La Croisée des chemins (1976) de et avec Jean-Claude Brisseau et Lisa Heredia

La Fille de nulle part (2012) de et avec Jean-Claude Brisseau et Virginie Legeay

Que le diable nous emporte (2016) de Jean-Claude Brisseau avec Fabienne Babe, Isabelle Prim, Anna Sigalevitch, Fabrice Deville, Jean-Christophe Bouvet

(Editions La Traverse/ Les Editions de l’œil)

© La Traverse

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Alors que le nom de Jean-Claude Brisseau a été scandaleusement éludé de la liste des disparus de l’année lors de la dernière et grotesque cérémonie des César, l’édition de trois de ses films par La Traverse vient à point nommé pour nous rappeler l’importance de ce cinéaste franc-tireur et singulier. Le choix éditorial est excellent puisqu’il nous permet de (re)découvrir le tout premier long-métrage du cinéaste (tourné en Super 8) et ses deux derniers films tournés dans des conditions d’extrême dénuement en vidéo HD. En se focalisant sur la question du budget, on constatera que l’œuvre de Brisseau effectue une sorte de boucle et, qu’au fond, il est resté toute sa vie un amateur au sens noble du terme : celui qui aime (le cinéma, les femmes, la fiction…). La présence en  bonus des trois versions de son court-métrage Des jeunes femmes disparaissent est, à ce titre, très éclairante. La première date de 1974 et a été tournée en 8 mm, la seconde a été réalisée deux ans plus tard en Super 8 et la dernière en 2014 en HD et 3D. En quarante ans, cet exercice de style construit sur des motifs hitchcockiens (deux tueurs agressent et tuent des jeunes femmes après les avoir épiées) a permis au cinéaste de se « faire la main » et d'expérimenter divers supports. La première version est très marquée par son époque (l’homme que va rejoindre l’une des deux amies est un hippie volage) et l’on sent surtout le désir de se confronter au cinéma des autres et de jouer avec les canons du genre (le suspense, l’effroi…), en reprenant notamment les musiques de Psychose et L’Exorciste. La deuxième version reste un hommage à Hitchcock et la principale modification concerne l’homme du récit qui est, cette fois, un nanti totalement sous l’emprise d’une mère qu’il voussoie. Mais le film attache une plus grande importance au contexte social et met en place des éléments qui constitueront la base de son cinéma : la complicité amoureuse féminine, le sexe et la violence sociale…Enfin, dans la dernière version, Brisseau reprend sa trame pour s’exercer à la 3D. Le film apparaît vraiment comme un « brouillon » (même s’il est assez abouti) puisque la longue scène d’amour lesbien se déroulant devant des images d’espace et de galaxies lointaines sera reprise dans Que le diable nous emporte. Durant dix minutes de plus (30 au lieu de 20) que les précédentes versions, le cinéaste joue moins sur l’horreur glaciale et l’effroi se dégageant de ses premiers essais (l’enfant tué est d’ailleurs remplacé ici par une adolescente) que sur cette longue scène érotique où l’orgasme féminin est mis en parallèle avec une certaine idée de l’infini.

De La Croisée des chemins à Que le diable nous emporte, on retrouvera ces scènes d’amour entre deux voire trois femmes. Le premier s’intéresse à la trajectoire d’une lycéenne révoltée (Lisa Heredia) et à son mal de vivre entre un père flic (Brisseau) et une mère absente qui a donné sa vie au parti. Tourné en Super 8 pour une somme dérisoire (Brisseau réalise un générique à la Guitry ou Godard en se mettant lui-même en scène, en présentant ses comédiens, leurs véritables professions et le coût de son film), La Croisée des chemins pourra surprendre les spectateurs peu habitués à cette économie de bout de chandelles. Résolument amateur, le film n’est évidemment pas dénué des scories que l’on peut attendre de ce type de production : raccords parfois un peu hasardeux, jeu des comédiens peu assuré (les deux jeunes femmes sont néanmoins remarquables), son parfois défaillant… Mais cet « amateurisme » participe aussi à la beauté d’un film qui transpire l’amour le plus sincère pour le cinéma.

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Le récit est scindé entre deux parties très distinctes. Dans la première, Jean-Claude Brisseau s’intéresse à un groupe de lycéens révoltés qui réfléchit à une manière de s’organiser pour échapper à la pesanteur du corps social. Les braises de mai 68 sont encore chaudes et l’auteur parvient à saisir une certaine radicalisation chez ces jeunes qui refusent de rentrer dans le rang et dans le moule. Mais l’intérêt du film vient surtout du fait que le cinéaste s’intéresse à des jeunes issus de milieux populaires et non pas à de petits bourgeois en mal de grands frissons. Comme plus tard La Vie comme ça ou De bruit et de fureur, le film exsude un certain mal de vivre et une grande détresse sociale. Brisseau incarne lui-même un flic mais son rôle ressemble davantage à celui du pédagogue en Seine Saint-Denis qu’il était alors. Sans jouer la carte de la sociologie, il s’intéresse à ces corps un peu gauches, à cette parole de révolte sans filtre et à cette volonté d’en découdre avec le monde entier qui anime ce petit groupe (la copine de Lisa s’identifie avec le couple de Bonnie and Clyde). A la suite d’une ellipse aussi foudroyante qu’étonnante (mais principalement due à des raisons « budgétaires »), Brisseau délocalise son récit dans le Midi où va se réfugier Lisa après la mort de ses camarades. Accueillie par un oncle excentrique (Lucien Plazanet), elle sombre dans une sorte de désespoir suicidaire… Les lieux filmés par Brisseau, on les reconnait très bien puisqu’il s’agit du même cadre que celui d’ Un jeu brutal (Lucien Plazanet tenant d’ailleurs dans les deux cas un rôle assez similaire). La beauté du format Super 8 nimbe cette partie d’une profonde mélancolie, à l’image de ces films de famille que l’on revoit bien plus tard et qui semble sortir des limbes du temps. Cette partie permet aussi au cinéaste de poser les prémices de son œuvre puisqu’on retrouve en germe les grands motifs de son cinéma : l’érotisme féminin, le goût pour le surnaturel (le fantôme de son amie vient hanter Lisa), un certain mysticisme… Comme plus tard dans La Fille de nulle part, Brisseau tourne également autour de la question du fantasme de l’inceste dans une scène assez crue où le flic qu’il incarne fait l’amour avec la mère de Lisa et que ladite jeune femme s’apprête à les rejoindre. L’auteur a toujours aimé donner à ses films une dimension psychanalytique, s’intéressant aux différents traumas subis par ses personnages, aux tabous, à la transgression des interdits…

La beauté de La Croisée des chemins tient à ce côté fébrile des débuts, cette sensualité qui émane de chaque plan (cette lumière du Sud sur le visage et le corps de Lisa Heredia) et ce désespoir qui hante cette jeune héroïne.

Après avoir fait une très belle « carrière » professionnelle jalonnée de chefs-d’œuvre (De bruit et de fureur, Céline, Les Savates du bon Dieu, Choses secrètes…), Brisseau reviendra finalement à ses primes amours quand toute la profession (ou presque) l’aura lâché. La vidéo et la HD lui permettront de retravailler avec une économie de moyens remarquable.

Tourné dans son propre appartement pour une somme dérisoire (il a financé lui-même son film après avoir touché les droits de diffusion à la télévision de Noce Blanche), La Fille de nulle part est donc un retour aux sources.

Là encore, la facture « home movie » pourra prêter facilement le flanc à la moquerie : le manque de moyens est souvent visible, le montage est parfois hasardeux (quelques raccords pas très heureux, un plan coupé trop tard où on entend de manière presque subliminale l'actrice commencer à se marrer...) et si Brisseau comédien impose une présence massive très attachante, on le sent parfois mal à l'aise pour dire son texte. Plus inadmissible pour l'époque que ces petites scories, le cinéma de Brisseau est à prendre au premier degré et n'hésite pas à friser le ridicule : croyance absolue en la puissance d'émotion du cinéma, trouées fantastiques, apparitions fantomatiques... Tous ces éléments qui feront ricaner bêtement les petits malins sont ce qui rend si bouleversants les films du cinéaste.  

On lui a d'abord reproché, au moment de La Vie comme ça ou du magnifique De bruit et de fureur d’exagérer, de grossir le trait et de déformer la réalité pour se complaire dans la noirceur. Près de 40 ans plus tard, on réalise à quel point ces films sont visionnaires. Puis on lui reprocha son « mysticisme » là où il fallait voir un sublime mélodrame à la Douglas Sirk (Céline) et enfin son « érotisme » alors qu'il est sans doute le cinéaste qui a exploré de manière la plus subtile les arcanes du désir féminin (l’envoûtant Choses secrètes en premier lieu).

L'amateur

La Fille de nulle part se rit de toute vraisemblance : un ancien professeur de mathématiques (incarné par Brisseau) entend du bruit sur son palier et découvre un jeune homme en train de passer à tabac cette fameuse jeune fille venue de nulle part. Il la recueille chez lui, la soigne et se laisse séduire (de façon toute platonique) par cette singulière inconnue...

Débutant souvent ses films sur un trauma, ce postulat rappelle celui de Céline dans la mesure où Brisseau confronte deux solitudes (l'homme vit seul depuis la mort de sa femme il y a 29 ans tandis que la jeune femme n'a plus de parents) et opte pour la voie du mélodrame. Comme dans ce film, l'apparition quasiment miraculeuse de Dora sera accompagnée de divers phénomènes mystérieux : l'ancien professeur a des hallucinations et aperçoit une étrange femme symbolisant la mort (cette ombre qui plane dans presque tous les films de Brisseau).

Avec très peu de moyens (une lumière rouge dans un réduit, des femmes en lévitation ou masquées par des étoffes noires), le cinéaste parvient à instaurer un climat fantastique parfois inquiétant, souvent envoûtant. S'affrontent dans cet appartement les puissances maléfiques (la mort, la culpabilité) et les forces bénéfiques. La jeune Dora devient pour notre ours solitaire une sorte de réincarnation de sa femme et elle l'aide dans un projet d'essai consacré à... la croyance et à l'illusion.  

Car tout est affaire de croyance dans La Fille de nulle part mais une croyance qui n'a rien de religieux : une croyance dans la création (voir la citation de Van Gogh à la fin du film), dans le pouvoir d'incarnation et d'émotion du cinéma, même avec les moyens les plus dérisoires : une caméra vidéo, un homme, une femme et un appartement.

D'une certaine manière, ce film est un peu (toutes proportions gardées) le Vertigo de Brisseau : une tentative pour un homme seul de redonner chair, par le pouvoir du cinéma, à l'image d'une femme aimée et disparue. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le DVD du film d'Hitchcock apparaît régulièrement dans le plan lorsque Michel évoque la « ressemblance » entre Dora et son ancienne femme.

Sur ce face à face plane constamment la présence de multiples fantômes : fantôme de la défunte, fantômes qui apparaissent régulièrement dans l'appartement, fantômes du cinéma lorsque Brisseau prend soin de bien mettre en évidence une jaquette de Vampyr de Dreyer lorsque Michel projette un film...  

La Fille de nulle part est également un très beau tableau de deux solitudes. La relation qui se noue entre ce vieil homme qui se sent désormais hors de la vie et cette jeune femme marginale est très émouvante. Lors d'une très belle scène, on retrouve Michel en train de discuter avec un ami et celui-ci l'invite à regarder deux jeunes et insouciantes demoiselles sur les quais de la Seine. Tandis que le vent s'engouffre sous les jupes des donzelles, l'homme évoque la tyrannie du désir et ce sentiment d'être désormais « hors-circuit », que la vieillesse interdit l'éveil du moindre intérêt chez les femmes. On songe alors, lors de cette séquence, au poème de Michel Houellebecq L'Insupportable retour des minijupes et à ce sentiment d'être totalement extérieur au monde, exclu d’un monde insouciant où triomphe la beauté de la jeunesse.

On ne trouvera pourtant aucune aigreur chez Brisseau mais une certaine sérénité : si le désir n'est pas totalement absent (un très beau tableau « érotique » - ce sera le seul dans le film- relevant à la fois de la vision et du fantasme), la relation entre Michel et Dora reste purement amicale, presque filiale. Dora n'est plus « l'ange exterminateur » d'un des films précédents du cinéaste mais une espèce d'ange gardien qui lui redonne foi en la vie.  

Brisseau a souvent montré (L'Ange noir, Choses secrètes) les liens tenus entre le sexe, le désir et le pouvoir. Ce qu'il a de beau dans La Fille de nulle part (déjà sensible dans A l'aventure), c'est la manière dont les personnages parviennent à s'abstraire d'une relation pourrie par l'argent. L'amitié que Dora porte à Michel est « gratuite » et sincère. Cette quête d'une relation « vraie » entre un homme et une femme et l'espoir que cet « amour » puisse perdurer pour l'éternité (même si Brisseau ne se fait pas d'illusions) a quelque chose de très émouvant.

Néanmoins, lorsqu’il évoque la question de la « réincarnation » se dessine en filigrane un sentiment incestueux que l’on trouvait déjà dans La Croisée des chemins (sentiment accentué par fait que Brisseau incarnait alors le père de celle qui allait devenir sa compagne). Mais ce sentiment dépasse évidemment le caractère « sexuel » qu’il pourrait revêtir. Ce côté « détaché » concernant les choses du sexe, on le retrouve dans Que le diable nous emporte.

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Là encore, on se trouve face à une économie « domestique » puisque Brisseau tourne à nouveau dans son appartement (on en connaît toutes les étagères) mais avec plus de personnages et quelques autres lieux. Le point de départ est très artificiel puisqu’une jeune femme qui a perdu son portable (Suzy, jouée par la craquante Isabelle Prim) rejoint dans son appartement Camille qui l’a retrouvé. Troublée par les vidéos érotiques que tourne Suzy, Camille l’invite à rester et fait l’amour avec elle. Elles sont rejointes par Clara, propriétaire des lieux qui a autrefois « recueilli » Camille (« elle était à ramasser à la petite cuillère »). La situation rappelle celle de La Fille de nulle part sauf qu’il s’agit de deux femmes et que c'est la « jeune » qui vient en aide à la plus âgée.

Outre le côté artificiel de ce ménage à trois bientôt troublé par l’arrivée de l’amant de Suzy, on pourra reprocher à Brisseau de se complaire dans ses fantasmes : femmes se masturbant devant la caméra, scènes lesbiennes à deux ou à trois… On aurait tort tant la question du plaisir féminin a toujours été centrale au sein de son cinéma. D’autre part, comme au temps des Savates du bon Dieu, l’esthétique de téléfilm érotique est immédiatement transcendée par un vrai regard de metteur en scène. Le film est sans doute trop « frais » pour être apprécié à sa juste valeur mais je suis prêt à parier qu’il se bonifiera avec le temps et que ce qu’il dit de son époque est particulièrement bien vu (et je ne pense pas seulement à ce moment où Camille recommande à Suzy de faire très attention avec les vidéos diffusées par Internet et qui peuvent être volées et exploitées par des tiers !). Ce qui frappe dans le film, c’est sa vision dédramatisée du sexe, du moins du côté féminin. Les filles demeurent constamment libres, à l’écoute de leurs corps et de leurs désirs. Leurs relations ne sont jamais entachées par la jalousie et la possibilité d’un trio amoureux est évoquée avec une certaine bienveillance (pour parler avec le vocabulaire d’aujourd’hui).

On me dira (parce que c’est aussi une triste mode) que le récit est entièrement soumis à la loi des fantasmes et désirs masculins. C’est à la fois une évidence mais ça n’obère en aucun cas les questions du désir féminin et la manière dont ces personnages peuvent exister (ce ne sont pas des « objets »). Au contraire, je trouve que Brisseau parvient à saisir un certain « air du temps » et que les jeunes filles qu’il filme représentent assez bien leur époque.

Après, il est vrai que tout n’est pas réussi dans le film. Le goût pour un certain mysticisme (Jean-Christophe Bouvet en adepte du yoga) et les incrustations numériques ne sont pas du meilleur goût. De temps en temps, le film flirte avec le kitsch au risque de s’y perdre. Malgré ça, il mérite d’être vu comme le jalon d’une œuvre essentielle. On aura, de plus, le loisir d’y admirer une merveilleuse Fabienne Babe. Le temps d’un monologue extraordinaire, elle fait passer un frisson indélébile (là encore, ce qu’elle raconte – son enfance dans les années 70 et les abus de la liberté sexuelle- est parfaitement raccord avec notre époque).

Malgré ses maladresses, Jean-Claude Brisseau nous aura convaincu une fois de plus de sa foi indéfectible dans le cinéma…

 

 

© La Traverse

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