Pierre Salvadori, le prix de la comédie (2018) de Nicolas Tellop, Quentin Mével et Dominique Toulat (Editions Playlist Society) Parution le 16 novembre 2018

Le roi de la comédie

Je n’en ai pas parlé ici mais je dois avouer que j’ai été un peu déçu par le dernier film de Pierre Salvadori En liberté ! qui a pourtant reçu un accueil quasiment unanime. Paradoxalement, je crois avoir mieux saisi les motifs de ma déception en lisant ce court et très réussi essai consacré au cinéaste. Mais avant d’y revenir, précisons d’abord que ce petit ouvrage comble une lacune puisqu’il n’existait pas, sauf erreur, de publications consacrées à Pierre Salvadori (en revanche, je sais de source sûre qu’au moins un mémoire universitaire lui a été dédié). Or si j’ai des réserves sur son dernier opus, je considère le cinéaste comme l’un des rares capables de sauver l’honneur d’un genre ravagé en France : la comédie (les deux autres de sa génération étant Bruno Podalydès et Emmanuel Mouret).

Nicolas Tellop, dans un essai concis et dense, revient avec à-propos sur la singularité de l’art de Salvadori. Il place le cinéaste sous les auspices bienveillants de la comédie sophistiquée hollywoodienne (Lubitsch, Wilder, Edwards) et montre très bien comment Salvadori en est à la fois l’héritier et comment il se détache de cette lignée, notamment en intégrant une dimension plus sociale  dans ses récits (à ce titre, Les Apprentis doit beaucoup plus à une certaine tradition de la comédie italienne). L’auteur analyse de manière à la fois très claire et judicieuse les enjeux esthétiques (l’art de l’ellipse, la théâtralité…) et thématiques (le goût pour les personnages marginaux, le mensonge…) du cinéma de Salvadori.

L’essai est court mais parvient à saisir avec beaucoup de justesse la quintessence de cet art de l’équilibre propre au cinéaste, même s’il lui arrive parfois de trébucher (sans parler du dernier, j’ai un mauvais souvenir des Marchands de sable mais l’ouvrage m’a donné envie de le réévaluer).

L’intérêt de cette collection « Face B » de Playlist Society, c’est qu’elle offre au lecteur la possibilité de prolonger la découverte de l’œuvre analysée par un grand entretien avec le cinéaste à l’honneur. Quentin Mével et Dominique Toulat mènent avec intelligence un grand oral conduit de manière classique (un panorama chronologique de tous les films) mais de façon suffisamment fine pour que le cinéaste se sente à l’aise, se dévoile un peu (on apprend des choses sur le caractère « autobiographique » de certains de ses films, il a une manière très émouvante de parler de Marie Trintignant au présent…) et analyse son œuvre un peu plus profondément que dans le cadre d’une traditionnelle interview de promotion.

On aura la confirmation de la grande intelligence d’un cinéaste hanté par le mensonge et la volonté de se détacher du réel pour le « retrouver » par des biais détournés (le marivaudage, la théâtralité…). Entre anecdotes, propos vraiment intéressants sur la direction d’acteur et les questions de mise en scène (le temps très long qu’il passe en salle de montage, par exemple) et réflexions plus générales sur la comédie, cet entretien se révèle riche et vivifiant.

Alors pourquoi cet ouvrage et notamment l’entretien m’a fait comprendre pourquoi je n’aimais pas beaucoup En liberté ! (film abordé dans l’interview mais pas dans l’essai de Nicolas Tellop) ? Peut-être parce que Pierre Salvadori évoque beaucoup ses « techniques », notamment l’importance que revêt pour lui la scène d’ouverture ou son goût pour les effets de répétitions (« « C’est un ou trois, pas deux ». Bizarrement c’est souvent comme ça que ça fonctionne le mieux. Un ou trois »). Or dans En liberté !, il me semble d’une part que la scène d’ouverture est assez mauvaise, beaucoup trop tonitruante et relevant d’un imaginaire assez frelaté (dans le genre, les scènes « imaginées » du Magnifique de De Broca sont à mille coudées au-dessus), faisant partir le récit sur un mauvais rythme qui confond vitesse et précipitation. D’autre part, il me semble que ces « techniques » deviennent, dans le film, plus mécaniques. Cela fonctionne parfois très bien lorsque Salvadori inclut dans les scènes une tierce personne qui découvre avec effarement ce qui est en train de se passer (le chauffeur de taxi ou l’hilarante scène du braquage – la meilleure du film- vue par les vigiles). Mais souvent, la mécanique s’essouffle et le cinéaste oublie son art de l’ellipse pour se contenter de redoubler les scènes par les yeux d’Adèle Haenel (qui épouse ceux du spectateur) et qui ne cesse de commenter lourdement l’action avec des « oh, putain ! ».

Même si les scènes où Pio Marmaï retrouve Audrey Tautou traduisent assez bien la peur de Salvadori pour le naturel et son goût pour une théâtralité assumée (Tautou surprise par son arrivée impromptue lui fait rejouer la scène), elles traduisent également une mécanique un peu trop bien rodée pour emporter l’adhésion.

Mais trêve de digressions puisque le sujet n’est pas là. En dépit de cette déception que nous espérons provisoire, Pierre Salvadori est un cinéaste aussi attachant qu’intéressant et ce petit ouvrage formidablement bien troussé vient nous le rappeler avec brio…

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