Samedi 18 octobre 2014 6 18 /10 /Oct /2014 16:49

White bird in a blizzard (2014) de Gregg Araki avec Eva Green, Shailene Woodley, Sheryl Lee
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Je connais très peu l'oeuvre de Laura Kasischke mais j'avais été néanmoins séduit par son roman Les revenants où j'avais cru déceler une influence de David Lynch. Dans cette histoire de spectres revenant hanter un campus américain et de rivalités entre "sororités", l'écrivain parvenait à laisser planer un mystère constant. Elle ne cherchait pas absolument à éclairicir les zones d'ombre et les béances du récit finissaient par envoûter le lecteur. Je n'ai pas lu Un oiseau blanc dans le blizzard (titre français du roman, plus logique que l'idiot White bird) mais si Araki lui est fidèle, on pourra trouver que le côté trop "bouclé" du scénario constitue sa principale faiblesse. Sans rien révéler, il convient de souligner que la fin du film et son retournement improbable ne sont pas convaincants du tout. Ce coup de force scénaristique à même un peu tendance à gâcher l'équilibre fragile et assez beau qu'avait réussi à créer le cinéaste. 

Après Gone girl de Fincher, voilà donc un autre film qui jette un regard noir sur la famille américaine traditionnelle. Une fois de plus, c'est une mère de famille (Eva Green) qui disparaît sans laisser la moindre explication. Mais là où Fincher entreprenait un grand jeu de manipulation et de farce cynique, Araki préfère se recentrer sur la cellule familiale et, en particulier, sur le destin de Kat (Shailene Woodley), la fille adolescente de la famille. 
Cette disparition est d'abord l'occasion de peindre par petites touches l'histoire d'un malaise familial : un père de famille gentil mais un peu benêt, ne considérant sa femme que comme une cuisinière et une ménagère; une mère toujours séduisante mais visiblement à bout de nerfs et, entre les deux, Kat, adolescente ordinaire qui s'amourache d'un voisin peu brillant mais musculeux.  L'intelligence d'Araki est de ne pas jouer la carte du "drame psychologique" mais de nous entraîner dans une rêverie ouatée en tentant de saisir quelque chose comme la quintessence de l'adolescence. Alors qu'il y a quelques décennies, il optait pour une provocation "pop" (The doom generation, Nowhere...), son cinéma s'est apaisé mais il reste en son coeur quelque chose de secret et mélancolique. 

Araki ne cherche sans doute pas "l'or du temps" mais à retrouver des sensations extrêmement fugaces liées à l'adolescence : le temps du désir, des copains et de l'aventure. Ce qui semble chagriner la mère de Kat, c'est de voir dans les traits de sa fille son propre visage une vingtaine d'années plus tôt et de n'avoir pas su arrêter le temps. Quant à l'adolescente, la disparition de cette figure maternelle est aussi un moyen pour elle d'arriver à l'âge adulte. Ce passage douloureux ne se fait pas sans tâtonnements (sa liaison avec un "vieux" flic) mais le cinéaste le filme avec beaucoup de sensibilité et de mélancolie. Il nimbe White bird in a blizzard d'une dimension onirique qui fonctionne plutôt bien : ce sont ces scènes où Kat se retrouve dans un univers abstrait, au milieu de la neige et où la disparition de sa mère semble figurer une évaporation du sens généralisée. Un moment, on se demande si cette disparition n'est pas métaphorique et qu'il ne s'agit pas, à travers ces deux portraits féminins, de saisir la fuite du temps et de la fugacité de la jeunesse (c'est comme ça que j'interprête Les revenants). L'ambiguité est un peu gâchée par la fin mais il plane quand même constamment une atmosphère cotonneuse sur le récit qui vaut d'ailleurs beaucoup mieux que l'espèce de vision assez caricaturale de la vie de couple (évidemment une prison pour la femme !) 

L'intérêt du film et sa beauté viennent de la manière dont il parvient à saisir le caractère funambulesque de cette période de la vie où tout semble possible et, en même temps, tout semble écrit (est-ce que Kat ne va pas suivre les mêmes pas que ceux de sa mère à qui elle ressemble tant?). La mélancolie qui nimbe le récit évoque parfois celle de Virgin suicides ou encore certains films de David Lynch (c'est d'ailleurs assez amusant que le père de Kat remplace sa femme disparue par la plus grande "disparue" du début des années 90 : Sheryl Lee, alias Laura Palmer dans Twin Peaks).
Pour ceux qui ont connu ado la fin des années 80, White bird in a blizzard est aussi un vrai bain de jouvence : une bande-son gorgée de "tubes" de cette époque (Tears for fears, Talk Talk, Depéche Mode...), les téléphones dans les chambres, les vêtements, etc. 

La mise en scène d'Araki, élégante et elliptique, aurait sans doute gagné à ne pas être trop explicative comme ça finit par être le cas. Mais, malgré cette réserve, ce film doux et mélancolique mérite le coup d'oeil. 

 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 15 octobre 2014 3 15 /10 /Oct /2014 22:44

Le cinéma en partage (2014) de Michel Ciment (entretiens avec N.T.Binh). (Éditions Payot et Rivages. 2014)

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Cher Michel Ciment,

 

A l'occasion de la sortie de vos « mémoires », je me permets de vous adresser cette lettre ouverte que vous ne lirez sans doute jamais puisque vous ne semblez pas témoigner d'un grand intérêt pour ce qui se publie sur les blogs ou sur Internet en général.

Je vous connais maintenant depuis une bonne vingtaine d'années (surtout grâce à vos interventions au Masque et la plume car je lis très rarement – c'est un tort car j'apprécie beaucoup certains de vos collaborateurs- Positif) et j'espère que vous me pardonnerez si je vous qualifie de « pape de la critique ». L'expression n'est pas de moi mais elle vous sied bien. En effet, cette position de « pape » vous donne une assise que nul ne peut contester au cœur du cinéma français (et je ne parle pas seulement de la critique). Par ailleurs, un pape a aussi parfois tendance, par définition, à pontifier et vous n'échappez pas toujours à ce travers.

Même si cette lubie du « triangle des Bermudes » que vous remettez une fois de plus sur le tapis peut faire sourire comme on sourit en écoutant les caprices d'un vieil oncle ; on peut également vous trouver d'une certaine mauvaise foi lorsque vous reprochez aux autres ce que vous pratiquez vous-même sans vergogne. Pour prendre un exemple précis, vous recourez une fois de plus au lieu commun du « cinéaste à carte » et à une certaine « politique des auteurs » qui ferait défendre les cinéastes « adoubés » indépendamment des qualités de leurs films. Soit. Il est possible que certains parmi eux bénéficient en effet d'une indulgence automatique (j'ai suffisamment râlé contre une presse aux pieds de Christophe Honoré ou de Benoît Jacquot pour n'être pas d'accord!) mais est-ce que Positif ne tombe pas aussi dans ce travers lorsque la revue défend systématiquement Patrice Leconte (Les grands ducs, Michel, sérieusement?) ou Bertrand Tavernier ?

 

De la même manière, je trouve que vous avez parfois une manière de schématiser, de faire des raccourcis un peu gênants. Je ne parlerai pas de votre vision de la politique, partageant assez votre aversion pour les totalitarismes mais n'arrivant pas à comprendre comment vous pouvez conjuguer un goût évident pour la révolte surréaliste et un éloge de la plus consternante des girouettes bien-pensantes (Philippe Val) ; mais de votre vision extrêmement caricaturale de l'art contemporain (oserais-je parler de « souverains poncifs »?) . Certes, les exemples que vous citez (le sac-poubelle de la Tate Modern) sont très justes et personne ne niera les excès de cet art contemporain. Mais faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain et s'empêcher d'aimer Duchamp, Pollock, Rothko, Soulages et de nombreux autres sous prétexte que des imposteurs se sont imposés en les imitant ?

Vous qui appréciez une certaine « modernité » au cinéma (celle de Resnais, d'Antonioni, de Bergman, de Rocha, de Jancso...), je regrette que vous n'ayez pas plus de curiosité pour le cinéma dit « expérimental » qui ne se réduit en aucun cas aux six heures de film qu'Andy Warhol a consacrées à un homme qui dort !Je ne vois pas au nom de quels principes des gens comme Brakhage, Mekas, Morder, Snow, Anger voire Schroeter ou le Garrel des années 60/70 seraient moins importants que des cinéastes comme Sautet ou René Clément ?

Dans les mêmes passages, vous affirmez que les œuvres les plus novatrices finissent toujours par trouver leur public et qu'il n'y a pas « d'artistes maudits » (vous citez Le sacre du printemps ou Hiroshima mon amour). Et suivant ce raisonnement, vous en profitez pour égratigner un peu perfidement le cinéma des Straub.

 

Deux réflexions à ce sujet : je ne suis pas certains que toutes les œuvres intéressantes finissent par toucher un large public. Vous qui affectionnez particulièrement, et à juste titre, le surréalisme ; ne pensez-vous pas que des personnalités plus secrètes et toujours relativement méconnues comme René Crevel, Jacques Vaché, Paul Nougé ou Benjamin Péret valent infiniment plus que le sinistre Aragon ou l'indéboulonnable Eluard ? A l'inverse, des auteurs à succès comme Paul Bourget ont fini par être complètement oubliés et vous n'avez pas tort de citer le cas d'Henri Verneuil : qui, aujourd'hui, s'intéresse vraiment à son cinéma alors que ses films étaient d'immenses succès populaires ?

La qualité d'une œuvre, à mon sens, n'a rien à voir avec sa « popularité », même dans le temps. Mais comme vous ne réduisez pas cette « popularité » (à juste titre, encore une fois!) au succès en salle mais également en terme de renommée et d'études consacrées aux artistes (dans les universités, par exemple) ; laissez-moi vous raconter une anecdote en guise de deuxième réflexion.

J'habite à Dijon, ville où jamais un seul film des Straub a été projeté (c'est facile de dire que le public les boude si on ne montre pas leur œuvre!). Il y a eu une seule exception : une séance unique de Sicilia un dimanche matin, à l'heure de la messe. Eh bien je vous assure, cher Michel Ciment, que la salle était pleine et très attentive.

Je ne cherche pas à défendre absolument Jean-Marie Straub (je n'aime pas du tout les courts-métrages qu'il tourne depuis la mort de Danièle Huillet) mais cet exemple me semble prouver que votre raisonnement sur la « popularité » des œuvres et le mythe de l'artiste maudit qui n'existerait pas me semble biaisé. (Je suis certain que les époux Straub jouissent, à tort ou à raison, d'une renommée très supérieure à des cinéastes que vous admirez pourtant comme Makavejev, Jancso ou Rocha).

 

Si ces réflexions ont pu m'agacer, je dois désormais aussi admettre que j'ai dévoré vos mémoires avec un plaisir indéniable. D'une part parce que j'admire sincèrement votre grande culture, votre connaissance de la civilisation américaine, votre goût pour la peinture et la littérature. D'autre part parce que les rencontres que vous avez faites tout au long de votre vie (et, bien entendu, c'est loin d'être terminé!) sont absolument fascinantes. Moi qui n'ai pas un goût particulier pour le cinéma de Kazan, de Losey, de Boorman ; je dois reconnaître que vous m'avez donné envie de me replonger dedans. Et je ne parle même pas de votre rencontre avec Kubrick : les pages que vous lui consacrez sont admirables.

Outre les portraits des grands cinéastes que vous avez côtoyés et que vous savez peindre avec un sens de l'anecdote assez irrésistible ; j'ai beaucoup aimé la manière dont vous m'avez fait voyager à travers les festivals du monde entier. Là encore, j'ai beaucoup ri lorsque vous racontez comment vous avez présenté un film de Makavejev à John Ford ou comment le réalisateur de La prisonnière du désert, qui dormait nu, s'est levé de son lit pour jeter un livre qu'une organisatrice du festival lui avait apporté !

Votre livre fourmille d'anecdotes croustillantes et je n'en retiendrai que deux : ce moment savoureux où vous tentez de convaincre Marguerite Duras d'aller voir 2001, l'Odyssée de l'espace alors qu'elle n'en a jamais entendu parler (même si le film était sur les écrans) et celui où le pauvre Leonard Kastle s'évanouit lorsqu'il apprend que le boudin noir est confectionné à base de sang coagulé.

 

Avant de conclure, il faut également vous reconnaître un domaine où vous êtes inégalable : celui de l'entretien. Même le plus farouche de vos détracteurs ne pourra pas vous retirer ça : vous avez le sens du dialogue avec les grands cinéastes et ce n'est sans doute pas un hasard si vous êtes l'un des seuls à avoir pu approcher Kubrick ou Malick. Cet art vient à la fois d'une attention particulière à vos invités (quand il s'agit de radio mais je suppose que c'est la même chose par écrit), d'une connaissance très précise de leurs œuvres et d'un certain « retrait » lorsque vous conversez, à mille lieues de ces journalistes 2.0 qui ne cherchent qu'à se mettre en valeur (notamment en rentrant dans le lard des cinéastes).

 

Voilà cher Michel Ciment. J'espère que les petites taquineries que je me suis permis en début de lettre ne vous auront pas froissé et qu'elles n'éclipseront pas l'admiration sincère que je porte à vos mémoires. Il m'arrive souvent d'être en désaccord avec vous mais j'ai un grand respect pour tout ce que vous avez représenté dans le cinéma français (et encore une fois, ce n'est pas fini).

Je sais qu'un libraire de Beaune aimerait beaucoup vous faire venir à la rencontre du public. Si c'est le cas, je serai ravi de discuter avec vous de visu et de vous prouver que la pensée sur le cinéma est également vivante sur Internet (je ne parle pas pour moi qui me contente de « billets d'humeur »).

 

Et je vous félicite une fois de plus (ainsi que N.T.Binh qui vous interroge en toute amitié) pour cet ouvrage vivant, passionnant, drôle, parfois irritant mais dans le bon sens du terme puisqu'il incite à débattre, à réfléchir et à attiser sans cesse une passion commune pour le cinéma.

Recevez, cher Michel Ciment, les salutations d'un humble blogueur anonyme.


Dr Orlof 

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Mardi 14 octobre 2014 2 14 /10 /Oct /2014 19:38

Sidewalk stories (1989) de et avec Charles Lane (Sortie en DVD le 8 octobre 2014. Editions Carlotta)

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Lorsqu'est sorti The artist de Michel Hazanavicius, on a un peu trop vite oublié que l'exercice qui consiste à réaliser un film muet de nos jours n'était pas aussi rare que l'on a bien voulu le dire. Sans même parler des cinéastes les plus expérimentaux qui sont souvent revenus aux origines du cinéma (Warhol, Courant, Garrel...), il y eut la comédie de Mel Brooks Silent movie (La dernière folie de Mel Brooks) où le seul mot dit (« non ») était prononcé par...le mime Marceau ! ou, plus récemment, le beau film d'Aki Kaurismaki Juha.

En 1989, l'acteur et réalisateur Charles Lane met en scène son premier long-métrage, Sidewalk stories, et décide de revenir au muet.

Il incarne lui-même un pauvre hère qui dessine sur les trottoirs de New-York. Pas vraiment vagabond comme Chaplin mais presque. Un soir, il assiste à l'assassinat d'un homme au détour d'une rue sombre et « adopte » la fillette qui se trouvait alors avec la victime. Son but va désormais être de retrouver la mère de l'enfant.

 

Avec ce film, Charles Lane s'inspire bien évidemment de l’œuvre de Chaplin, en particulier de The kid. Comme son modèle, il tente un cocktail entre le rire et les larmes sans y parvenir totalement.

Cette réserve posée, Sidewalk stories s'avère être un joli film, assez passionnant par certains aspects.

Ce qui fonctionne le mieux, c'est ce personnage de marginal que compose Charles Lane. Pour pouvoir exister à l'écran sans la parole, il faut un véritable talent et renouer avec le langage du corps des burlesques. Alors qu'il a un regard très expressif et qu'il pourrait jouer facilement de la mimique, Lane filme la plupart du temps en plans larges et se débrouille d'abord avec son corps : qu'il butte contre un voisin de trottoir plus grand (scène qui joue sur la répétition de la chute comme au temps des burlesques primitifs) ou qu'il manque de se faire étrangler par sa petite compagne qu'il garde auprès de lui en s'attachant une corde...autour du cou !

Ce corps burlesque, il le plonge dans la réalité new-yorkaise de la fin des années 80. Le film débute du côté de Wall Street, par des plans d'hommes d'affaires pressés prêts à tuer pour pouvoir entrer le premier dans un taxi. Face à cette agitation stérile, Lane filme ensuite le temps d'un long et beau travelling, toute une petite communauté de marginaux vivants sur le trottoir : jongleurs, peintres de rue, clochards, etc. Paradoxalement, le côté très artificiel du dispositif (noir et blanc, muet...) accentue l'effet « réaliste » de cette vision d'un New-York défavorisé.

 

Autre qualité : la sobriété du film. Avec un sujet pareil, Lane aurait pu facilement verser dans le pathos et réaliser un abominable tire-larmes. Or il ne cherche pas l'émotion facile (une petite fille abandonnée pourrait pourtant prêter à ce type d'épanchement) et il ne sombre jamais dans le misérabilisme. Si les conditions de vie décrites sont dures, la stylisation permet au cinéaste de s'éloigner de la complaisance naturaliste.

Même la traditionnelle histoire d'amour naissante entre le « vagabond » et la riche femme touchée par ce couple improbable est traitée de manière délicate.

 

Alors, me direz-vous, pourquoi des réserves puisque le film parvient à faire sourire en brossant toutefois un tableau dur de la réalité new-yorkaise et à émouvoir sans avoir recours aux grosses ficelles du mélodrame sirupeux ?

 

La limite de Sidewalk stories tient, malgré tout, à son dispositif que je trouve un peu artificiel. Si cette stylisation apporte une distance bienvenue quant aux thèmes abordés, elle nous éloigne aussi un peu des personnages. Il y a dans l’œuvre un côté « exercice de style » qui frise parfois une certaine application. On sent que Charles Lane connaît son Chaplin sur le bout des doigts et, du coup, cet hommage a parfois un côté un peu forcé. Qu'apporte, au fond, le muet dans la mesure où la mise en scène reste relativement classique et ne développe pas énormément le côté « visuel » du projet (ce n'est pas un reproche). ?

 

Cette limite posée, l’œuvre demeure singulière, touchante et mérite d'être redécouverte...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Jeudi 9 octobre 2014 4 09 /10 /Oct /2014 19:24

Gone girl (2014) de David Fincher avec Rosamund Pike, Ben Affleck.

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Je ne sais plus qui était le critique qui prétendait qu'on pouvait juger les films à la manière dont le cinéaste traitait les scènes d'amour. Essayons d'entrer par ce biais dans le nouveau film de Fincher. Première scène d'amour : Nick rencontre Amy et c'est le coup de foudre. L'harmonie est donc parfaite : on voit que l'homme prend en compte le désir de la femme et qu'elle a un bel orgasme. Deuxième scène d'amour : les années ont passé et le couple formé par Nick et Amy se délite. L'homme ne pense désormais plus qu'à son propre plaisir et besogne laborieusement sa femme (par derrière, évidemment) qui se tient debout contre un mur sans que le moindre frisson ne fasse vibrer son corps. Par la simple description de ces deux moments « amoureux », on comprend très vite que Fincher n'est pas un cinéaste d'une grande finesse, que sa vision du couple est à la fois convenue et un poil caricaturale et qu'il prend bien soin de souligner chaque élément de son récit (ici, la manière de traduire le naufrage d'un couple). D'une certaine manière, le film pourrait s'appeler L'amour dure trois ans si le titre n'était pas déjà homologué !

De la même manière, le fait que Ben Affleck rapporte, au début du film, un Mastermind annonce d'emblée que Fincher va nous embarquer dans un jeu « mental » pour essayer de montrer ce qu'il y a dans la tête d'une femme (en l’occurrence, celle jouée par une excellente – c'est une révélation pour moi- Rosamund Pike).

 

Soyons honnête : la virtuosité du cinéaste est évidente et je ne songerai pas à bouder mon plaisir. Gone girl a beau durer 2h30, je ne me suis pas ennuyé une minute. Le récit est mené de main de maître et on prend un vrai plaisir à suivre les invraisemblables rebondissements de ce thriller qui n'en manque pas. La mise en scène est au diapason et s'avère souvent brillante. Je dis « souvent » parce que le début du film ne m'a pas trop emballé, Fincher se contentant d'une action filmée comme dans une banale série policière (une succession de champs/contrechamps filmés en longues focales). Mais au bout de 30 à 45 minutes, la mise en scène prend plus d'ampleur et le cinéaste donne la pleine mesure de son talent : ellipses qui tombent comme des couperets, montage parallèle, jeu sur les points de vue successifs... Tout se passe comme si les manipulations orchestrées par les personnages ne pouvaient exister que grâce au règne sans partage des images et du leurre qu'elles constituent.

C'est d'ailleurs, à mon sens, la dimension la plus intéressante du film , à savoir cette manière qu'a Fincher de déplacer les enjeux traditionnels du récit (la résolution de l'intrigue, la clarification des manipulations...) vers une description d'une manipulation beaucoup plus généralisée (notamment celle opérée par les médias). La dénonciation des méthodes médiatiques est un peu une tarte à la crème mais Fincher la traite de manière assez savoureuse et montre de façon assez cynique que, finalement, ce que recèlent profondément en eux les individus vaut désormais moins que l'image qu'ils vont pouvoir donner d'eux-mêmes. L'homme est peut-être un meurtrier en puissance et la femme une « vamp » fatale : peu importe ! Ce qu'il faut, c'est qu'ils fassent bonne figure à la télévision et soient « populaires ».

Tandis que s’échafaudent les plus incroyables manipulations (que je ne révélerai pas), Fincher nous mène également en bateau par son sens de la mise en scène. Il pourrait y avoir un côté à la De Palma puisqu'au bout du compte, tout n'est qu'image.

 

Il manque cependant quelque chose à Fincher pour égaler la rigueur théorique d'un De Palma lorsqu'il tourne Redacted ou Passion. Sa vision du couple et d'une Amérique décervelée par le pouvoir médiatique me semble un peu schématique. Et sa virtuosité finit par ne déboucher que sur un cynisme bon teint qui empêche qu'on s'attache à ces deux personnages. Il aurait fallu, à mon sens, une ambiguïté et un trouble que cette machine parfaitement huilée ne parvient pas à créer.

 

On aura beau jeu ensuite de citer des références : Hitchcock pour le côté mythomane et sociopathe de l'héroïne (Pas de printemps pour Marnie), Lang pour les retournements de situation incroyables, etc. Pour ma part, j'ai pensé au brillant Le médaillon de John Brahm, film gigogne à la construction extrêmement sophistiquée (un emboîtement de flash-back), centré sur un personnage de femme fatale cleptomane.

Le film de Fincher est un peu ça : un bel objet très bien fichu mais qui, au bout du compte, laisse un peu sur sa faim. Les thèmes sont là : l'image d'une Amérique peu rutilante derrière la façade qu'elle tente d'échaffauder, le goût pour le jeu et la mise en scène mais tout ça est trop huilé, trop mécanique pour vraiment toucher.

 

Gone girl est un jeu de société : on y prend plaisir le temps de la partie mais à la fin, il n'en reste pas grand chose...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 8 octobre 2014 3 08 /10 /Oct /2014 19:36

Welcome to New-York (2014) d'Abel Ferrara avec Gérard Depardieu, Jacqueline Bisset (Editions Wild Side) Sortie le 30 septembre 2014

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C'est une excellente chose que de pouvoir désormais découvrir Welcome to New-York à tête reposée, loin de l'effervescence cannoise et des polémiques à n'en plus finir (la plus grotesque restant, bien entendu, l'accusation parfaitement infondée d'antisémitisme de la part de Ferrara). Le matraquage publicitaire autour de cette adaptation de « l'affaire Strauss-Kahn » paraît désormais loin et il est donc possible d'appréhender le film en évitant de buter sur l'écran du fait divers.

Car ce qui frappe immédiatement dans Welcome to New-York, c'est que nous sommes avant toute chose dans l'univers de Ferrara.

 

Devereaux (Gérard Depardieu) est un homme puissant dévoré par un insatiable appétit sexuel. Son histoire est celle d'un roi déchu qui va effectuer une trajectoire commune à la plupart des personnages de Ferrara. Alors qu'il a tout pour lui : l'argent, les call-girls les plus belles, les partouzes mondaines ; il va faire un faux pas et dégringoler en agressant sexuellement la femme de chambre noire de l'hôtel de luxe où il séjournait.

 

Welcome to New-York est le récit d'une déchéance. Devereaux est une version « contemporaine » du « king of New-York » (Christopher Walken) en ce sens qu'il voit soudainement l'empire qu'il avait bâti s'effondrer. Pour incarner un tel personnage, il fallait quelqu'un de la carrure (dans tous les sens du terme!) de Depardieu qui livre ici une de ses plus belles performances depuis très longtemps (sans doute depuis Mammuth). Le comédien joue à merveille cette brute épaisse totalement asservie à des pulsions (la manière dont Devereaux regarde chaque femme comme une proie potentielle est assez superbement rendue) qui finiront par l'engloutir. Mais il est capable également, par un seul geste ou un positionnement de son corps massif, de souligner le désarroi et la fragilité de son personnage.

Une des originalités du film, c'est la manière dont Ferrara traite de la sexualité comme une dépendance fatale. On sait que l'addiction est l'un des thèmes qui lui est le plus cher. Mais cette fois, il ne s'agit ni de la drogue (de Bad lieutenant à Christmas en passant par Snake eyes), ni du jeu (Go, go, tales) ou même de vampirisme (The addiction) mais bel et bien d'une addiction au sexe.

 

Ce qui a changé chez Ferrara, et c'est en ça que son cinéma accompagne vraiment le mouvement du monde, c'est qu'il n'y a désormais plus de secret ni de sacré donc plus de rédemption possible. Dans Bad Lieutenant, il y avait encore un espoir de rédemption pour le personnage parce que le monde extérieur était tangible, que la déchéance du personnage ne venait que de lui-même. Or depuis quelques années, c'est le monde entier qui se « déréalise » et qui s'effondre (l'Apocalypse dans 4h44 : dernier jour sur terre). Ferrara joue alors beaucoup sur la place de l'individu dans un univers en pleine déréliction. Dans Welcome to New-York, il souligne de manière très habile l'enfermement du personnage, à la fois psychique (son addiction qui le coupe de sa femme) et physique (chambres d'hôtel, prison, appartement témoin) tout en montrant également son exposition aux yeux de tous (caméras, photos, bracelet électronique...).

Il ne s'agit pas de dénoncer un peu cruchement l'emballement de la machine médiatique mais de montrer la manière dont l'individu est renvoyé à sa solitude tandis qu'il est de plus en plus exposé au vacarme du monde. Alors que la tragédie du « bad lieutenant » était de ne pas être vu (pour reprendre l'idée d'un beau texte de JF.Rauger), celle des personnages actuels de Ferrara est d'être visibles par tous.

 

Depuis New Rose Hotel, le cinéma de Ferrara affiche un penchant parfois un peu fumeux pour la métaphore globale (en gros, parler du monde entier depuis une chambre d'hôtel). Welcome to New York emprunte également cette voie mais renoue cependant avec une certaine sécheresse des séries B que concoctait le cinéaste à ses débuts. Son film est plus « narratif » et sa manière de filmer les aéroports (avec un magnifique contrechamp sur Devereaux en gros plan, au moment de son arrestation, qui signale le début du séisme), les couloirs d'hôtel ou de jouer sur les ellipses (la fameuse agression) donnent au film un rythme et une nervosité que le cinéaste avait un peu oublié ses derniers temps (indépendamment des qualités de ses dernières œuvres).

 

De la même manière, la promotion autour de ce film pouvait laisser craindre un spectacle tapageur et racoleur. Or il n'en est rien. Ferrara se garde bien de jouer les procureurs ou les moralistes mais cherche avant tout à ausculter les tréfonds de l'âme humaine. Et il y a quelque chose de fascinant à voir chez Devereaux (comme chez DSK, d'ailleurs), homme le plus puissant qu'on puisse imaginer, (il est aux portes de la présidence de la république), une sorte de masochisme qui le pousse à détruire tout ce qu'il avait construit. Dans son (beau) roman L'enculé, Nabe insistait davantage sur cette dimension masochiste du personnage tandis que Ferrara plonge dans les turpitudes de la dépendance sexuelle.

 

Le roi est nu. Le roi est déchu.

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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