Paul Sharits (2015) de François Miron avec Paul et Christopher Sharits, Bruce Elder, Tony Conrad, Pip Chodorov (Editions Re : Voir) Sortie en DVD en septembre 2017

Autour de Sharits

Paul Sharits est une figure incontournable du cinéma dit « expérimental » (même si des gens aussi importants que Dominique Noguez ou Jonas Mekas réfutent, à juste titre, ce qualificatif), réalisant à la fin des années 60 des œuvres importantes comme Razor blades, N.O.T.H.I.N.G ou encore T.O.U.C.H.I.N.G, seul film que j’aie pu voir de l’auteur et que j’avais violemment rejeté lorsque je l’avais découvert. Il faut dire qu’il y avait de quoi être déconcerté par cet homme faisant mine de se trancher la langue avec une paire de ciseaux tandis qu’une voix-off, au diapason d’un clignotement permanent des couleurs, répète en boucle et de manière lancinante le mot « destroy ». Le premier mérite du documentaire de François Miron est de donner envie de se plonger dans cette œuvre. En proposant de nombreux extraits de films pour illustrer son propos, le cinéaste m’a fait réaliser que T.O.U.C.H.I.N.G a l’air totalement fascinant et que ce film s’inscrit dans une œuvre importante que l’on a assimilée à l’art structurel.

La forme adoptée par Miron est relativement classique : images d’archives de Paul Sharits (disparu à 50 ans en 1993), témoignages de proches (amis et famille) et d’universitaires spécialistes du sujet, extraits des œuvres du cinéaste… L’approche est chronologique et joue sur un équilibre bien tenu entre les éléments biographiques et l’analyse plus pointue des films. Si François Miron choisit d’évoquer rapidement, à travers de belles images d’archives, l’enfance et la jeunesse de Sharits, c’est qu’il y a dans ce roman familial des clés pour comprendre l’œuvre. En effet, suite au suicide de sa mère, Sharits décide de détruire ses premiers essais filmés (seule une copie de Wintercourse a pu être sauvée) et se lance dans un cinéma structurel et le flicker, à savoir des films proposant des réflexions sur le médium à base de clignotements et de jeux de couleurs.

Une partie assez fascinante du documentaire explore les méthodes utilisées par Sharits pour composer ses films. L’idée de composition est essentielle dans la mesure où le cinéaste utilisait chaque photogramme comme une véritable note de musique à laquelle il attribuait une couleur. Les schémas et autres croquis qu’il réalisait en amont évoquent moins un « scénario » (comme dans le cinéma narratif) qu’une véritable partition musicale. Et c’est sans doute cette construction qui donne ce rythme assez unique à ses films.

Les intervenants analysent avec beaucoup d’acuité cette œuvre à la fois violente, agressive et ironique (Paul Sharits a participé au mouvement Fluxus et a réalisé des œuvres laissant davantage de place à la dérision) : leurs propos sont parfois pointus, surtout lorsqu’on connaît mal le cinéma de Sharits mais toujours stimulants. L’intérêt du film est qu’il ne se limite pas à une approche théorique de cette œuvre mais qu’il nous propose également des clés « pratiques » pour comprendre leur fabrication (notamment lorsque le cinéaste adopte le système des écrans multiples ou travaille la pellicule en la brûlant, par exemple).

Par ailleurs, le film cherche à percer le mystère de l’homme au-delà de l’artiste. Il y a chez Sharits une sorte de prédestination pour le malheur. Souffrant de troubles mentaux héréditaires (comme sa mère, d’autres membres de sa famille se sont suicidés et c’est ainsi qu’il mettra également un terme à ses jours), le cinéaste a également subi de nombreuses agressions (on lui a tiré dessus !) qui l’ont grièvement blessé. Tout cela pourrait n’être qu’anecdotique si ce n’est que cette destinée tragique a aussi profondément irrigué une œuvre que certains témoins qualifient de « romantique ».

En 1981, Gérard Courant avait saisi le regard « ailleurs » de ce cinéaste atypique. Le mérite de ce documentaire est de nous familiariser un peu plus avec la vie et l’œuvre de cet homme que le destin n’aura jamais épargné…

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