Après la nuit animale (2018) de Jonathan Palumbo (Marest Editeur, 2018). Parution le 27 novembre 2018

La frontière

Voilà un court essai qui risque de faire parler de lui. Sous l’égide de La Légende de saint Julien l’Hospitalier de Flaubert, Jonathan Palumbo s’attaque à une réflexion percutante sur le rapport de l’homme à la nature à travers la représentation de l’animal et de sa mort au cinéma. Par la manière dont les animaux ont été traités à l’écran, d’Edison au récent Gorge cœur ventre de Maud Alpi en passant par Le Sang des bêtes de Franju et Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, le cinéma est un témoin unique de l’évolution de notre rapport à cette altérité d’abord niée et de plus en plus reconsidérée de nos jours. Jonathan Palumbo revient sur cette histoire paradoxale dans un essai extrêmement brillant et très bien écrit où, comme l’écrit Nicole Brenez dans la préface, il « restitue simultanément certains symptômes sanglants de l’ancrage idéologique initial du cinéma et les multiples usages critiques possibles de cette technique. ». Dans un premier temps, l’auteur dresse le parallèle entre le corps supplicié du prolétariat et le sort réservé aux bêtes dans les abattoirs à travers des exemples issus du cinéma soviétique (Dziga Vertov, Eisenstein). Que ce soit dans La Grève ou Octobre, les images (fictives) des massacres ouvriers sont montées en contrepoint avec celles (réelles) d’agonies d’animaux, « créant un lien a priori inexistant entre deux réalités indépendantes, formant une communauté des destins humains et animaux fondée sur la blessure du corps ».

Pour Jonathan Palumbo, dans une perspective résolument « antispéciste », il va s’agir de saisir à travers les images de certains films les traces d’une lutte pour la libération du corps animal et l’abolition des frontières érigées par l’anthropocentrisme. D’un côté, pointer les persistances d’un regard « spéciste » lorsqu’il s’agit de représenter les animaux au cinéma (l’exemple le plus classique restant La Règle du jeu de Renoir où la fameuse séquence de la chasse aux lièvres n’a qu’une fonction métaphorique pour annoncer une mort humaine) ; de l’autre, louer les œuvres parvenant à lier  dans une même communauté hommes et bêtes. Qu’il s’agisse des œuvres d’Eiseinstein, d’Haneke (Benny’s Video), de Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse) ou encore Le Tacon (Cochon qui s’en dédit, Tuerie chez Pauline), les analyses proposées par Palumbo, aussi orientées soient-elles, sont remarquables et extrêmement stimulantes. Il y a chez l’essayiste une volonté permanente de mêler la politique à l’esthétique qui force le respect.

De la même manière, lorsque l’auteur évoque un autre rapport possible à l’animal à travers l’exemple de Robert Bresson (Au hasard, Balthazar) ou Paul Verhoeven (le regard du chat dans Elle), c’est tout aussi passionnant et l’écriture est tellement bien ciselée que l’essai possède souvent une indéniable puissance poétique. Cette méditation sur le regard de l’animal lorsque l’homme le voit succomber sous la main de l’homme pourrait parfaitement résumer la teneur de l’ouvrage : « Il ne le dit pas avec les mots, mais par le langage mystérieux et sensible qui unit tous les êtres et qui franchit la barrière des corps et des espèces ; communication si bien montrée par Bresson lorsque Balthazar, exhibé dans une foire où les corps qui ne sont pas jugés suffisamment dignes de respect (animaux, freaks, elephant men), dialoguent par le regard avec les autres animaux en cage. Tue ma famille, et tu tueras la tienne. C’est ce qui arrive à Julien. Car l’homme, même « amputé, coupé de son animalité », est membre de l’immense famille des animaux. Tuer l’autre, c’est donc se tuer soi-même. »

Une fois louées les qualités évidentes d’Après la nuit animale, il convient également d’en pointer les limites et les contradictions qui porteront, bien entendu, davantage sur le « fond » que sur la « forme ». Deux remarques préliminaires s’imposent lorsqu’on aborde un sujet à haute teneur polémique déclenchant systématiquement cris d’orfraie et anathèmes lorsqu’on les aborde. Primo, les remarques que je vais faire n’obèrent en aucun cas le grand intérêt de l’essai. Je n’ai pas forcément de certitudes sur le sujet de la condition animale et le livre aborde de nombreux points de débat passionnants et stimulants (et encore une fois, ses qualités d’écriture sont notables). Secundo, même si je ne suis pas, loin s’en faut, « antispéciste », je ne pense pas être insensible à la souffrance animale. Je mange de la viande, j’aime ça mais n’en fait pas une religion. Je suis même persuadé que je pourrais m’en passer si j’avais un accès simplifié à des menus végétariens (par exemple, à la cantine de mon boulot). D’autre part, je ne suis pas de ceux qui justifient notre rapport aux animaux par des raisons « culturelles » : l’abattage industriel me répugne et j’abhorre la chasse et la corrida.

Ces choses dites, il convient de considérer aussi l’essai de Jonathan Palumbo pour ce qu’il est : un ouvrage militant. Or qui dit « militant » dit également raccourcis et simplifications en vue d’une démonstration. On trouvera par exemple dans Après la nuit animale quelques phrases toutes faites, je pense à celle-ci : « Tout comme l’absence des femmes de l’Histoire officielle résulte de leur dévalorisation dans les sociétés patriarcales, l’invisibilité des animaux serait le symptôme d’une incapacité à reconnaitre dans la forme d’altérité qu’ils incarnent un composante essentielle du monde et de l’humanité. » ou encore « L’antispécisme s’inscrit donc dans une longue tradition militante visant la libération des corps soumis au pouvoir. L’antiracisme défit les chaînes des esclaves noirs ; le féminisme libéra le corps féminin de sa fonction reproductrice ; l’antispécisme rendra aux non-humains possession de leurs corps. »

L’objet de ce compte-rendu n’est évidemment pas d’entrer dans de vastes débats mais j’avoue avoir toujours un peu de mal avec cette vision schématique (assez typique d’une certaine « mauvaise conscience » occidentale) de méchants hommes blancs réunis en conciliabule pour décider de l’oppression des femmes et des animaux. Palumbo charge essentiellement le capitalisme de tous les maux en se fondant uniquement sur des valeurs et perceptions actuelles en oubliant que l’organisation humaine (y compris dans son rapport aux animaux) a toujours dépendu également d’un contexte socio-économique et technologique donné. Le paradoxe éludé ici est niché au cœur d’un capitalisme qui se nourrit de ses contradictions. C’est en effet parce que le capitalisme a atteint un certain degré de technologie et de développement qu’une possibilité de se passer de la chair animale s’avère envisageable. L’auteur reproche à Franju cette phrase du Sang des bêtes « car il faut bien manger chaque jour » mais pourtant, sans la croissance exponentielle de l’économie de marché et la mondialisation des échanges, on aurait dû mal à imaginer le cinéaste proposer à ses spectateurs de l’époque d’opter pour le steak végétal, le quinoa ou le lait de soja !

Entendons-nous bien : je n’ai jamais été un défenseur du capitalisme (loin s’en faut !) mais je trouve un peu réducteur de réduire le rapport de l’homme à l’animal à la seule exploitation capitaliste qui explosera lors d’une hypothétique « convergence des luttes » (quid de la dimension religieuse, pour prendre un seul exemple ? Allez expliquer au musulman « opprimé » qu’il ne doit pas égorger le mouton au moment de l’Aïd car c’est son frère dans l’oppression).  

Contre cette oppression, la réflexion de Jonathan Palumbo s’articule autour de trois axes principaux : d’abord l’abolition de la notion d’espèce, ensuite la libération du corps animal, enfin, la liquidation du regard anthropomorphique qui pourra permettre d’offrir la place qui leur revient aux animaux dans l’Histoire : « Repenser l’Histoire en y incluant les animaux, ceux qu’on dit nôtres, c’est donc aussi permettre l’émergence d’une autre histoire du cinéma : celle d’un art de la vie où le sang animal, versé par la main de l’homme, trace les motifs de sa domination, en même temps qu’il rappelle sa parenté avec le nôtre. » Cette idée d’inclure les animaux au cours de l’Histoire me semble assez contradictoire et m’apparaît, peut-être à tort, comme une aporie. En effet, comment quitter à la fois la posture de l’anthropomorphisme et, dans un même temps, écrire une histoire avec les animaux ? Qu’on adopte leur cause ne changera rien à l’affaire : ça restera une histoire humaine. L’auteur pointe d’ailleurs ce paradoxe dans le documentaire expérimental Léviathan mais ne l’applique pas à sa théorie de l’Histoire : « Ainsi la désanthropologisation du regard revendiquée trouve plusieurs limites, au premier rang desquelles l’intervention humaine nécessaire à l’installation des caméras, impliquant le choix d’un cadre, et donc d’un point de vue ». Comment pourrait-il en être autrement dans l’optique d’une histoire écrite d’un point de vue « animal » ? L’espèce humaine est, bien entendu, issue du règne animal mais s’en distingue par sa capacité à se construire contre la nature (pour le meilleur et pour le pire) et à pouvoir se forger une Histoire. Et même s’ils en sont spectateurs voire acteurs (les chevaux massacrés pendant les guerres), les animaux, faute de pouvoir l’écrire et la penser, n’auront jamais d’Histoire au sens où nous l’entendons.

On retrouve un paradoxe assez semblable lorsque Jonathan Palumbo milite pour la libération du corps animal et abolir l’idée d’espèces opposées. Lorsqu’il analyse (brillamment) le film de Jean-Louis le Tacon Cochon qui s’en dédit, l’auteur évoque des scènes oniriques où le personnage principal, un éleveur, est vu « allongé sur un lit, s’accouplant à une truie » avant de « prendre la place du porc durant la saillie ». Je sais que je pinaille mais Palumbo a pour décrire ces scènes une expression que je trouve très révélatrice en parlant d’« images d’union contre-nature » (p.86, c’est moi qui souligne). Puisque le parallèle est dressé entre la condition des esclaves autrefois et celles des bêtes, imagine-t-on aujourd’hui une expression comme celle-ci pour qualifier un couple « mixte » ? Il y a donc une idée de nature différente entre l’homme et l’animal car si on pousse la logique jusqu’au bout de l’indifférenciation des espèces, pourquoi ne pas imaginer et trouver légitime qu’Anne Wiazemsky couche avec son âne dans Au hasard Balthazar comme Charlotte Rampling couchait (?) avec son chimpanzé dans Max mon amour d’Oshima (un film qui aurait mérité d’être cité, soit dit en passant, même si l’objet de l’essai est avant tout la représentation de la mort animale) ? 

En voulant lutter contre une idéologie « spéciste », Jonathan Palumbo lui oppose une autre idéologie qui confine parfois à un certain mysticisme. C’est particulièrement visible dans le chapitre que je trouve le plus discutable de l’ouvrage, à savoir le moment où il intègre à son corpus les vidéos d’abattoirs de l’association L.214. Je vais me permettre une comparaison pas forcément très heureuse mais, après tout, les antispécistes n’hésitent pas à recourir à des parallèles que je trouve beaucoup plus douteux comme celui fait entre l’organisation des abattoirs et l’extermination des Juifs dans les camps. Soyons honnête, Palumbo précise à juste titre qu’ « aucune comparaison n’est possible », mais il ajoute qu’un « lien visuel s’établit » et il tourne également beaucoup autour de cette question en citant Le Fils de Saul et les analyses de Georges Didi-Huberman. Pour ma part, je trouve que les vidéos du genre de celles diffusées par L.214 relèvent de la même nature que celles utilisées par les militants anti-IVG. Si je dis que ma comparaison est contestable, c’est que dans le deuxième cas, les images sont bidouillées tandis que les images d’abattoirs présentent une certaine vérité (je ne parle pas de « vérité certaine » car il y a des choix de montage évidemment très orientés). Mais dans les deux cas, il y a un recours aux images-choc pour ébranler les esprits (le sang, l’horreur…) et, surtout, une défense quasi mystique de la vie. Ce discours « vitaliste » paraît de bon sens et personne ne pourra s’y opposer (qui ne souhaite pas protéger la vie ?) mais pose aussi la question des conditions de cette défense « abstraite » de la vie ? Faut-il préserver les fœtus au nom de ce principe sacré ? (pour qu’il n’y ait pas de malentendus, je précise que j’ai le plus profond et absolu mépris pour les militants anti-IVG). La vie d’un moustique vaut-elle plus que le tracas qu’il nous provoque en nous suçant le sang ? Je caricature à dessein parce que je trouve que cette défense de la vie dans sa dimension la plus abstraite et la plus mystique n’est pas exempte de contradictions. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que Jonathan Palumbo place sa réflexion sous l’égide d’un saint (saint Julien et sa légende contée par Flaubert en annexe de l’essai) dont l’idéal vise à une sorte d’ascétisme totalement religieux.

Ce mysticisme militant pour la fin de l’ère anthropocène se heurte enfin à une dernière aporie (à mon sens) qui est celle de la frontière. Car pour qu’il puisse y avoir une abolition des frontières entre les espèces, il faut qu’il puisse y avoir réciprocité, que le chat qui joue avec toute la cruauté du monde avec la souris qu’il vient d’occire  puisse considérer lui aussi qu’il fait partie de la même espèce que sa victime ou que les fauves de Roar puissent vraiment cohabiter avec les hommes sans danger.

A ce titre, et pour revenir un peu plus prosaïquement au cinéma, l’absence d’un film se fait cruellement ressentir dans le corpus étudié par Jonathan Palumbo. Je trouve en effet assez incroyable que le chef-d’œuvre de Werner Herzog Grizzly Man ne soit jamais cité dans un essai abordant le rapport de l’homme à l’animal. Car Timothy Treadwell a, en effet, expérimenté l’idéologie antispéciste en choisissant de partager le cadre avec les ours (plans absolument stupéfiants) et en considérant qu’ils partageaient une même communauté de destins. Sauf que comme le dit un indien au cours du film, Treadwell a « passé la frontière » (celle qui sépare l’humanité de l’animalité) et s’est fait tailler en pièces par les ours.

Aussi brillante soit la démonstration de Palumbo (et je le répète, elle l’est et mérite d’être découverte absolument !), elle se heurte au bout du compte à cette question de la frontière. Indépendamment du fait qu’elle ne dispense en aucun cas l’homme de devoirs envers les animaux, j’ai personnellement du mal à concevoir que cette frontière puisse être franchie ni même à imaginer que cela puisse être souhaitable…

 

 

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