vaude, Nicolas Rey ou Carole Arcega.


Gageons que ce livre sera bientôt perçu (aux côtés des fabuleux essais de Dominique Noguez) comme la « bible » du cinéma expérimental.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mercredi 3 septembre 2014 3 03 /09 /Sep /2014 18:08

J'ai publié toutes ces contributions au grand « livre d'or » des 10 ans de ce blog dans l'ordre chronologique de réception. Je n'ai fait qu'une exception afin de conclure sur la contribution de Pierre, et cela pour trois raisons (la mauvaise, la bonne et la mienne)

 

  • La première, c'est que c'est mon frère


  • La deuxième, c'est qu'il tient (tenait?) le blog dessiné le plus drôle du monde

  • La troisième, c'est que sa magnifique illustration me paraissait le meilleur moyen de refermer ce livre qui nous a occupés tout l'été. Parce que tous ces témoignages amicaux, ces lettres, ces dessins m'ont fait rire, m'ont ému, m'ont touché et m'ont interpellé. Mille mercis, donc, à tous ceux qui ont bien voulu participer à cet anniversaire et qui ont célébré, à leur manière le cinéma. Mais aussi parce que le cinéma n'est pas tout et que cette illustration le dit d'une très jolie manière (je trouve).

 

Il ne me reste plus qu'à vous donner rendez-vous à tous dans 10 ans !

 

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http://ddata.over-blog.com/0/23/00/64/vieestbelle_light.jpg

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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Mardi 2 septembre 2014 2 02 /09 /Sep /2014 19:08

Le cinéma dans la famille est une histoire paradoxale. Mon grand-père était très cinéphile et très « classique » mais je ne l'ai pas connu suffisamment longtemps pour que nous puissions aborder ce sujet (il était déjà très malade lorsque j'ai commencé à dévorer sa vidéothèque). Sinon, entre un oncle qui qualifiait Godard d' « intellectuel fatigué » et une tante qui détestait Pialat à cause de sa vision de la famille, je dois avouer que je n'ai pas eu de véritables atomes crochus pour débattre du septième art. Chantal, ma tante, fait partie des exceptions et déjà tout jeune, je prenais un grand plaisir à discuter avec elle, appréciant son ouverture d'esprit et sa vision fine du cinéma. C'est grâce à elle, entre autres, que je possède un unique numéro des mythiques « Cahiers jaunes » (avec, en couverture, Catherine Deneuve dans Les parapluies de Cherbourg). Comme elle l'explique, le temps nous a un peu éloigné mais c'est avec un grand plaisir que nous nous sommes retrouvés sur Facebook et que nous pouvons à nouveau discuter. En attendant une prochaine réunion familiale où nous pourrons le faire de visu...

 chronique-danna-magdalena-bach.jpg

 

***

Je ne sais comment manifester mon intérêt pour ton blog ou plutôt je ne sais où écrire un commentaire ... Je n'ai pas grande légitimité à le faire si ce n'est celle apportée par une vieille affection familiale .. J'ai plaisir à me rappeler ma découverte de ta passion pour le cinéma.. Il y a bien longtemps .. J'allais beaucoup au cinéma à l'époque et j'étais très Cahiers .... Les Cahiers m'avaient en quelque sorte " ouvert les yeux" et je me suis nourrie de Mizoguchi, Truffaut , Godard, Pialat, Demy , je cite dans le désordre évidemment .. Je crois que je t'avais offert un exemplaire de Cahiers à couverture jaune .. J'étais si contente qu'à Moloy le cinéma soit honoré par un jeune homme comme toi .... Le temps a passé ... Très vite.. Je suis moins allée au cinéma pour des raisons familiales, mais je n'ai pas oublié mes émotions dans les salles obscures , les images et les sons , l'enchantement du monde .. J'ai eu quand mêmes quelques activités liées au cinéma, j'ai revu bien de ces films que j'ai tant aimés ( peut on vivre sans avoir vu les "contes de la lune vague ? " ) et puis un jour, arpentant Facebook je me suis arrêtée chez toi , j'ai découvert que c'était toi, j'ai aimé tes critiques loin des évaluations convenues de tant de critiques professionnels .. Bon vent à ton blog nourri d'un vrai regard .. Maintenant toi aussi tu « m'ouvres les yeux », parfois j'envoie une critique de toi à des amis avec qui je peux encore me disputer pour défendre un film ..

Et de quoi avons nous parlé lorsque nous nous sommes vus il y a un peu plus d'une semaine? De Straub !!!

Bon anniversaire ...

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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Lundi 1 septembre 2014 1 01 /09 /Sep /2014 18:36

Laurence est une internaute discrète et précieuse. Je crois l'avoir vu commenter parfois chez moi mais c'est surtout chez Ludovic qu'elle apporte sa voix singulière à des réflexions et des observations fines et pertinentes. C'est là que j'ai découvert qu'elle tenait un blog qui n'est plus alimenté depuis quelques mois. Puis je l'ai retrouvée sur Facebook où elle est également une présence discrète mais attentive. Un grand merci pour sa jolie contribution...


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La salle est rouge, petite mais les fauteuils sont serrés. Il faut contourner un gros pilier pour accéder au premier rang. C'est toujours là que je m'installe. J’aime cette impression de contenir par mon dos, le souffle des spectateurs. Cette semaine ce sera les "Amants crucifiés"…Les toilettes sont à gauche, les hommes y font souvent la queue sous l'œil rêveur de Marilyn vue par Andy. De chaque côté, deux appliques de laiton contourné projettent une ombre à la Murnau. Une estrade de bois surplombe l'ombre chinoise des spectateurs et là en vedette la toile blanche de l'écran. C'est là que j'ai pensé à vous : dix ans de blog, dix ans dans ces salles qui ont chacune écrit la vie du cinéma, dix ans de compte-rendu passionnés ou délétères… toutes ces heures passées là…à aimer…

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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Dimanche 31 août 2014 7 31 /08 /Août /2014 18:27

Alexandre est très fort : nous ne nous connaissons pas mais il est parvenu à décrire avec un véritable discernement ce à quoi peut ressembler le quotidien d'un cinéphile dijonnais, y compris l'obligation de se rendre dans un hideux multiplexe non pas pour faire plaisir à un cousin mais à une amie (dans mon cas, il s'agissait de l'horrible Da Vinci codede Ron Howard). Une seule petite erreur : je ne me mets jamais au fond de la salle mais aux places stratégiques des cinquièmes ou sixièmes rangs.

Plus sérieusement, c'est une fois de plus grâce au blog d’Édouard (décidément!) que j'ai découvert Alexandre et surtout sur Twitter où nous avons commencé à nous disput... à échanger. Après avoir tenu pendant quelques années son propre blog Plan C., il écrit désormais pour des sites divers et variés : Playlist Society, Accreds, Filmosphère.

Alors effectivement, nous ne sommes pas toujours d'accord mais je serais bien évidemment heureux de partager cette bière qu'il propose en fin de contribution pour nous écharper sur Spielberg ou David Lean et je le remercie chaleureusement pour cette évocation très réussie. 


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Le Doc et moi, on ne se connaît pas en vrai. Je ne sais pas s'il porte des cravates, des chapeaux, s'il chausse du 43 ou s'il aime les betteraves en entrée. Heureusement, on se lit car on aime se chamailler sur les films. Mais en plus de la cinéphilie, nous sommes reliés par autre chose : Dijon. Si on ne s'est jamais croisé, c'est la faute à un déménagement « à la capitale » pour moi. Ne riez pas, Dijon, c'est la place des émois cinéphiles de jeunesse, l'une de ces rares villes ne faisant pas partie des très grandes agglomérations où la cinéphilie peut s'émanciper. Alors peut-être qu'on se connaît le Doc et moi. Sûrement même avons-nous déjà partagé la même séance, sans le savoir, un soir de novembre, où la brume s'étendait sur la ville. A l'Eldorado (l'antre, le refuge, que dis-je, le lit douillet pour tous ceux qui veulent profiter des raretés qui sortent), Tropical Maladydévoilait ses charmes. Le Doc y a pesté contre l'affreuse salle 2. Plus qu'une salle, c'était une sorte de couloir avec au bout un écran, et un son qui grésille. Il paraît que le cinéma a été refait, c'est le Doc qui me l'a dit. Il me soutient aussi que les profs à la retraite parfumés à la mauvaise eau de Cologne viennent toujours maugréer contre les couleurs criardes du dernier Wes Anderson ou s'émerveiller devant le moindre rôle de Catherine Deneuve. Fais gaffe, c'est ce qui t'attend Doc ! A l'Eldo, lui et moi, on a chopé des maux de dos à cause de la salle 3, mais on a béni les propriétaires de ne pas avoir mis de distributeurs de friandises et surtout de nous épargner la publicité avant (presque) chaque séance. Chacun de notre côté, nos yeux se sont émerveillés devant les grands d'aujourd'hui. Alors, quand le Doc écrit une note sur le blog, je l'imagine (en ombre, puisque je ne sais pas à quoi il ressemble) assis au fond d'une salle de l'Eldo. Avant la séance, d'un coin de l’œil, il surveille un éventuel voisin inconvenant, de l'autre, il s'occupe à tweeter sur le prochain festival de Cannes. Parfois, le Doc va certainement jusqu'à la place Darcy. A côté, un autre petit cocon : le Devosge. « Quoi, tu n'as pas été à la rétro Eisenstein ! » pesterait-il contre moi. « Fonces-y, ils passent l'intégrale toute cette semaine ». A tous les coups, le Doc a rattrapé des pépites en fin de vie à l'ABC, cinéma aujourd'hui disparu, qui était un peu notre UGC Orient-Express à nous. Peut-être même le Doc s'est-il égaré un soir d'été dans la banlieue Nord de Dijon, dans l'affreux multiplexe Cap-Vert, à subir un mauvais blockbuster en VF pour faire plaisir à un neveu ou cousin. Ce qui est sûr, pour le Doc, comme pour moi, c'est que la découverte d'une purge ou d'un chef-d’œuvre s'accompagne du charme d'une soirée dans la capitale des Ducs. S'engueuler avec quelqu'un sur le nouveau Paul Thomas Anderson est tout de suite plus charmant quand ça se fait avec un kir (un vrai : crème de cassis et aligoté, pas vos trucs à la pêche ou à la mure). Alors un jour, avec le Doc, on sortira d'une quelconque séance, et autour d'une bière place du Bareuzai, on refera le monde ensemble. Il achèvera de me convaincre que je dois voir tout Bergman, je lui prouverai que Spielberg a fait de beaux films. N'est-ce pas une riche idée Doc ? "

Par Dr Orlof - Publié dans : 10 ans
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