Henri-François Imbert, libre cours (2018) de Raphaëlle Pireyre et Quentin Mével (PlayList Society, Face B, 2018)

 

Les lois de l'hospitalité

Contrairement à Pierre Salvadori, Henri-François Imbert est un cinéaste que je ne connais pas du tout. Son nom ne m’est, bien évidemment, pas inconnu mais je n’ai encore vu aucun de ses films. Après la lecture de ce court essai, je regrette davantage mes lacunes et j’ai une envie folle de découvrir son œuvre.

Dans un premier temps, Raphaëlle Pireyre nous offre une analyse dense et particulièrement fouillée des enjeux du cinéma d’Imbert. Elle met très bien en valeur la singularité d’une œuvre hantée par les images manquantes, par les objets auxquels il faut redonner une seconde vie et par les traces de mémoires individuelles dont les chemins croisent ceux de la grande Histoire (le conflit nord-irlandais dans Sur la plage de Belfast, les réfugiés espagnols dans No Pasarán, album souvenir…). De manière très fine, l’essayiste montre très bien comment s’articule chez le cinéaste un projet esthétique (avec l’utilisation de différents supports : vidéo, super 8, 16 mm) et éthique puisque le documentaire selon Imbert apparaît comme un certain art de l’hospitalité. Puisque le cinéaste s’invite chez des individus pour les filmer et que ceux-ci l’accueillent chez eux, il faut qu’il y ait une certaine réciprocité. A la fin de Sur la plage de Belfast, Imbert tend la caméra à des réfugiés kurdes en partance pour l’Angleterre ; manière pour lui d’intégrer dans son film ceux qui l’ont d’abord accueilli et lui ont offert leur parole.

Imbert reviendra souvent sur cette question de l’hospitalité dans l’entretien passionnant qui suit l’essai introductif. Il explique très bien pourquoi, par exemple, il a refusé lors du premier film qu’il a consacré au sculpteur d’art brut André Robillard de dire que celui-ci était en hôpital psychiatrique. Dans la mesure où l’artiste l’a accueilli et s’est confié, il était hors de question pour le cinéaste de le cantonner au rôle de « victime ». De la même manière, il explique très bien pourquoi il privilégie une approche individuelle, intime des choses plutôt qu’une vision « historique » globalisante : « Chacun de mes films est guidé par un désir très personnel ayant trait à quelque chose d’anecdotique, qui se mélange à une histoire personnelle, qui devient assez intime, parce qu’elle relève surtout du désir, plus que d’une volonté d’informer par exemple ou de distraire. »

On est frappé à la lecture de cet entretien fort bien mené par Quentin Mével par l’exigence du cinéaste (sa pratique du cinéma est à la fois autodidacte mais mûrement réfléchie) et par son humilité, une manière d’être toujours disponible et à l’écoute du monde. Tout en partant d’éléments très personnels, il semble tracer au sein de son œuvre une cartographie intime englobant le vaste monde et ses soubresauts (de l’Espagne à l’Irlande en passant par le continent africain qui le fascine).

Si le cinéma est « politique » chez Imbert, il semblerait que ça soit d’abord pour des raisons éthiques, par sa manière tout particulière de faire du cinéma « pour les personnages » (même si ce sont des « personnages » réels).

C’est peu dire que cet ouvrage particulièrement réussi donne l’envie de se plonger dans cette œuvre si singulière…

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