Coma (2022) de Bertrand Bonello avec Julia Faure, Louise Labèque

© Les Films du Bélier / My New Picture / Remembers

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Je ne pense pas que Bertrand Bonello ait vu ce film mais Coma m’a fait penser à Applecart de Dustin Mills, film flirtant avec l’expérimental, la satire et l’horreur minimaliste. On y trouve en effet la structure en petites saynètes, le goût pour des personnages réifiés (les poupées chez Bonello, les acteurs portant tous des masques chez Mills), le pastiche d’une certaine esthétique « soap » (qui se traduit dans les deux cas par l’utilisation de rires enregistrés) et un certain attrait pour les déviances, moins prononcé évidemment chez Bonello où il est néanmoins question de la fascination pour les tueurs en série et où des poupées forniquent brutalement alors qu’elles représentent un frère et une sœur…

Les deux films affichent ostensiblement un caractère minimaliste et centré sur le foyer, lieu de toutes les névroses et de toutes les perversions. Mais alors qu’Applecart joue davantage la carte de la satire de l’institution familiale, Coma part d’un contexte précis (le confinement du printemps 2020) pour justifier son huis-clos (ou presque).

Parce qu’il fait des températures supérieures à 50°c ou presque sur toute la France, le pays est confiné. Coincée dans sa chambre, une adolescente qui navigue de son lit à son ordinateur, voit son quotidien basculer entre rêve et réalité, entre folie et raison. Procédant par succession de saynètes, Bonello montre un univers à la fois familier (les poupées de la jeune femme, les vidéos qu’elle regarde sur YouTube…) et inquiétant (un rêve récurrent où elle se retrouve seule dans une forêt la nuit) devenant de plus en plus instable avec cette « youtubeuse » Patricia Coma (la formidable Julia Faure qu’on avait découverte dans Sauvage innocence de Garrel) qui semble s’adresser directement à elle et lui dicter sa conduite.

Le cinéaste poursuit son portrait d’une jeunesse inadaptée et qui refuse un monde devenu totalement fou. Déjà dans Le Pornographe, un groupe de jeune se murait dans le silence, refusant de participer aux faux-semblants de la société. Dans Nocturama, Bonello filmait la tentation de l’action violente et d’une renaissance possible à travers les flammes. Dans Coma, il montre une jeunesse prisonnière de l’appareillage technologique de l’époque et l’impossibilité d’échapper à l’emprise totalitaire des images (appels en visio, caméras de surveillance, flux continu des vidéos…). En ce sens, le confinement imposé n’apparaît que comme la prolongation logique d’un long processus de contrôle par la technologie. Contrôle des corps puisqu’une caméra de surveillance traque les moindres mouvements de l’héroïne (avec des voix parlant anglais) et contrôle des âmes avec cette « influenceuse », pythie 2.0, qui semble tirer les ficelles de l’existence de l’adolescente. En ce sens, le « révélateur », ce jeu qu’elle promeut et qui évoque l’antique « Simon » (être capable de reproduire un signal lumineux sans se tromper de couleur), devient la parfaite métaphore d’un déterminisme social qui annihile tout libre-arbitre. Jouant davantage sur la forme et une certaine hétérogénéité des images (animation, scènes de soap-opéra jouées par les poupées, extraits vidéos…) que sur le discours, Bonello parvient à saisir quelque chose du mal-être de la jeunesse actuelle et des répercussions mentales de cet enfermement forcé.

Reste alors une volonté de trouver un espace de liberté (cette forêt inquiétante), à le construire en dépit du caractère effrayant que peut recouvrer ce saut dans l’inconnu dans un univers où cette transparence des images finit par accentuer le sentiment d’isolement et de solitude, où les comportements ne semblent plus répondre qu’à des stimuli imposés par d’autres et où les corps réifiés (les poupées), les relations humaines (sentimentales, amoureuses) sont réduites à la simple répétition de situations stéréotypées des feuilletons.

Avec Coma, Bonello ose s’aventurer sur des territoires oniriques et ne recule devant rien. Tout ne fonctionne pas constamment et on peut parfois lui reprocher une certaine posture « moderniste » (il en fait d’ailleurs amende honorable en présentant son film comme un simple geste qui pourra accompagner ceux qui le souhaitent). Mais son film a le mérite de ne jamais laisser indifférent.
Le récit à proprement parler est encadré par des images de la planète en feu (volcans en éruption, incendies de forêt…) et par une sorte de journal intime (qui apparaît en sous-titre) adressé à sa fille. Cet aspect intime est sans doute ce qui touche le plus dans l’œuvre. Bonello ne dissimule pas tous les maux qui menacent de plus en plus notre planète mais en bon dialecticien, il sait qu’une renaissance peut venir après la plongée dans le négatif. Et cet espoir, il entend bien le transmettre à sa fille et lui dire qu’il sera toujours là pour l’accompagner dans ce monde devenu complètement fou…

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