Gosses d’Italie : l’enfance dans le cinéma italien des années 1990 et 2000 (2018) de Roland Carrée (Editions Universitaires de Dijon, collection Sociétés, 2018) Sortie le 27 septembre 2018

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Si je reprochai au précédent ouvrage chroniqué ici un style un brin « scolaire », je pourrais dire de cet essai signé Roland Carrée qu’il est très « universitaire ». Pourtant, on aurait tort cette fois d’y voir un reproche mais seulement un constat caractérisant un ouvrage au sujet plutôt pointu (même si ce n’est quand même pas « les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru ») et à la méthode extrêmement rigoureuse (problématisation précise, découpage méticuleux en chapitres eux-mêmes régis par les lois de la composition classique avec un problème et une conclusion…).

Le premier mérite de l’auteur est d’abord d’éviter le jargon de certains essais universitaires et de nous proposer un panorama très clair de cette  figure de l’enfant dans le cinéma italien de ces deux décennies. Le choix du sujet, par ailleurs, s’avère très judicieux dans la mesure où l’on peut presque, en exagérant un peu, considérer que la naissance du cinéma moderne a lieu avec la mort d’un enfant, le petit Edmund qui se suicide à la fin d’Allemagne, année zéro de Rossellini. A de nombreuses reprises, Roland Carrée fera des ponts entre la figure de l’enfant au moment du néoréalisme (comment aurait-il été possible d’élider Le Voleur de bicyclette de De Sica ?) et la manière dont elle réapparait dans le cinéma italien que l’on pourrait qualifier de « l’après âge d’or ». En effet, au début des années 90 s’éteignent des cinéastes comme Dino Risi ou encore Fellini (qui disparaît en 1993) et le cinéma italien va connaître une grave crise avec l’arrivée de Berlusconi.

Pour Roland Carrée, la figure de l’enfant va permettre aux cinéastes de cette époque de s’inscrire dans une longue histoire et, en même temps, d’offrir un visage aux mutations d’un pays tout entier. Pour l’essayiste, il va s’agir de pointer ce qui différencie les enfants filmés dans le années 90 et 2000 et ceux du néoréalisme (leur place au cœur des films induisant des choix esthétiques de la part des cinéastes de différentes natures) et d’analyser ce que nous disent ces enfants sur une Italie en plein bouleversement.

Dans un premier temps, l’auteur s’intéresse aux regards que ces figures enfantines portent sur le monde. Cette partie est absolument passionnante même si je dois bien admettre que j’ai vu finalement assez peu de films italiens de cette époque (à part les plus « classiques » : ceux de Moretti et Benigni). Le mérite de Roland Carrée est d’analyser de manière à la fois pointue des passages de ces films tout en ayant soin de « clarifier » les choses pour un lecteur qui n’aurait pas vu les films en question : résumé, descriptions précises… Il convoque d’abord la figure du témoin et d’une certaine impuissance de ces enfants face au monde qui les entoure. A l’inverse de certaines figures du néoréalisme qui pouvaient agir sur leur environnement et trouver leur place aux côtés des adultes, les enfants des années 90 et 2000 restent en retrait sans pour autant détourner le regard sur la réalité qui les environne. En ce sens, Roland Carrée analyse longuement les ambiguïtés de La vie est belle de Benigni et de son personnage principal considéré comme un « enfant adulte » qui cherche à empêcher son fils de voir le monde tel qu’il est. A travers les regards de ces enfants, c’est un état des lieux du monde qui se dessine et une incapacité de s’intégrer à un univers que les adultes régissent. Carrée parle à ce propos de jugement sans parole et montre que même si certains regards parviennent à se croiser entre l’adulte et l’enfant, ils restent faussement réconciliateurs.

Dans un deuxième temps, l’auteur analyse la manière dont les enfants parviennent malgré tout à s’intégrer au monde par le biais du rêve et de l’imaginaire. Avec moult exemples pertinents et stimulants, Roland Carrée analyse toutes les combinaisons possibles : le jeu sous toutes ses formes, le récit imaginaire, le dessin, le rêve…

La réussite de cet essai, c’est qu’il parvient à dresser un état des lieux d’une société italienne en pleine crise sans passer par des considérations idéologiques et/ou sociologiques mais en s’en tenant à l’esthétique. Les thèses avancées sont toujours bien explicitées et argumentées et sont extrêmement stimulantes (pour prendre un exemple personnel : j’ai découvert il y a peu L’Argent de la vieille de Comencini – qui est, bien entendu, hors du corpus étudié ici- et il est très tentant d’y réfléchir à l’aune de cet essai et de l’étudier selon le point de vue de l’enfant taiseuse qui aura, au bout du compte, un rôle primordial dans le récit).

Pour qui s’intéresse au cinéma en général et au cinéma italien en particulier, cet essai est donc tout à fait recommandable et donne envie de se plonger dans une période « mal-aimée » du septième art transalpin…

 

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