La Forteresse cachée (1958) d’Akira Kurosawa avec Toshiro Mifune, Misa Uehara, Takashi Shimura (Editions Carlotta films) En salles depuis le 25 janvier 2017

Marathon Kurosawa : 7

Premier film de Kurosawa tourné en Scope, La Forteresse cachée a gagné une certaine aura depuis que George Lucas a annoncé s’en être beaucoup inspiré pour réaliser Star wars. Sans vouloir une fois de plus polémiquer autour de la saga culte, il me semble que les deux films sont rigoureusement opposés puisque Kurosawa plonge au cœur même des passions humaines tandis que Lucas ne filme que des robots sans chair, sans émotions et sans sentiments. Mais c’est un autre débat.

Dans La Forteresse cachée, les premiers plans sont éloquents puisque les deux paysans qui serviront de fil directeur au récit dont ils seront la caution burlesque se chamaillent et l’un n’hésite pas à lancer à l’autre qu’il « pue la merde ». Si le film sera par la suite un récit d’aventures épique mettant en scène deux clans rivaux et un samouraï tentant de mettre hors de danger la princesse du clan vaincu, il conservera toujours cette dimension triviale et cet ancrage dans la terre et la poussière.

Tourné en décor naturel, La Forteresse cachée séduit d’emblée par l’ampleur de sa mise en scène et le souffle romanesque que Kurosawa parvient immédiatement à lui impulser. Lorsque les deux paysans se retrouvent au milieu d’une bataille, le spectateur est sidéré par la puissance visuelle de la séquence, notamment cette fusillade contre la foule qui dévale un grand escalier. Mais le cinéaste ne se contente pas d’accumuler les scènes d’action et s’amuse, au contraire, à varier les registres, à multiplier les ruptures de ton.

Film d’aventures, certes, mais aussi western avec cette manière de faire vivre les grands espaces, de partager le point de vue d’un petit groupe retranché dans une forteresse menacée et de l’accompagner dans son périple. Le trajet accompli par les personnages donne également au film un aspect picaresque que vient renforcer l’aspect déguenillé des deux paysans cupides. Par ailleurs, ces deux personnages apportent un certain humour burlesque à l’œuvre.

De la sorte, La Forteresse cachée pourrait être un fabuleux divertissement et ça serait déjà parfait. Mais le film parvient à être plus profond que ce qu’il paraît puisqu’une fois de plus, Kurosawa plonge dans les tréfonds de l’âme humaine. Un peu avant la fin du film, la princesse avoue son enthousiasme pour l’aventure qu’elle vient de vivre et qui lui a permis de voir à la fois la bassesse de la nature humaine (la violence, la cupidité, la trahison…) mais également sa grandeur. Chez Kurosawa, l’héroïsme est toujours ambigu et si le samouraï/garde du corps qu’incarne Mifune est assez monolithique dans sa loyauté envers la princesse (ce n’est pas un jugement de valeur quant à la qualité de son interprétation qui est parfaite !), les deux paysans qui l’accompagnent représentent parfaitement le double aspect de la personnalité humaine, partagée entre la plus grotesque avidité (ils n’agissent que pour l’or) mais également un certain courage qui finit par être récompensé.

A sa manière, le cinéaste parvient également à remettre en cause certains codes ancestraux de l’honneur japonais, notamment en donnant une véritable consistance au personnage de la princesse qui n’est plus seulement une « petite chose fragile » à protéger mais une femme forte et indépendante, qui refuse qu’on se sacrifie pour elle. Du coup, en prenant la parole alors que, symboliquement, on lui a demandé de rester muette pendant tout le périple, elle met en lumière le ridicule de ces traditions guerrières où il faut absolument tuer le vaincu, où il faut sacrifier l’amitié au profit d’une appartenance absurde à un clan…

Sous ses allures de grand spectacle parfait, La Forteresse cachée apparaît donc comme une œuvre riche et plus profonde qu’elle n’en a l’air dans la mesure où Kurosawa sonde toujours avec la même acuité les profondeurs de la nature humaine et que les actions héroïques qu’il met en scène n’ont rien d’infantile. Cette pâte humaine que le cinéaste malaxe toujours avec cette démesure shakespearienne qui lui est propre, en mélangeant la comique, le tragique et l’épique fait de La Forteresse cachée un jalon primordial de son œuvre.

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