Souvenirs d’en France (1975) d’André Téchiné avec Jeanne Moreau, Marie-France Pisier, Michel Auclair, Michèle Moretti, Orane Demazis, Julien Guiomar, Claude Mann, Hélène Surgère

Rendez-vous (1985) d’André Téchiné avec Juliette Binoche, Lambert Wilson, Wadeck Stanczak, Jean-Louis Trintignant, Dominique Lavanant, Jacques Nolot

Le Lieu du crime (1986) d’André Téchiné avec Catherine Deneuve, Wadeck Stanczak, Danielle Darrieux, Victor Lanoux, Claire Nebout, Jacques Nolot

(Éditions Carlotta Films) Sortie en DVD/BR le 11 mars 2020

© Carlotta Films

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Depuis ses débuts en 1969 (Paulina s’en va), Téchiné ne s’intéresse au fond qu’à une chose : la question du romanesque. Comment traduire à l’écran des situations, des émotions dignes d’un roman ? Comment parvenir à créer des personnages avec une certaine épaisseur sans les réduire à quelques traits psychologiques ou sociologisants ?

Au départ, le cinéaste optera pour une certaine stylisation et une mise à distance de l’émotion, à l’image du beau Souvenirs d’en France dont je vous ai déjà parlé ici. Suite à l’échec et au rejet violent des Sœurs Brontë (un film à réhabiliter d’urgence), il change de cap et se tourne vers un cinéma plus psychologique (du moins, en apparence). Rendez-vous apparaît à ce titre comme le film de la « renaissance ». Après avoir travaillé avec de jeunes comédiens (notamment ceux de Chéreau pour le moyen-métrage L’Atelier), Téchiné remet le corps au centre de son cinéma. La trajectoire qu’effectue Nina (Juliette Binoche) pour rejoindre Paris depuis son sud-ouest natal, on la retrouvera dans d’autres films du cinéaste (J’embrasse pas, par exemple). Arrivée sans rien, la jeune femme cherche à devenir comédienne et, au gré des rencontres, finira par incarner Juliette dans la pièce de Shakespeare. Comme le metteur en scène qu’incarne Jean-Louis Trintignant dans le film, Téchiné « l’abandonne » le soir de la première pour la laisser voler de ses propres ailes. Est-elle une mauvaise actrice qui va se faire laminer comme certains lui prédisent ou la nouvelle étoile du théâtre français ? Nous n’en saurons rien même si ce parcours initiatique donne l’occasion à Téchiné de révéler une actrice absolument géniale puisque Juliette Binoche tient là son premier grand rôle, qu’elle est de tous les plans et qu’elle est constamment sublime, ses grands yeux noirs et son sourire retenant l’enfance à chaque instant tout en dévoilant constamment d’intenses fêlures.

Ce qui frappe en revoyant Rendez-vous, c’est de constater à quel point il s’inscrit dans une certaine mouvance du cinéma d’auteur des années 80. Un cinéma qui savait être à la fois être ambitieux et « populaire » (à l’instar de Péril en la demeure de Deville ou Trop belle pour toi de Blier, Rendez-vous avait droit à des diffusions en prime-time à la télévision dans les années 90). Un cinéma flirtant également avec une certaine hystérisation des situations. Même si on n’est pas au niveau de Doillon (La Pirate) ou de Zulawski (La Femme publique), on retrouve dans Rendez-vous un certain goût pour l’excès des corps qui s’entrechoquent, se battent, se menacent… La passion entraine ici tous les débordements : chantage au suicide, luttes à bras-le-corps, cris, larmes, vomissements et crachats au visage… Mais en dépit d’une certaine appréhension que j’ai pu avoir au début, il n’y a aucune complaisance dans ce lyrisme fiévreux que Téchiné maintient constamment…

Lorsque Nina entre dans une agence immobilière pour trouver un appartement, elle rencontre Paulot (W.Stanczak) qui tombe immédiatement sous son charme. Le jeune homme est gentil, plutôt gauche et la jeune femme en fait immédiatement un ami mais refuse d’aller plus loin avec lui. En revanche, elle tombe sous le charme vénéneux de son colocataire Quentin (Lambert Wilson), acteur suicidaire qui se produit tous les soirs dans un théâtre érotique. 

Nina est prise constamment entre deux flux. L’un est ascendant et la pousse constamment à échapper à la pesanteur du monde qui l’entoure (notamment par son art) tandis que l’autre la tire vers le bas. Il est assez étonnant de voir comment la plupart des hommes qu’elle croise cherchent à la dévaloriser, à la faire douter. Quentin est son mauvais génie, celui qui la séduit pour lui prouver qu’elle n’est pas à la hauteur et qu’elle ne sera jamais la Juliette qu’elle rêve d’être. Paulot est plus ambigu : amical et serviable, il ne semble s’occuper de la jeune femme que pour assouvir son désir de coucher avec elle. L’amitié qu’elle lui témoigne est bafouée lorsqu’il cherche à l’embrasser et qu’elle se déshabille alors devant lui en le sommant de se dépêcher. Dans la violence de cette scène, il y a toute la teneur du film : ce regard des hommes qui écrase et rabaisse Nina mais aussi la suprême liberté de la jeune femme qui sait en jouer et déstabiliser ceux qui se trouvent en face d’elle (Paulot s’enfuira tout penaud avant d’avoir tenté quoi que ce soit). A ce titre, le rôle du metteur en scène Scrutzler est également ambigu puisqu’il apparaît à la fois comme un Pygmalion pour Nina mais aussi celui qui l’enferme dans une image figée (le rôle de Juliette aurait dû être tenu par la fille morte de cet homme). Rendez-vous joue constamment sur ces angles saillants et ces aspérités. La passion est destructrice et torturante. Nina doit parvenir à trouver une place dans ce monde alors qu’elle est constamment réifiée (Quentin qui « l’offre » à Paulot un matin dans une scène assez célèbre) et tétanisée par les rôles qu’on voudrait lui faire tenir : celle de l’amante disparue pour Quentin, celle de la femme d’une vie pour Paulot ou celle d’une fille regrettée pour Scrutzler.

La beauté du film est de parvenir à dépasser le cadre du réalisme psychologique pour atteindre un certain fantastique halluciné. Après son suicide, Quentin revient hanter sous forme de fantôme Nina et figurer tout ce qui se joue dans son âme (désespoir, culpabilité, regrets…). Téchiné filme des « possédés » (au sens quasi-dostoïevskien du terme) et nous offre une œuvre qui brûle.

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Dans la foulée, il retourne dans son Sud-Ouest bien-aimé pour y tourner Le Lieu du crime. A cette occasion, il retrouve sa comédienne fétiche, Catherine Deneuve, qu’il avait déjà filmée dans Hôtel des Amériques. Le récit se concentre sur Thomas, un adolescent de treize ans mal dans sa peau, qui rencontre un beau jour un prisonnier en fuite (Martin, joué par W.Stanczak). Cet homme, qui lui sauvera la vie dans des circonstances que je vous laisse découvrir, va jouer le rôle de « révélateur » au sein d’une famille en crise. On le sait, la question de la famille est centrale dans le cinéma d’André Téchiné. Souvenirs d’en France racontait le destin d’une famille française à travers plusieurs générations. Ici, Thomas se débat entre des parents séparés (Lili – Catherine Deneuve- et Martin – Victor Lanoux-) et vit surtout sous la coupe de ses grands-parents (avec une Danielle Darrieux qui redevient, vingt ans après Les Demoiselles de Rochefort, la mère de Catherine Deneuve).

Les émotions que met en scène le cinéaste sont, par rapport à Rendez-vous, beaucoup moins exacerbées. C’est pourtant moins la « psychologie » des personnages qu’il cherche à mettre en valeur qu’un certain malaise diffus qui plane constamment autour d’une famille où les générations s’affrontent. Là encore, un certain conformisme règne puisque l’un des nœuds du récit sera la communion de Thomas qui doit être célébrée prochainement. Il s’agit de sauver les apparences comme le montre cette belle scène où, après un conflit qui fait sortir tout le monde de table, les membres de la famille se retrouvent peu à peu et s’apprêtent à faire une photo. La photo (qu’on ne verra pas) reste le dernier moyen pour figer une certaine idée (et image) de la famille française, comme ces films en Super 8 que Maurice projette à Lili ou à Thomas. Lui semble encore amoureux de son ex-femme ou, du moins, souhaite rétablir un certain équilibre et offrir une image conforme à la tradition de la famille. La grand-mère se plie également à ces règles et c’est elle qui tente de dissuader Lili de s’enfuir lorsque celle-ci se laisse troubler à son tour par Martin.

Comme son fils, mais de manière plus larvée (elle n’est plus une adolescente), Lili incarne une volonté de sortir de ces liens étouffants, de s’émanciper et de vivre selon ses désirs. Là encore, le mouvement du film est contradictoire puisque le jeune fugueur lui offre une promesse de liberté (il semble incarner ses désirs) mais qui la conduira à l’enfermement (pour complicité avec un malfrat). Le Lieu du crime dépeint avec une grande justesse un monde figé (ces superbes plans larges sur la campagne occitane) où rien ne semble perturber le cours des choses : pépé va à la pêche, monsieur le curé tente de sauver les âmes de ses ouailles… Mais derrière cette surface lisse, Téchiné filme des affects, des sentiments, des passions qui bouillonnent. Son lyrisme est feutré et ténu mais laisse parfois entrevoir ses aspérités. Catherine Deneuve est au diapason et l’interprète idéale pour le rôle tant on sent derrière sa « froideur » proverbiale les affres de la passion et du désir. Le demi-sourire qu’elle affiche à la fin du film est extraordinaire tant il traduit une sorte de libération paradoxale (elle va être enfermée).

C’est sans doute à cette période que Téchiné est au mieux de sa forme. Ce moment aboutira à ces sommets que constituent à mon sens Ma saison préférée et Les Roseaux sauvages avant que son cinéma tourne un peu en rond (sans être méprisable). On reverra donc avec intérêt ces trois jalons d’une œuvre ample et plus retorse que ce que pourrait parfois laisser croire la facture « drame psychologique » qu’elle arbore souvent.

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