Contes immoraux (1974) de Walerian Borowczyk avec Fabrice Luchini, Lise Danvers, Charlotte Alexandra, Paloma Picasso

La Bête (1975) de Walerian Borowczyk avec Sirpa Lane, Lisbeth Hummel, Guy Tréjean, Dalio

Editions Carlotta films. Sortie en coffret DVD le 22 février 2017

Marathon Borowczyk : 3

Le court-métrage Une collection particulière (1973) marque assurément un tournant dans l’œuvre de Borowczyk puisqu’à partir de ce moment, le cinéaste ne va plus jamais quitter les territoires de l’érotisme. D’où un malentendu persistant autour de son nom puisque si les deux œuvres dont il va être question rallient la plupart des suffrages, les suivantes ont relégué (mais on espère que cette situation est en train de changer !) Boro au rang des tâcherons d’un érotisme hexagonal un peu poussiéreux.

Pourtant, revoir Contes immoraux et La Bête, c’est réaliser à quel point ces films restent dans la droite ligne des précédents et comment ils abordent les mêmes thèmes : l’enfermement, l’oppression, l’auscultation des pulsions les plus profondément humaines et bestiales…

Contes immoraux (1974) est sans doute l’une des plus belles réussites du cinéaste. A travers quatre histoires courtes, Borowczyk s’amuse à titiller la censure en abordant de front les divertissements sexuels les plus tabous (du moins, à l’écran). Au menu : la fellation, la masturbation, le crime et le lesbianisme et, enfin, l’inceste. Le premier sketch, adapté de Pieyre de Mandiargues, met en scène un jeune homme (Fabrice Luchini juvénile, sortant tout droit des « contes moraux » de Rohmer) et sa cousine (l’adorable Lise Danvers) qui se rendent à la mer pour un pique-nique. Surpris par la marée, André profitera de ce moment pour initier l’adolescente à la fellation.

Ce premier sketch détonne un peu dans l’œuvre de Borowczyk pour plusieurs raisons. D’abord, pour sa mise en scène beaucoup plus aérée (de très beaux plans de plage) puis par son côté très bavard. En effet, Luchini – avec la faconde qu’on lui connait- élabore toute une théorie cosmique pour mettre en scène le rituel initiatique, harmonisant d’une certaine manière les mouvements de la bouche de Julie à celui des vagues et de la marée. Pourtant, à quelques détails, on reconnaît le style du cinéaste : le goût pour les inserts et la métonymie (le doigt qui fouille en gros plan la bouche et les lèvres de la jeune fille), les panoramiques filés, le corps féminin filmé comme autant de blasons sur lesquels le cinéaste prend plaisir à s’arrêter…

Les trois épisodes suivants seront totalement caractéristiques de l’univers de Boro. Qu’on en juge avec Thérèse philosophe où une jeune fille, punie par sa tante, est enfermée dans un débarras. Sur place, elle découvre des images licencieuses et goûte aux joies du plaisir solitaire. La découverte des livres érotiques, des estampes émoustillantes, des objets équivoques (là encore, un concombre assure comme il se doit sa fonction métonymique) rappelle bien évidemment l’inventaire coquin d’Une collection particulière. Borowczyk joue sur le huis-clos, le sentiment d’étouffement procuré à la fois par les lieux et par une morale rétrograde qu’incarne la tante pour laisser exploser le désir et s’attarder sur les formes généreuses de la délicieuse Charlotte Alexandre (qui sera, peu après, l’héroïne du meilleur film de Catherine Breillat Une vraie jeune fille). Cette sensation de claustrophobie, on le retrouve dans le beau sketch consacré à la comtesse Bathory qui invite de jeunes vierges dans son château pour se baigner dans leur sang. Là encore, le film fonctionne sur des jeux de regards puisque l’érotisme de Borowczyk est avant tout lié au voyeurisme. Orgies, meurtres et jeux lesbiens sont mis en scène comme des rituels précieux, tout en raffinements et en cruautés. Dans le dernier volet, Boro met à nouveau en scène une figure historique, Lucrèce Borgia, qui rend visite à son père, le pape Alexandre VI et à son frère, le cardinal Cesare Borgia. Alors que Savonarole dénonce en vain la vie dissolue des milieux ecclésiastiques, la jeune femme se livre à des jeux érotiques avec son père et son frère. Déjà à la fin de Thérèse philosophe, l’héroïne se retrouvait nue, enveloppée dans une étole de prêtre. Lucrezia Borgia exacerbe cette dimension satirique et anticléricale avec ces ecclésiastiques adeptes de la débauche et du libertinage. Borowczyk joue à la fois sur le côté rituel de la partie à trois et soigne tout particulièrement ses images insolites (cette plume de paon qui vient masquer le pubis convoité de Lucrèce). C’est à la fois drôle, subversif et superbe esthétiquement parlant.

Marathon Borowczyk : 3

En guise de supplément sur le DVD, le spectateur pourra voir le montage « l’âge d’or » du film, en référence au prix qu’il décrocha en 1974. Dans cette version, un cinquième segment consacré à la bête du Gévaudan était prévu. Mais pour des raisons probables de censure (le film fut d’abord entièrement interdit) et des questions de durée (le film aurait alors duré un peu plus de deux heures), ce sketch ne fut jamais distribué commercialement. Mais Borowczyk le reprit et le développa pour réaliser son film suivant : La Bête, qui reste probablement son titre le plus « osé ».

S’attaquant cette fois-ci au tabou de la bestialité, le cinéaste s’amuse avec beaucoup de malice à brouiller les frontières entre ce qui est représentable et ce qui ne l’est pas. D’un point de vue « juridique », le film n’est pas pornographique en ce sens qu’il ne représente aucun acte sexuel « non simulé ». En revanche, en affublant sa créature monstrueuse d’un sexe énorme, constamment en érection et éjaculant des litres de sperme, Boro transpose la « grammaire » du cinéma pornographique du côté du fantastique, du fantasme zoophile et de la monstruosité. A l’origine, c’est cette séquence onirique saucissonnée dans le long-métrage qui constituait l’épisode des Contes immoraux.

Autour de ce sketch, le cinéaste a bâti une intrigue que n’aurait pas désavouée Buñuel à qui l’on songe parfois lors de certaines « visions » (l’escargot sur l’escarpin de la femme agressée par la bête). Pour redorer l’image de sa maison en faillite, un aristocrate « fin de race » décide de marier son fils à une lointaine cousine anglaise. Seul problème : Mathurin est un peu simplet (il prend visiblement beaucoup de plaisir à voir un étalon s’accoupler) et n’a jamais été baptisé. Or la condition pour que le mariage soit célébré est qu’il doit être consacré par un riche cardinal italien fâché avec la famille…

Avec une verve anti-bourgeoise et anticléricale assez réjouissante (voir ce curé bedonnant et rougeaud qui embrasse volontiers ses jeunes organistes sur la bouche), Borowczyk livre une satire souvent très drôle d’une aristocratie décadente où règnent les apparences et les histoires de famille bien dissimulées. Face à ce vernis bien lisse, il oppose l’univers du désir et des pulsions les plus bestiales. Si le film débute de façon très crue par l’accouplement d’un étalon et d’une jument, c’est pour nous montrer à quel point ces actes sexuels sont similaires à ceux des humains.

La Bête est sans doute le film où le cinéaste exacerbe le plus la dimension fantasmatique de son cinéma, jouant toujours sur les oppositions qui lui sont chères entre la culture et la nature, entre le pouvoir subversif du sexe, de l’imagination et le refoulement, l’oppression des normes sociales.  Lucy, la cousine anglaise, est visiblement le fruit d’une éducation très stricte mais comme dans Thérèse philosophe, elle transforme la chambre où elle est recluse en un terrain de jeu érotique. Là encore, le regard fait office de déclencheur (elle découvre un livre érotique et des estampes osées) et elle se livre à un rituel érotique particulièrement émoustillant. Avec son style raffiné, Borowczyk parvient à magnifier la splendeur de son interprète et à émouvoir le spectateur le plus blasé. Une fois de plus, il joue avec les symboles et la métonymie : l’escargot symbolise bien évidemment le féminin (comme le prouve également un court-métrage présenté en bonus, L’escargot de Vénus, jolie variation autour des dessins de la peintre Bona) tandis que des pieds de lit symbolise le masculin.

Même en abordant de front le genre érotique, Borowczyk poursuit avec une rare cohérence son œuvre antérieure : le voyeurisme exacerbé de ces deux films existait déjà dans Théâtre de Monsieur et madame Kabal et Les Astronautes, les fugues dans la forêt de La Bête rappellent celles dans Blanche, etc.

A une époque où la censure desserraient les dents et juste avant le coup de grâce porté au genre par l’ignominieuse loi X, Walerian Borowczyk nous offrait deux œuvres splendides, témoignant de sa créativité et d’un style alors à son apogée…

Marathon Borowczyk : 3
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