La mort a pondu un œuf (1968) de Giulio Questi avec Jean-Louis Trintignant, Gina Lollobrigida, Ewa Aulin

Visages du cinéma italien : 11- Giulio Questi

Au générique de La Possédée du lac de Luigi Bazzoni dont je parlais il y a peu, on trouvait le nom de Giulio Questi qui participa à l’écriture du scénario du film. Les deux cinéastes possèdent pas mal de points communs : une filmographie relativement courte (Questi a notamment participé à des films à sketches – Amori Pericolosi- ou à des œuvres coréalisées, à l’instar du « mondo » Nudi per vivere), ils ont tous les deux réalisé un western (L’Homme, l’orgueil et la vengeance pour Bazzoni, Tire encore si tu peux avec Tomas Milian pour Questi) et, surtout, leurs films oscillent constamment entre le cinéma de genre et le cinéma d’auteur, brouillant ainsi une frontière que certains persistent à vouloir tracer artificiellement (comme si Fulci n’était pas un « auteur », par exemple).

La mort a pondu un œuf débute sous les auspices du giallo puisque nous y voyons Trintignant enfiler des gants noirs dans une chambre d’hôtel et égorger une prostituée. Comme chez Argento, un homme a assisté à la scène derrière une vitre et suit Marco. Bien vite, nous nous apercevrons que cette scène primitive dissimule en fait bien des secrets (nous allons essayer de ne pas trop dévoiler les éléments de l’intrigue) et Giulio Questi va nous tenir éloignés de cette intrigue criminelle pour nous plonger dans l’univers feutré de la grande bourgeoisie industrielle. En effet, Marco (Trintignant, donc) est cadre dans une ferme industrielle pratiquant l’élevage intensif de poulets en cage. L’entreprise appartient en fait à Anna (Gina Lollobrigida), son épouse. Le couple vit avec Gabrielle (Ewa Aulin, que l’on verra aussi dans La mort a souri à l’assassin de Joe d’Amato), une jeune nièce d’Anna qui a perdu ses parents et qui a une liaison avec Marco…

Questi bascule assez rapidement de l’univers du giallo vers la satire sociale et une critique féroce d’un capitalisme sauvage qui nie l’être humain : les ouvriers sont remplacés par les machines (nous ne les verrons que le temps d’un plan, parqués derrière une grille comme un troupeau anonyme), l’appât du gain s’est substitué à l’éthique puisqu’on recherche une formule expérimentale qui permettrait de créer des poulets mutants (sans tête) directement consommables ou presque… Entre les soirées mondaines très branchées et les baignades dans la piscine (LE signe extérieur de richesse par excellence), le spectateur devine que derrière la façade de ces apparences se dissimulent les secrets les plus inavouables.

Visages du cinéma italien : 11- Giulio Questi

C’est par le biais de la machination (dont nous ne dirons rien) que Questi retrouve le chemin du giallo même si cette dimension passe finalement au second plan. D’une certaine manière, le film se rapproche parfois plus du cinéma d’Antonioni que des ficelles du genre. On songe notamment à la fin de L’Éclipse lors de la scène de bourse où se rend Marco ou encore dans ces moment décrivant le sentiment de vacuité qui régit l’existence de ces grands bourgeois trompant leur ennui dans l’adultère et qui peinent à masquer leurs pulsions les plus mortifères. On pense aussi parfois à Godard, notamment lors de certaines séquences où Questi joue sur un montage très morcelé, à l’image de l’extraordinaire séquence d’ouverture du film (le meurtre en plan rapproché filmé en plans très courts qui s’insèrent dans un maelstrom d’images où apparaissent des plans des lieux et du témoin qui assiste au crime) ou encore de cette scène d’accident (alternance de plan sur une route filmée depuis l’intérieur d’un bolide et d’une voiture sur le toit, en flammes) qui rappelle un peu Week-end. Ajoutons à cela la bande-son très travaillée, tout en dissonances, de Bruno Maderna qui accentue le côté trouble et fêlé du film, épousant l’univers mental perturbé de Marco.

Visages du cinéma italien : 11- Giulio Questi

Mais au-delà de cet équilibre que Giulio Questi parvient à maintenir entre les ficelles du thriller et une certaine modernité cinématographique, La mort a pondu un œuf séduit aussi pour sa manière d’ausculter la psyché humaine. Le temps d’une séquence assez étonnante, les invités d’une fête mondaine vident une chambre de la maison pour préparer un jeu/expérience assez étonnant. Il s’agit de s’enfermer en couple dans cette chambre vide et de se dire la vérité. Si le jeu semble d’abord rapprocher certains hommes de certaines femmes, il provoque également des larmes mais le spectateur ignore ce qui se passe dans la pièce. Il s’agit vraiment du « secret derrière la porte » cher à Fritz Lang, une manière d’explorer l’inconscient humain et ses pulsions les plus refoulées. La première fois que Questi nous permet de voir ce qui se passe dans cette pièce, c’est pour montrer un homme en train d’agresser une femme et essayer de la déshabiller. En dehors des conventions, c’est l’animalité brute qui ressort de la nature humaine. Ce jeu devient alors une sorte de miroir de la chambre d’hôtel où Marco se livre à ses vices. Lorsqu’il se retrouve enfermé dans cette pièce nue avec Gabrielle, il lui avoue ses sentiments. Mais une coupure de courant volontaire les plonge dans le noir complet et nous n’entendrons qu’un cri. Sans faire avancer l’action ou résoudre quoi que ce soit, cette scène traduit bien cette idée du négatif nichée au cœur de la nature humaine. On réalisera que Trintignant n’est pas forcément un meurtrier mais que le véritable danger réside dans un capitalisme qui tente d’annihiler cette part négative de l’homme, cette « chambre » secrète où peuvent s’épanouir ses fantasmes et une certaine forme d’imaginaire. A cela se substitue une forme de rationalisation inhumaine (ces plans effrayants de la ferme où tous les poulets sont enfermés dans de petites cages) et où, sous couvert de rentabilité, on cherche à éliminer tout ce qui constitue le propre de l’humain (sa tête, son esprit, ses désirs, ses fantasmes, son imagination…)

C’est peut-être en ce sens que La mort a pondu un œuf est aussi un film « politique » : en montrant que le capitalisme accélère « l’obsolescence de l’homme » par l’exploitation du vivant et par une rationalisation à outrance qui le prive de son bien le plus précieux : l’imaginaire.

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