Vivre (1952) d’Akira Kurosawa avec Takashi Shimura. (Editions Carlotta films). En salles depuis le 25 janvier 2017

Marathon Kurosawa : 6

La rétrospective Kurosawa se poursuit et je pense qu’il est encore possible de voir ces films à Paris. Si ce n’est pas le cas, privilégions pour une fois la province puisqu’à Dijon, c’est cette semaine que nous pouvons nous replonger dans l’œuvre du maître. Débuter par Vivre ne serait d’ailleurs pas une mauvaise idée tant Kurosawa apparaît ici dans la pleine possession de ses moyens.

Kenji Watanabe (Takashi Shimura) est chef de service du Bureau d’Accueil des habitants. Rond-de-cuir modèle, il n’a jamais pris un jour de congé depuis 30 ans et il coule une existence monotone depuis le décès de sa femme et le mariage d’un fils qui, désormais, ne pense plus qu’à l’héritage. Il apprend un beau jour qu’il est atteint d’un cancer à l’estomac et qu’il lui reste peu à vivre. Réalisant soudainement la vacuité totale de son existence, il décide de s’investir dans un projet où il pourrait être utile au bien de tous…

Avec un scénario pareil, il n’est pas tout à fait illégitime de redouter les pires facilités mélodramatiques et le gros tire-larmes manufacturé. Sauf que Kurosawa n’est pas n’importe qui et qu’il évite tous les pièges de ce type d’histoire.

Tout d’abord, il nous plonge immédiatement dans le bain puisque le premier plan du film est une radio d’estomac tandis qu’une voix-off nous apprend la maladie incurable du héros. Pas de suspense, donc mais une empathie immédiate pour un pauvre homme dont l’existence s’est réduite à un travail répétitif et sans intérêt. Le film pourrait être d’emblée lesté par le poids de cette maladie mais Kurosawa débute de façon très corrosive, livrant une satire assez impayable d’une bureaucratie renvoyant les administrés de bureau en bureau et se caractérisant par un immobilisme assez effrayant.

Parallèlement, Watanabe réalise qu’il a tout sacrifié à un emploi où il n’a jamais rien fait d’autre que de brasser du vide. Des flash-backs viennent dessiner de manière succincte les grands événements de la vie de cet homme : le décès prématuré de son épouse, sa volonté de tout sacrifier pour son fils, la solitude… Il y a quelque chose de déchirant dans la peinture de ce destin ordinaire puisque la maladie finit par cristalliser tous les regrets du personnage. Il réalise que tout ce qu’il a fait jusqu’à présent a été vain : son fils est devenu un étranger et sa bru ne pense qu’au pactole. Sans la moindre lourdeur, Kurosawa filme avec beaucoup d’intensité cet homme accablé par le destin, souvent filmé de dos avec tout le poids de l’absurdité de la vie sur ses épaules.

Le film va ensuite être construit en deux mouvements. Dans la continuité de cette prise de conscience, Watanabe se « libère » et passe une nuit de folie avec un écrivain rencontré dans un bar, boit plus que de raison et fréquente les night-clubs. Il se lie également d’amitié avec une jeune collègue qui souhaite démissionner de son poste à la mairie. La vitalité de la jeune fille lui redonne de l’espoir mais c’est en s’engageant dans un projet d’assainissement et la construction d’un parc qu’il va donner un sens à sa vie.

Il y a du Capra dans Vivre : même inscription dans un cadre social difficile, même foi indéfectible dans l’individu capable, par sa volonté, de faire bouger les lignes du monde… Mais là où Kurosawa se distingue, c’est dans la construction narrative étonnante qu’il adopte. Chez Capra, on suit le héros jusqu’au bout de son action et la « performance » (le discours final de Mr Smith au sénat) importe autant que le résultat final. Kurosawa procède de manière totalement différente et au bout d’1 heure trente de métrage, annonce brutalement la mort de son personnage. Toute la dernière partie du film se construit autour de cette époustouflante ellipse : les personnages se retrouvent à l’occasion d’une veillée funéraire et évoquent les actions passées de Watanabe.

Une fois de plus, le cinéaste raille les bureaucrates qui cherchent à tirer la couverture à eux et à s’attribuer la responsabilité des actions du défunt. Mais, peu à peu, tous s’inclinent devant sa pugnacité et son indéfectible volonté qui l’amena même à affronter sans crainte les yakuzas.

En cassant de cette manière la narration, Kurosawa poursuit son travail sur le point de vue mené à son point culminant dans le sublime Rashomon. Watanabe qui, jusqu’à présent, occupait en permanence l’écran tout en apparaissant comme un « poids mort », une silhouette vide devient omniprésent alors qu’il n’est plus là. Ce contraste est porté à la perfection par le génial Takashi Shimura, autre acteur fétiche de Kurosawa que je trouve encore plus impressionnant que Mifune dans la mesure où il est toujours plus nuancé.

Difficile d’oublier cette magnifique et bouleversante scène où, sur une balançoire sous la neige, il entonne une chansonnette sur la brièveté et la vanité de toute vie humaine. Le constat réaliste sous-tendant tout le récit laisse alors place à une sorte de rêverie de conte de fée.

Conte cruel et amer mais porté par un humanisme et un idéalisme enthousiasmants…

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