Le Démon de la chair (1946) d’Edgar G. Ulmer avec Hedy Lamarr, George Sanders, Louis Hayward (Éditions Artus Films) Sortie en DVD le 1er décembre 2020

© Artus Films

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Avec ce mélodrame parfois extravagant, Edgar Ulmer nous narre la trajectoire de Jenny, petite fille particulièrement retorse et perverse (elle tente de noyer l’un de ses petits camarades de jeu !) qui, devenue adulte, utilisera tous les subterfuges et stratagèmes imaginables pour devenir riche et respectée. Jenny, c’est Hedy Lemarr, la sulfureuse vedette d’Extase, qui incarne ici une garce intégrale. Après avoir épousé le père d’Ephraïm (le garçon qu’elle martyrisait lorsqu’ils étaient plus jeunes), elle séduit le fils et le pousse à tuer son propre père. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres tant la belle maitrise à la perfection l’art de la duplicité. Tout miel lorsqu’il s’agit de s’intégrer à la petite communauté bourgeoise de la ville, elle est impitoyable lorsqu’il s’agit de congédier les hommes qu’elle a mis à ses pieds ou lorsqu’il s’agit de trahir sa meilleure amie en lui chipant son fiancé (George Sanders).

Le talent d’Ulmer réside dans cette façon qu’il a de nous rendre son héroïne attachante malgré tout. Il parvient à la regarder sans la condamner. Il ne s’agit ni d’en faire une victime même si le cinéaste souligne ses origines modestes et la violence d’un monde régi par l’argent (petite, elle vit seule avec un père alcoolique), ni d’en faire une héroïne irresponsable de ses actes. A travers ce personnage, c’est toute l’hypocrisie d’une petite communauté qui est mise à nu. Derrière la façade de respectabilité de cette bourgeoisie qui se rend chaque dimanche à l’office s’agitent les passions les plus torturantes : les pulsions sexuelles (en ce sens, la traduction française du titre original – The Strange Woman- n’est pas si mauvaise que ça), la jalousie, le désir de possession…  Il faut voir le vieux monsieur Poster désirer comme un fou la jeune Jenny mais qui tente à tout prix de préserver sa réputation en biaisant et en laissant les autres suggérer à sa place le mariage. De la même manière, Ulmer filme deux scènes assez extraordinaires à l’office religieux où le pasteur s’adresse directement à ses ouailles et les accuse de toutes les vilenies. D’avarice dans un premier temps, de luxure dans le second. Mais davantage que ce pudibond moralisateur qui révèle les turpitudes de la bourgeoisie sous couvert de respectabilité, c’est le personnage de Jenny qui en montre toute l’étendue. En effet, c’est la première à se composer un visage innocent et à décider de faire une généreuse aumône pour l’église. Les autres la suivent derechef et Ulmer montre à quel point l’argent est alors le seul vecteur de salut. Pourtant, et c’est cette ambiguïté qui est intéressante, rien n’interdit de penser qu’il y a également une part de sincérité chez Jenny qui cherche une certaine forme de rachat. En effet, son père est mort en raison de l’alcool et elle estime que les habitants auraient plus leur place à l’église que dans les tavernes pullulant dans la bourgade (conception tout à fait discutable, on en conviendra !).

Le grand intérêt du Démon de la chair, au-delà de certaines outrances dans l’enchaînement des situations (il y a beaucoup de morts), tient à cette tension permanente entre un certain puritanisme dont Hollywood ne pouvait se départir à l’époque (la nécessité de punir l’héroïne pour qu’elle puisse bénéficier d’une forme de rédemption) et un vrai regard critique qui passe par l’identification à un personnage dont la sournoiserie est finalement moins pire que l’hypocrisie du monde où elle évolue.

Par ailleurs, Ulmer prouve dans cette production classique qu’il n’a rien perdu de son savoir-faire de génial artisan de « séries B » qu’il fut (qu’on songe au très beau Chat noir). Qu’il s’agisse de certains raccords (la chope de whisky jetée à l’eau, brouillant ainsi le visage de la fillette qu’on retrouve ensuite au même endroit sous les traits d’une magnifique jeune femme), de rimes (la peur de l’eau d’Ephraïm) ou de certains jeux d’ombres et de lumière (l’ombre de Jenny portée sur le mur tandis que son père l’attend dans l’obscurité), la mise en scène est souvent inventive, marquée par la tradition expressionniste d’où vient Ulmer. Elle traduit les tourments intérieurs de cette héroïne à la fois détestable par certains côtés et pourtant magnifique car libre et indépendante.

Face à Hedy Lamarr, radieuse et sublime d’un bout à l’autre du long-métrage, les hommes font pâle figure (même le grand George Sanders). Hollywood devra la punir mais c’est son visage qui restera gravé en nous de manière indélébile.

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