Mario Bava : le magicien des couleurs (2019) de Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele (Editions Lobster, 2019)

 

Les hallucinations de Mario Bava

Comme tous les artisans du cinéma dit « de genre », Mario Bava fut d’abord méprisé (cette affirmation mériterait quand même d’être nuancée dans la mesure où des revues comme Midi-Minuit fantastique ou Positif période Ado Kyrou le défendirent ardemment) avant d’être réhabilité pour jouir aujourd’hui d’un culte à la fois légitime (Bava est un grand cinéaste) et parfois un tantinet exagéré (j’ai dû mal à comprendre l’emballement qui peut exister autour d’un abominable navet comme La Planète des vampires).

Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele reviennent sur l’itinéraire de Mario Bava et analysent le statut qu’occupe aujourd’hui son cinéma au sein de l’Histoire du 7ème art. Deux axes se télescopent au sein de cet essai. D’une part, une présentation historique et factuelle de cette œuvre. D’autre part, des analyses beaucoup plus pointues des thèmes et motifs récurrents parcourant la filmographie de Mario Bava. S’il fallait d’ailleurs faire une petite réserve, elle se situerait ici, à savoir dans l’articulation entre l’exégèse et l’approche plus générale de l’œuvre qui ne fonctionne pas toujours parfaitement. En effet, une analyse très pointilleuse peut succéder à des considérations plus globales sur le cinéma de genre italien ou à un inventaire un peu trop linéaire des conditions de production de chaque film et leurs résultats au box-office sans qu’on sache toujours quel est le véritable fil directeur. C’est sans doute l’un des écueils des ouvrages écrits à quatre mains mais précisons aussi que ce menu défaut n’obère en aucun cas le plaisir qu’on peut prendre à la lecture de cet ouvrage.

En effet, Duchaussoy et Vandestichele reviennent de manière pertinente sur l’évolution du cinéma de genre italien, sur les caractéristiques d’un cinéma où les catégories (cinéma d’auteur vs cinéma « de genre ») sont restées relativement poreuses et la manière dont certains artisans sont parvenus à réinventer les succès du cinéma hollywoodien (notamment dans le domaine du western et du fantastique). L’œuvre de Bava est constamment resituée dans le contexte historique et culturel de l’époque et les auteurs soulignent à juste titre son évolution, d’un cinéma gothique qui connaîtra ses riches heures de l’autre côté des Alpes dans les années 60 et dont Bava fut le précurseur avec son magnifique Le Masque du démon jusqu’à un cinéma beaucoup plus âpre et violent lorsque la situation sociale en Italie se tend au cours des années 70 (voir La Baie sanglante et le beau Chiens enragés), en passant par les grandes heures de l’ « eurospy », ces films « pop » qui s’engouffrèrent dans la voie ouverte par James Bond et dont Danger Diabolik constitue l’un des sommets.  

Tout en conservant toujours ce recul historique et culturel, les auteurs s’attèlent ensuite à une analyse plus précise de l’œuvre. Un court extrait suffira à en définir la teneur :

« Il ne transgresse pas les genres mais le visuel prime. On bascule dans l’abstraction mentale : une prédominance du premier plan, des fonds de couleur, un cadre contenu. La star, c’est la mise en scène. On ne ressent pas de sentimentalisme ni d’empathie pour les personnages. Il n’y a pas d’identification avec les actrices ou acteurs. Les héros paraissent fades et sans charisme. »

On l’aura compris, l’approche est davantage formelle que « thématique ». Les auteurs décryptent avec acuité ce qui constitue l’univers sonore (avec un long chapitre intéressant consacré à la musique, au son et au cri comme moyen de faire glisser les récits vers l’hallucination et le cauchemar) et visuel de Bava (avec en point d’orgue évident, la question de la couleur). Auparavant, la question du corps et de la physionomie des interprètes aura été traitée, Duchaussoy et Vandestichele soulignant avec à-propos le devenir « mannequin » (ou poupée de cire) des personnages du cinéaste (que l’on retrouvera chez quelqu’un comme Fulci).

Complet et souvent pertinent, Mario Bava : le magicien des couleurs réjouira les amateurs du cinéaste et permettra également à ceux qui ne connaissent pas trop son œuvre de se familiariser avec un artiste à part…

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