Chasse au Godard d’Abbittibbi (2013) d’Éric Morin avec Sophie Desmarais (Editions Montparnasse). Disponible en DVD depuis le 2 octobre 2019

© Montparnasse films

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A la fin de l’année 1968, Jean-Luc Godard  est à Montréal pour les « dix jours du cinéma politique » et prépare un autre projet : « une expérience de télévision libre en Abitibi, au nord du Québec, région alors isolée dans le froid et la neige. » Dans la petite ville de Noranda où les mineurs sont en grève et en lutte contre un trust américain, Godard veut « proposer une série de six émissions de quatre heures sur les luttes des mineurs, leur vie, leurs espoirs, leurs manières de travailler, leur culture, sous forme de débats, d’interventions, de reportages, d’interviews. » [1]. Tandis qu’il tourne des heures en studio, le cinéaste invité sur les plateaux quitte parfois sa place d’invité pour aller derrière la caméra et proposer au technicien de poser des questions. Mais l’expérience tourne court et Godard part précipitamment sans prévenir ses hôtes.

Cette courte parenthèse québécoise du réalisateur est évoquée dans un passionnant documentaire de Julie Perron De mai à décembre et c’est elle qui a inspiré une fiction à Éric Morin : Chasse au Godard d’Abbittibbi.  

Qu’on se rassure tout de suite : même si la silhouette de JLG apparait en filigrane du récit, il ne s’agit en aucun cas de singer le grand cinéaste à la manière de l’épouvantable Redoutable d’Hazanavicius. Après une séquence d’ouverture où Morin montre le célèbre épisode de Godard se levant de son siège pour aller prendre le contrôle de la caméra de télévision, le film s’intéresse à trois jeunes gens : Marie (Sophie Desmarais) qui rêve de quitter la Belle Province, son copain Michel et Paul, un chanteur converti aux idées de JLG et qui voudrait tourner avec le couple des films d’intervention avec les étudiants du coin, les femmes, les bûcherons…

Une des belles idées de Chasse au Godard d’Abbittibbi est de montrer (même si c’est de façon imaginaire) comment les théories de JLG ont pu infuser et influencer trois jeunes québécois perdus dans leur coin reculé. Morin ne joue jamais la carte du pastiche mais laisse son récit se faire contaminer par Godard, à la fois par le style et par la théorie. Du côté du style, c’est la manière dont le trio rejoue peu à peu l’histoire du Mépris puisque Marie s’éprend tout doucement de Paul tandis que le brave Michel l’agace de plus en plus. On reconnaîtra même un petit clin d’œil malicieux au film lorsque la jeune femme rencontre dans la rue un vieil homme visiblement simplet qui lui dit qu’elle est jolie de la tête aux pieds et que chaque partie de son corps mérite les plus vibrants éloges. De manière discrète, certains cadrages (gros plans sur Sophie Desmarais avec une reproduction de tableau sur le mur) et les couleurs vives des intérieurs permettent de rendre hommage au JLG de Pierrot le fou et A bout de souffle (la marinière) sans que ces références soient écrasantes.

Côté théorie, notre trio part à la rencontre des gens du cru et tente de mettre en pratique les idées révolutionnaires de Godard. Le film d’Eric Morin, sur ce versant, se montre plus ironique puisque les bûcherons interrogés refusent de dire du mal de leur patron et ont peur que leurs paroles soient mal interprétées. Ils ne veulent pas évoquer la difficulté de leurs conditions de travail car c’est leur gagne-pain et tout ce qui leur importe est de remplir le frigo (de « mettre le pain sur la planche » comme dit l’un des interviewés). D’un côté, il y a la théorie de petits révolutionnaires de salon, de l’autre, la réalité et la manière pragmatique dont on compose avec. On pourra peut-être regretter que ce côté sarcastique passe totalement sous silence l’effervescence contestatrice qui existait aussi à cette époque à Noranda (quid des mineurs ?) et que ce côté « revenu de tout » témoigne plus de l’époque à laquelle a été tourné le film (2013) que celle qu’il est censé évoquer (1968).

Le résultat n’est sans doute plus inoubliable et on pourra reprocher à Eric Morin d’étirer parfois certaines séquences (notamment musicales) pour arriver en fin de compte à la durée requise d’1h30. Malgré ça, le film est attachant et il a le grand mérite de révéler (enfin, pour moi) une actrice absolument épatante : Sophie Desmarais. C’est peu dire qu’on a très envie de la revoir vite sur grand écran…

 

[1] Toutes ces citations viennent du Godard d’Antoine de Baecque

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