Comme chaque année, un petit bilan sous forme de Top 10

Bilan 2018

1- Mektoub my Love (Abdellatif Kechiche)

2- Contes de Juillet et L’Île au trésor (Guillaume Brac)

4- Phantom Thread (Paul Thomas Anderson)

5- Les Garçons sauvages (Bertrand Mandico)

6- The House That Jack Built (Lars Von Trier)

7- Leto (Kirill Serebrennikov)

8- Amanda (Michael Hers)

9- Wonder Wheel (Woody Allen)

10- Bécassine ! (Bruno Podalydès)

 

+ 1 série : Coincoin et les z’inhumains (Dumont)

Et trois films découverts « hors salles » :

-Boro in the Box (Mandico)

-Outre tombe (Mathis)

-Flesh Memory (Goldberg)

 

2018, c’est aussi

Une reprise : Anathan (Sternberg)

Un court-métrage : Cinématon n°3029 (Gérard Courant)

Une rencontre : Jean-François Stévenin venu présenter son merveilleux Passe-montagne

Un cinéaste : Jess Franco dont j’ai pu découvrir six films sortis chez Artus Films et Le Chat qui fume

Une sortie DVD : L’Enfant secret de Philippe Garrel chez Re :Voir

Un rendez-vous manqué : Anna Karina qui n’a pas pu venir présenter son Vivre ensemble.

Des regrets d’avoir loupé :

Les 18 films d’Hong Sang-Soo sortis en 2018 (je n’ai vu que La Caméra de Claire)

Que le diable nous emporte de Jean-Claude Brisseau

Bilan 2018

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Endless Summer

S’il fallait retenir deux moments de l’année cinématographique 2018, ce serait d’abord deux moments « musicaux ». Dans Mektoub my Love, une bande de jeune gens chahutent dans l’eau de la mer au son du School de Supertramp. Dans Leto de Kirill Serebrennikov, une autre bande de jeunes fait également la fête sur la plage au son d’une guitare sèche et d’une exaltation de l’été. Dans ces deux films, c’est un même sentiment de pure présence au monde qui prédomine. Et même s’ils se déroulent dans un passé proche (les années 80 à Leningrad pour Leto, les années 90 à Sète pour Mektoub my Love), il y a chez les deux cinéastes une volonté magnifique de saisir l’intensité du présent, de filmer des corps en liberté, de laisser l’énergie dionysiaque qui habite les personnages déborder le cadre et transcender le naturalisme. On retrouve chez ces deux cinéastes un élan vitaliste totalement grisant qui se traduit chez Kechiche par une volonté de saisir le mystère de cette « vie » en filmant la venue au monde d’un agneau et chez Serebrennikov par le désir utopique de traverser la ville en maintenant au chaud une tasse de café tandis que les passagers d’un trolley reprennent tous ensemble le Passenger d’Iggy Pop. La beauté de Leto, c’est de jouer sur ce qui aurait pu arriver, relevant du fantasme, des aspirations débordantes d’une jeunesse étouffée par le régime le temps de petits « clips » expérimentaux, et ce qui est vraiment arrivé…

Bilan 2018

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La possibilité d’une île

Maintenir la flamme pour tenter de naviguer vers d’autres horizons au-delà des limites de notre triste monde fut assurément le lot des meilleurs films de l’année. Bertrand Mandico nous en a proposé la version la plus originale avec Les Garçons sauvages, escapade vers une île permettant au cinéaste de nous proposer une variation autour de l’île de Tamoé de Sade, un monde utopique où les habitants vivent en harmonie avec la nature, selon leurs désirs, débarrassés de tous les poisons de l’existence : la monnaie, l’Etat, la police, la justice, les hiérarchies… Comme tous les meilleurs films de 2018, le cinéaste parvient à circonscrire un territoire qui lui est propre, permettant de réinventer d’autres rapports entre les humains et de déborder les séparations de classe, de genre… Chez Mandico, c’est donc cette île fortement sexualisée où la végétation luxuriante semble être la projection des désirs de personnages qui changent de sexe en chemin. Mais on retrouve ce « territoire utopique » chez Guillaume Brac qui filme un centre de loisir à Cergy-Pontoise comme une véritable Île au trésor que l’on retrouvera d’ailleurs, version fictive, dans le premier sketch de Contes de juillet. Entre drague, détente et farniente, le film tente de saisir une vérité humaine en faisant fi des classes sociales qui se retrouvent ici pour partager un instant de paix. L’île est une sorte de havre de sérénité mais il est parcouru par la rumeur du monde qui vient s’inviter dans toute sa dureté : le parcours de différents réfugiés, le fanatisme religieux et les attentats de Nice qui déposent une note de gravité à la fin de Contes de juillet.

Face aux atrocités du monde, les cinéastes ont tenté de trouver des solutions, qu’il s’agisse de la délicate attention au travail du deuil et de réconciliation effectuée par Hers dans Amanda ou du système D mis en place par la « famille » de Kore-eda dans Une affaire de famille. Il y a un côté Capra époque Vous ne l’emporterez pas avec vous au début du film de Kore-eda : la famille est ici un petit groupe d’individus « cassés » qui se regroupent par affinités électives pour affronter le monde et ses injustices. Il s’agit de réinventer ce monde même en passant par des moyens « illégaux ». Car comme l’explique le père à son fils à qui il apprend à voler, « ce qui est dans les magasins n’appartient, pour l’instant, à personne » !

 

Bilan 2018

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Maitres (ou n’être pas maître ?)

Inventer des îlots à la fois préservés du monde mais offrant également des pistes pour le réinventer a permis de remettre sur le tapis la question de la « maîtrise » puisque que quelques cinéastes « démiurges » nous ont offert de très belles œuvres. Quelques voix se sont élevées pour dénoncer la trop grande « maîtrise » de Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. A travers le personnage maniaque du couturier interprété par Daniel Day Lewis, le cinéaste met en scène sa propre obsession du contrôle et de la maîtrise absolue. Sauf que ce qu’il y a de magnifique dans le film, c’est qu’il montre dans le même mouvement la vie qui s’insère dans cet univers mortifère et l’absolue beauté de ce qui échappe à cette maitrise. On aura peu vu de choses aussi émouvantes que le rougissement qui monte aux joues de la géniale Vicky Krieps, petit soldat magnifique qui échappe à son statut de « muse » figée pour acquérir un statut de véritable personnage. Chez Lars von Trier, c’est bien évidemment l’ironie qui prédomine dans cet autoportrait de l’artiste en tueur en série. The House that Jack Built est une cathédrale érigée à l’humour noir et au mauvais esprit de son auteur. L’auteur qui rêve de tout contrôler se fait rattraper par ses mauvais démons et finit en Enfer.

Car même dans un univers circonscrit et « protégé », quelque chose peut déraper et tourner mal. Dans le microcosme underground de la cinéaste (Vanessa Paradis, assez étonnante) tournant des pornos gay dans le beau Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, c’est un tueur qui s’invite et qui permet au cinéaste de revisiter de manière personnelle et très belle les classiques du giallo d’antan (gageons, car nous n’avons pas vu l’autre, que le film est infiniment supérieur à l’inutile remake de Suspiria !). Chez Gaspar Noé, c’est une sangria qui fait tout déraper et qui offre à une troupe de danseurs un dernier « bad trip » assez impressionnant (Climax).

D’une toute autre façon mais non moins bouleversante, Woody Allen nous montre dans Wonder Wheel qu’on a beau essayé de fuir « la roue de l’infortune », elle finit par nous rattraper pour nous offrir regrets et désillusions.

Bilan 2018

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La disparition

Face à ce monde, certains cinéastes ont aussi adopté la stratégie de la disparition. De façon maniérée pour Civeyrac et ses « dandies » romantiques (Mes provinciales) qui ne trouvent que la mort (du moins, pour l’un d’entre eux) comme solution pour sortir d’un monde qui les rejette.

Le film le plus clivant de l’année fut sans doute Under the Silver Lake de David Robert Mitchell où la disparition d’une jeune femme donne lieu à une exploration aussi intéressante qu’irritante du grand néant existentiel qui nimbe désormais notre époque. Dans un genre différent, Burning de Lee Chang-Dong joue sur le même registre : à défaut de parvenir à jouer un rôle sur la scène du monde (les deux héros sont des perdants pathétiques), les personnages cherchent à « enquêter » sur un sens de la vie qui ne cesse de se dérober. Quitte à laisser les films s’estomper dans l’esprit du spectateur…

Bilan 2018

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Défaite des pères

C’est une chose établie : les violences faites aux femmes ont occupé encore cette année une bonne part de l’espace public. Nous ne nous en plaindrons évidemment pas puisqu’elles ont souvent été minimisées voire niées. Corolaire de cette prise de conscience, le cinéma et la littérature se sont emparés de ce « sujet de société » pour le meilleur et pour le pire. Une appropriation qu’il serait intéressant d’analyser à travers la figure du « père ». Le pire, c’est justement cette manière d’en rester à la « thèse », à la dénonciation caricaturale et globalisante. Côté livres, c’est Inès Bayard qui dans son dégueulasse Le Malheur du bas fait de tous les hommes, y compris son bébé, les complices du viol abject qu’elle a subi et qui justifie à ce titre que la victime se transforme en ignoble bourreau. C’est Adeline Dieudonné dans La Vraie Vie qui décrit le père de famille comme un véritable ogre violent allant jusqu’à mettre en scène une véritable « chasse » dont sa propre fille sera le gibier (l’écrivaine s’en sort néanmoins grâce aux attributs du conte et à la vivacité de son écriture). Côté cinéma, c’est Jusqu’à la garde de Xavier Legrand et son naturalisme étriqué qui assigne d’emblée les bons et les mauvais points tout en faisant du père une figure forcément monstrueuse. Le recours à un suspense de thriller pour illustrer ce « Dossier de l’écran » boursoufflé est particulièrement douteux. Autre figure de père particulièrement caricaturale, celle de l’ex-mari d’Emmanuelle Devos dans l’extrêmement décevant Amin de Philippe Faucon. Tandis qu’elle est d’emblée placée du côté du « Bien » (elle est femme donc victime et en tant que « victime » - convergence des luttes ?-, elle s’éprend du travailleur immigré), lui n’a le droit à aucune considération et est montré sous son plus mauvais jour : jaloux, manipulateur (il essaie de monter sa fille contre sa mère) voire harceleur…

Entendons-nous bien : comme il me semble tout à fait légitime que le cinéma filme des garces et des femmes fatales (il ne s’en est jamais privé), il est bien entendu possible de filmer des sales types, des hommes abrutis et violents… Ce qui est pénible (dans les deux cas), c’est lorsque ce typage ne semble voué qu’à illustrer un discours univoque. Lorsque Nicolas Mathieu dans le très beau Leurs enfants après eux dresse le portrait de pères violents et inquiétants, il n’en fait pas une généralité et parvient même à nuancer ce qui est aussi une vérité.

Il y a eu, heureusement, quelques beaux portraits de père au cinéma cette année. Tout d’abord celui du beau Girl de Lukas Dhont qui accompagne avec tendresse et amour son fils en transition (je devrais d’ailleurs écrire « fille » puisqu’il l’est déjà lorsque débute le récit).

L’année 2018 aura aussi montré que la paternité et la maternité ne sont pas forcément liées à la procréation. Deux beaux pères de substitution se sont partagé les écrans cette année. Tout d’abord Vincent Lacoste dans Amanda, qui après la tragédie qu’il prend de plein fouet devra apprendre à devenir « père » et offrir une nouvelle famille à sa nièce. Ensuite, c’est le « père » d’Une affaire de famille qui a « sauvé » deux enfants de familles où ils étaient maltraités pour leur offrir un peu de chaleur et d’amour. Lorsque le « fils », emmené par un bus à la fin du film, murmure « papa », on songe à Mirage de la vie de Sirk où Sarah-Jane finissait elle aussi par « reconnaître » sa mère reniée en raison de sa couleur de peau.

Reste le cas du père de High Life de Claire Denis qui a vu naître sa fille dans le vaisseau où ils dérivent ensemble. Le film se termine sur un certain nombre de questions : s’agit-il de transgresser l’ultime « tabou » dont il est question tout au long du récit ? D’échapper enfin à ce monde absurde (voir paragraphe précédent) ? Le film ne convainc pas toujours mais cela faisait longtemps que la cinéaste ne nous avait pas intéressés de cette manière…

Bilan 2018

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L’humour en fuite ?

Pour ne pas rester sur une note trop sinistre, notons que le brelan d’as de la comédie française est revenu sur le devant de la scène. De façon un peu trop pétaradante pour Pierre Salvadori et son En liberté !, sans doute le film le plus surestimé de 2018. En effet, le cinéaste confond ici vitesse et précipitation et ne parvient pas à donner d’épaisseur à une mécanique assez fastidieuse où chaque gag est redoublé par la vision d’un personnage (les « oh putain ! » d’Adèle Haenel, spectatrice effarée du spectacle). Emmanuel Mouret, de son côté, change de registre et joue la carte du film « littéraire » sous l’influence de Diderot et Laclos. Mademoiselle de Joncquières est une jolie réussite où la légèreté du marivaudage se teinte d’une subtile cruauté.

Jetons un voile pudique sur le médiocre Normandie nue du pourtant pas antipathique Philippe Le Guay et signalons au passage les qualités d’Au poste ! de Quentin Dupieux qui réhabilite à sa manière le cinéma de Bertrand Blier et celles d’I Feel Good de Kervern et Délépine qui réinventent également une autre manière de vivre en livrant une satire souvent très drôle du macronisme dans toute son horreur pour arriver enfin à la meilleure comédie française de l’année (le troisième ténor) : Bécassine ! de Bruno Podalydès.

Le cinéaste a souffert d’une bande-annonce ingrate et des attaques injustifiées de la part des nationalistes bretons qui n’avaient évidemment pas vu le film. Or cette œuvre à la fois naïve et vivifiante s’inscrit parfaitement dans la lignée des films précédents de Podalydès : un hymne à la croyance (dans le cinéma, dans l’être humain…) et aux chemins de traverse… Bécassine, c’est l’esprit d’une enfance curieuse, avide de découverte et d’aventures qui subsiste encore en nous. Et c’est cette belle détermination, cette foi en des lendemains autres et meilleurs qui, j’espère, accompagneront cette nouvelle année que je vous souhaite, à tous, excellente…

Bilan 2018

NB : Pour de multiples raisons, 2018 fut une année particulièrement pourrie. Même si je ne les ai pas rencontrés très souvent, (quatre/cinq fois pour l’une, une fois pour l’autre), j’ai néanmoins envie de les considérer comme des « amis » tant ils étaient accueillants, généreux, chaleureux et toujours bienveillants. Ils nous ont malheureusement quittés cette année et c’est pour cela que je terminerai en dédiant cette modeste note à Maud Sinet et Frank Reichert…

 

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