Pierre Sky l’enchanté (2019) de Sébastien Smirou (Marest éditeur, 2019) Sortie le 10 octobre 2019

Reprise(s)

Les lecteurs assidus de ce blog se souviendront peut-être que nous devons au mystérieux Pierre Sky un essai passionnant sur la fonction du chant chez Nanni Moretti. Intitulé Chant-contrechant, l’ouvrage revenait sur la manière dont les personnages du cinéaste italien (et lui en particulier) reprennent systématiquement en cœur des chansons populaires au cours des récits et l’effet que produit ce motif récurrent. L’une des particularités de cet essai, c’est qu’il fut confié par Pierre Sky à son psychanalyste Sébastien Smirou pour qu’il le fasse éditer et que le jeune homme a ensuite disparu (suicide ?).

C’est donc au tour de Sébastien Smirou de revenir sur cette histoire singulière et de tenter de lever un coin de voile sur son patient. Si cette quête se révèle si passionnante, c’est qu’elle est en quelque sorte le prolongement logique de la « thèse » de Sky : un travail sur la « reprise » et l’émotion qu’elle peut provoquer.

On sait que le cinéma a toujours affectionné la psychanalyse (bonjour monsieur Hitchcock) car le travail effectué par le praticien relève à la fois de l’enquête policière et d’une vaste entreprise de « dévoilement » (des secrets les plus enfouis au cœur de l’inconscient). Qui était Pierre Sky ? Sébastien Smirou évoque à la fois les séances qu’il a menées avec son patient et révèle par bribes ce qu’il a bien voulu lui confier. Tout d’abord, ce nom d’emprunt. Le « ciel » comme horizon pour retrouver une mère dont on l’a privé trop tôt (enfermée pour cause de « folie »). Et cette volonté de s’arracher à la pesanteur terrestre pour la retrouver. Si le livre est si émouvant, c’est sans doute qu’il y a chez Sky un désir de retrouver le corps de la disparue mais également sa voix. D’où sa passion pour la chanson dans sa version la plus populaire, ces rengaines que l’on reprend et qui donnent ce sentiment de « faire corps » avec les autres, d’être à l’unisson avec une voix qui n’est pourtant pas là physiquement. Pierre Sky, et Sébastien Smirou dans son sillage, pourrait reprendre à son compte les mots que Fanny Ardant prononce dans La Femme d’à côté : « J’écoute uniquement les chansons parce qu’elles disent la vérité. Plus elles sont bêtes, plus elles sont vraies. D’ailleurs, elles ne sont pas bêtes. Qu’est-ce qu’elles disent : « Ne me quitte pas », « Ton absence a brisé ma vie », ou « Je suis une maison vide sans toi ». Les chansons disent la vérité sur les sentiments, sur l’amour, en mettant l’accent sur la dimension mélodramatique. Elles expriment des choses essentielles avec des mots simples. C’est pourquoi elles me touchent tant ». Et c’est peut-être là que le livre émeut le plus : dans cette manière de tenter de démêler les fils d’une histoire complexe (celle de Pierre Sky) en s’appuyant sur les motifs qu’il analysait dans son essai sur Moretti : la reprise, la réminiscence, la soif de consolation et le désir de retrouver ce qui manque désormais. Tout se passe comme si en dévoilant l’histoire de son patient, Sébastien Smirou tentait de renouer à son tour avec quelque chose qui lui avait échappé, qui lui a filé entre les mains (puisque l’homme a disparu). Outre le passionnant témoignage que constitue ce livre sur l’exercice de la psychanalyse et les tours et détours que doit emprunter le praticien pour « soigner » son patient, il agit comme une sorte de révélateur, d’autoanalyse qui passe avant tout par l’écriture comme moyen de repriser la couture déchirée du Réel.   

Pierre Sky l’enchanté est un livre hitchcockien (on y revient !) : Sébastien Smirou tient un peu le rôle de Scottie enquêtant sur Madeleine tout en se laissant fasciner par cette image fuyante (l’analyste fait de nombreuses et passionnantes digressions sur les devoirs du métier, les limites à ne pas franchir…). En redonnant un corps et une voix à cet inconnu (Pierre Sky), il concrétise une obsession assez semblable à celle du héros de Vertigo : arracher du pays des morts celui qui fut son patient. En effectuant de poser sa voix sur celle qui fut celle de Pierre Sky, l’auteur se révèle sans doute aussi beaucoup, renoue les fils de sa propre histoire et provoque à son tour ce « vertige » cher au maître du suspense. L’enquêteur devient à son tour l’objet de l’enquête, Scottie et Madeleine dans un même mouvement.

Et il n’est pas nécessaire d’avoir lu Chant-contrechant pour demeurer hanté par cette toile d’araignée labyrinthique et fascinante…

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