Les Mémoires de l’oncle Jess (2004) de Jesus Franco (Serious Publishing, trad : Edgard Baltzer, 2019)

La vie de Jésus

En 2004, l’une des figures les plus excentriques du cinéma mondial, l’homme aux 200 films dont certains sortis sous de multiples versions, l’as de la série Z fauchée et l’auteur inspiré d’une œuvre obsessionnelle et passionnante publiait ses mémoires à Madrid. Aujourd’hui, les excellentes éditions Serious Publishing nous proposent une traduction de ces souvenirs franquistes. Un mot d’abord sur ladite traduction car elle le mérite. Je ne parle pas un mot d’espagnol et je n’ai donc jamais eu l’occasion de lire l’œuvre originale mais en me plongeant dans la traduction proposée par Edgard Baltzer, j’ai eu l’intuition qu’elle était excellente car tout paraît à la fois fluide, bien écrit et en même temps incroyablement vivant et fidèle à la langue haute en couleur de Franco. J’ai ensuite eu l’occasion d’en discuter avec la grande Monica Swinn (aka Monika Swuine) qui tourna plusieurs fois sous la direction de Jess Franco et elle me confia qu’en lisant ces mémoires, elle avait réellement le sentiment d’entendre parler le cinéaste, qu’il était tout à fait comme ça. Outre la qualité de la traduction, on notera que le livre est enrichi d’un appareil critique permettant de resituer constamment le contexte de cette autobiographie (notamment en ce qui concerne l’histoire de l’Espagne), qu’il est illustré de façon splendide et qu’il bénéficie de « compléments » absolument passionnants, qu’il s’agisse de témoignages comme ceux de Janine Reynaud ou des neveux de Franco, d’une brève histoire du cinéma espagnol ou d’une analyse particulièrement pertinente sur les liens existant entre la BD pour adultes et cette œuvre cinématographique foisonnante.

Pour le texte à proprement parler, les fans du cinéaste rêvant d’avoir des anecdotes sur ses tournages, sur la façon dont il confectionnait ses œuvres pourront être un poil déçu dans la mesure où il n’aborde quasiment jamais son œuvre à proprement parler. Avec Les Mémoires de l’oncle Jess, il privilégie avant tout son enfance, sa jeunesse, son exil du côté de Paris où il découvre émerveillé la Cinémathèque, les petits boulots… Cela n’empêche pas le récit d’être passionnant car il demeure un témoignage extraordinaire d’une enfance vécue sous Franco (l’autre !) et d’une existence confrontée à la répression, à l’étouffement de toutes les libertés et à la bêtise criminelle de la dictature nationaliste. Turbulent et libre, Jess Franco va plus ou moins rompre avec une famille relativement bourgeoise et se passionner pour la musique (le jazz) et le cinéma. Il détaille toutes les étapes de son parcours, évoque ses goûts cinéphiles en égratignant avec une verdeur qui lui est propre certains représentants du cinéma d’auteur reconnu. Puis il raconte ses premiers pas en tant qu’assistant pour les grands noms du cinéma espagnols d’alors, qu’il s’agisse de Juan Antonio Bardem ou Luis Berlanga (ironie du sort : ces deux cinéastes sont désormais beaucoup plus oubliés que Franco !). Un chapitre entier sera consacré à sa rencontre avec Orson Welles dont il sera l’assistant sur Falstaff. Ce que Tim Burton a imaginé dans son beau Ed Wood a en fait réellement eu lieu puisque le grand Welles et celui que beaucoup considérèrent (à tort !) comme un incompétent notoire se sont rencontrés, ont travaillé ensemble et furent réunis par le même amour du septième art (c’est d’ailleurs Franco qui assurera le montage de Don Quichotte, l’un des films inachevés de Welles). L’épisode frappe une nouvelle fois par la manière très vivante dont Franco le raconte.
Le cinéaste finira par parler un peu de ses films, davantage d’ailleurs sous l’angle de leur mise en chantier (les relations avec les producteurs, notamment les Lesœur (de la firme Eurociné)) que des tournages à proprement parler.

Tout cela finit par composer une fresque riche et bariolée, où les faits sont parfois travestis par l’imagination débordante de Franco (qui était, à l’instar de Mocky, un beau mythomane). Mais en ce sens, ces mémoires s’inscrivent parfaitement dans la lignée d’une œuvre foisonnante, faisant la part belle aux fantasmes et à l’imaginaire et témoignent de ce que fut toujours Jess Franco : un grand excentrique.  

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