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Lundi 18 mars 2013 1 18 /03 /Mars /2013 18:07

Camille Claudel 1915 (2013) de Bruno Dumont avec Juliette Binoche

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Camille Claudel 1915 marque sinon un virage dans l’œuvre de Bruno Dumont, du moins un écart, une étonnante embardée. Pour la première fois, le cinéaste s'attaque à une figure « historique » (celle de la sculpteur Camille Claudel), fait appel à une star internationale (il avait déjà travaillé avec des professionnels pour TwentyNine Palms mais ses comédiens avaient alors une renommée moindre que celle de Binoche) et s'aventure sur le terrain miné du « film d'époque ».

 

S'attaquer à la figure de Camille Claudel n'était pas une mince affaire dans la mesure où l'artiste est devenue aujourd'hui une sorte de symbole à la fois de l'artiste maudit mais également, comme l'a prouvé encore très récemment une médiocre bande dessinée qui lui est consacrée, le symbole de la lutte des femmes opprimées contre une société phallocrate.

Ne pas réduire cette femme aux insignifiantes « causes » dont se repaît la médiocrité de notre époque, voilà une des premières choses à mettre au crédit de Bruno Dumont. Deuxième écueil qu'il parvient à éviter : celui du romanesque académique à la Bruno Nuytten. Il est vrai que la violente passion qui unit Camille Claudel à Auguste Rodin aurait pu donner lieu à de nouvelles variations sur le thème de la folie amoureuse et des déchirements sentimentaux douloureux. Or il n'est pas question ici de raconter la vie de la sculpteur dans les détails mais de se concentrer sur un épisode presque insignifiant de 1915 alors qu'elle est internée dans un asile d'aliénés à côté d'Avignon et qu'elle attend la venue de son frère.

 

Dumont procède un peu à la manière de Bresson lorsque celui-ci filmait Jeanne d'Arc : il se concentre sur des instants très précis de sa vie et dépouille le personnage de tous ses oripeaux. La première scène est, à ce titre, assez emblématique puisque le personnel soignant de l'asile vient chercher Camille pour lui faire prendre un bain. Il s'agit de dénuder le personnage et de trouver sa vérité à rebours de la légende. Cette obsession de la vérité nue va ensuite se lire sur le visage de Juliette Binoche que Dumont filme crûment, sans maquillage, les traits marqués par le fatigue et les larmes.

Même si le cinéaste cadre, de temps en temps, en plans généraux et renoue ainsi avec le sens pictural qu'on retrouve toujours dans ses paysages filmés en Scope, il prend aussi la peine de s'approcher des visages et pratique plus volontiers le gros plan. Il utilise de manière plus systématique les longues focales qui abstraient les personnages de leur environnement proche, rendant la profondeur de champ floue.

Cette inadéquation entre un personnage et son environnement fait tout l'intérêt « expérimental » de Camille Claudel 1915 dans la mesure où Dumont plonge, pour la première fois, un corps résolument étranger dans « son » univers (ces aliénés ne sont pas très éloignés des personnages simplets qui peuplent ses autres films). Il fallait une grande star pour que l'expérience réussisse puisque Camille Claudel est une artiste reconnue confrontée à un royaume radicalement « autre » : celui de la folie. Si Juliette Binoche a pu m'agacer sur grand écran ces dernières années (comme Isabelle Huppert, elle a parfois tendance à trop « intellectualiser » ses rôles et à incarner l’ambiguïté et la « profondeur » de manière un peu trop « professionnelle »), elle est ici magnifique de bout en bout. Dumont est parvenu à en faire sa créature, à lui ôter tous ses « tics » et à la « dénuder » pour ne plus laisser que la chair et les os. L'émotion qui saisit le spectateur lorsque le cinéaste la cadre en plan rapproché épaule à la fin du film tandis qu'un carton annonce qu'elle passera les 29 dernières années de sa vie dans cet asile n'a rien de fabriqué et donne des frissons.

 

Comme toujours chez Dumont, l'expérience de Camille Claudel est une expérience « humaine ». Une fois de plus, le spectateur oscille entre la pesanteur (ces comédiens « aliénés » et prisonniers de leurs écorces terrestres, filmés sans la moindre complaisance mais avec un aplomb assez déstabilisant) et la grâce. Symptomatiquement, le cinéaste ne s'intéresse aucunement à « l'Art » de Camille Claudel (tout juste la verra t-on malaxer un peu de terre) mais son personnage est sans arrêt habité par une sorte de mysticisme qui confine à la folie furieuse (comme dans Hadewijch). C'est le cas également de son frère Paul qui finit par lui rendre visite. Alors qu'il s'était essentiellement concentré sur le point de vue de Camille, Dumont « oublie » soudainement son personnage pour adopter le point de vue de ce frère et de ses atermoiements moraux et métaphysiques. L'absolu qui semble guider ces deux individus les rapproche finalement de ces « fous » dont Camille se sent si différente. Il s'agit une fois de plus de sonder au plus profond le cœur de la nature humaine et son extrême ambiguïté, entre l'animalité et l'aspiration à l'idéal, entre la Raison et la Folie.

 

Tous ces thèmes qui parcourent l’œuvre de Dumont depuis le magnifique La vie de Jésus se retrouvent « précipités » (au sens chimique du terme) dans cette chronique dédramatisée et dépouillée.

 

Camille Claudel 1915 est une épure. Un film de visages mais aussi de cris et de larmes. En confrontant à l'altérité une « star » (que ce soit Claudel ou Binoche) et en important dans son cinéma ce « corps étranger », Dumont signe une œuvre intense et profondément émouvante...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Samedi 16 mars 2013 6 16 /03 /Mars /2013 17:21

La maison de la radio (2012) de Nicolas Philibert

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Dès la première séquence, Nicolas Philibert nous plonge dans le bain : une multitude de voix qui se chevauchent et annoncent les informations. Le débit est rapide, avec ce ton journalistique caractéristique, mais Philibert s'intéresse davantage au bourdonnement que produit cette grande ruche qu'à ce qui est dit. Peu à peu, il va prendre de la distance par rapport à ce brouhaha pour nous immerger dans cet univers singulier en passant d'une « cellule » à une autre.

La réussite du film est que le cinéaste ne cherche jamais à faire un film « sur » la radio mais avec la radio de la même manière qu’ Être et avoir n'était pas un film sur l’Éducation Nationale (l'idée même me donne des frissons!) mais un film avec un instituteur et ses élèves, que Le pays des sourds n'était pas un film sur le handicap mais avec des sourds ou encore que La moindre des choses n'avait rien d'un film sur la folie mais avec les patients d'une clinique spécialisée...

Comme dans ses autres films, Philibert tente de trouver une épine dorsale à son film en regroupant des séquences disparates qui pourraient constituer une sorte de journée « virtuelle » à Radio France. Cette mini-dramaturgie que l'on retrouve dans la plupart de ses films (la pièce de théâtre à monter dans La moindre des choses ou Qui sait ?, le déroulement de l'année scolaire dans Être et avoir) permet de donner au film une narration qui le distingue d'un anonyme reportage didactique (pas de commentaires chez Philibert) : La maison de la radio est avant toute chose un film de cinéma.

 

Un des écueils qu'évite le cinéaste, c'est la curiosité, bien légitime pour un auditeur de la radio (que je ne suis pas), de mettre des visages sur des voix connues. De la même manière, les stars qui arpentent régulièrement les couloirs de la maison de la radio (nous croiserons Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, Edgar Morin et Annie Ernaux) auraient pu donner la tentation d'un film « people ». Philibert frise cette impasse le temps d'une séquence (la moins intéressante du film) où il laisse parler Philippe Vandel à la caméra. Dans la mesure où le visage de l'animateur est connu et qu'il se contente de dévoiler des vérités qu'un enfant de 5 ans pourrait comprendre, le passage paraît un peu anecdotique. Vandel nous explique, en fait, la magie du montage qui lui permet de se planter et de reprendre en coupant et en collant ses prestations. Si le cinéaste a gardé ce moment, c'est sans doute parce que La maison de la radio est un grand film de « montage ». Lorsqu'il passe de la répétition d'une chanson où le réalisateur invite l'artiste à reprendre dans un souci de perfectionnisme à l'enregistrement d'une pièce radiophonique avec Eric Caravaca où la metteur en scène croit avoir entendu un bruit de fond ; Philibert rapproche deux moments assez similaires qui font sens et donnent une certaine idée de « l'esprit » qui règne dans cette maison de la radio. De la même manière, lorsqu'il passe d'une séquence (très drôle) sur le Jeu des 1000 euros au tempo très particulier d'Alain Veinstein dans Du jour au lendemain ; il joue sur les contrastes et la diversité de ce qui se joue dans cette ruche.

Ce jeu de contrastes entre les scènes fait la richesse d'un film qui est parfois très drôle (cette rédactrice en chef qui commente les faits divers : je recommande ce moment assez hilarant où il est question de sardines mortes et d’anchois!), parfois étonnant (cette extraordinaire journaliste aveugle), parfois émouvant (Annie Ernaux évoquant, chez elle, sa solitude).

 

Ce qu'il y a de passionnant dans La maison de la radio, c'est qu'à travers cette grande maison de fous, Philibert parvient à réaliser une sorte de condensé de toute son œuvre : du reportage sur le Tour de France qui rappelle ses premiers courts-métrages (Vas-y Lapébie!) à son obsession pour le théâtre et la parole qui éclate une fois de plus ici. Il réalise une fois de plus un grand film sur la voix et le langage. Du langage stéréotypé des journaleux aux tempos les plus singuliers (Veinstein), le cinéaste s'attarde avec bonheur sur ces voix, ces accents (allemand, marocain, andalou...), ces musicalités. De la même manière, la musique occupe une grande place dans le film et participe à la singularité d'un projet qui laisse de côté le « sens » (Philibert, venu présenter son film, nous a dit à quel point il voulait éviter de filmer « l'actualité » et son caractère, de toute manière, très éphémère) pour s'intéresser à l'extrême diversité des sons (de la chanteuse pop au bricoleur de génie qui invente des instruments avec des objets recyclés).

Comme dans ses autres films, le cinéaste ne cherche pas non plus à filmer un quelconque « résultat » mais des individus au travail. Comme dans La ville Louvre où Philibert ne s'intéressait pas à la peinture et à l'histoire de l'Art, il ne s'intéresse pas vraiment à la radio dans La maison de la radio mais aux gens qui la font vivre, de la vedette (rassurez-vous : on n'apercevra Audrey Pulvar qu'une fraction de secondes!) jusqu'aux techniciens. Il y a quelque chose d'assez passionnant à voir ces gens travailler (les répétitions pour la pièce radiophonique où celle qui dirige à un visage très expressif ou encore cette dame sévère qui commente avec beaucoup de dureté les essais d'une nouvelle recrue) et Philibert a suffisamment de talent pour laisser sa caméra s'attarder sur les visages (ce preneur de son égaré en pleine forêt, la jeune écrivain que reçoit Veinstein...) pour nous faire partager le quotidien de ces gens.

 

Comme toujours chez Philibert, il y a une part d'utopie dans ce film. On lui a suffisamment reproché sa vision trop « idéaliste » de l'école dans Être et avoir alors que jamais le cinéaste n'a prétendu qu'il fallait tirer des généralités de ses œuvres. Il ne déforme pas le Réel : il se contente de l'appréhender sous un angle particulier qui est celui d'une possibilité de créer des choses ensemble. Il n'y aura donc aucune trace des conflits qui ont pu secouer Radio France avec l'arrivée, entre autres, du méprisable Philippe Val mais seulement cette utopie d'une certaine solidarité permettant au groupe de « progresser » (à l'instar des sourds dans Le pays des sourds, des « fous » dans La moindre des choses ou des écoliers d’Être et avoir...) et de créer ensemble.

 

Cette utopie n'a rien de « forcée » : elle participe d'un désir du cinéaste de faire un pas vers l'altérité. Et c'est ce regard « optimiste » sans béatitude qui rend si précieux le film de Philibert...

 

 

NB : Pour un petit panorama de l'oeuvre complète de Philibert, on pourra se reporter au texte que j'avais écrit pour Kinok.

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Jeudi 14 mars 2013 4 14 /03 /Mars /2013 11:38

Cinématon 2311-2340 (2010-2011) de Gérard Courant

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Caterina Vinci Cinématon n°2316

 

C'est à Lucca, en Italie, que nous retrouvons Gérard Courant pour une petite dizaine de portraits. Parmi eux, deux des organisateurs du festival : Luca Modena (n°2311) qui se bouche les oreilles (moyen de faire comprendre aux spectateurs qu'ils n'entendront rien ?) et Francesco Giani (n°2312) qui prouve, une fois de plus, l'importance du geste dans la culture italienne puisqu'il passe l'essentiel de son temps à faire mine de dessiner sur une toile imaginaire.

Les portraits les plus réussis de ce festival furent sans doute ceux de trois étudiantes qui seront également les vedettes d'une autre série de Courant : Trio. Erica Bernardi (n°2318) succombe parfois à la tentation de la grimace (ce qui n'est jamais une bonne idée), Camilla Cacciari (n°2317) reste sobre et le plus beau est sans conteste celui de Caterina Vinci (n°2316) dont le beau visage filmé en noir et blanc rappelle celui de certaines héroïnes de Garrel. Son film devient même très émouvant lorsqu'elle parvient, à la fin, à laisser couler quelques larmes. Pour la petite histoire, Caterina Vinci n'est pas une étudiante comme une autre puisqu'elle a entrepris, sauf erreur, une thèse sur... Cinématon !

 

Après ce séjour italien, la balade du jour au cœur de Cinématon a eu une saveur toute particulière pour moi dans la mesure où j'ai assisté à quelques tournages de ces portraits. Le 21 novembre 2010, c'est durant les rencontres cinématographiques de Nice que Gérard Courant va filmer des gens que j'ai eu le plaisir de rencontrer. Le jeune cinéaste Tony Faria-Fernandes (n°2324) avait présenté la veille l'une de ses œuvres en Super 8. Je me rappelle qu'il avait préparé plein d'accessoires pour son Cinématon mais, qu'au bout du compte, il est resté sans rien faire devant la caméra, sinon un sourire intimidé. Pour l'anecdote, muni de sa caméra super 8, il profitera de cette rencontre avec Courant pour faire un portrait du cinéaste sur le même modèle que Cinématon (si mes souvenirs sont bons, il était parvenu auparavant à filmer de la même manière Angelopoulos).

Ce fut ensuite au tour de Marjorie Nouvel (n°2325), étudiante et actrice dans ledit film en Super 8, d'entrer dans la grande famille de Cinématon. Dans le même décor (nous étions sur la plage), elle profite des timides mais très agréables rayons du soleil niçois.

 

Un peu plus tard dans la journée, j'assistai également au tournage du portrait de notre ami Vincent Jourdan (n°2326) que l'on ne présente plus. Sur une place de Nice, en face du cinéma Mercury, Vincent montre à la caméra des photos qui lui tienne à cœur, de sa famille mais également quelques images ayant rapport avec le cinéma. Est-ce que ça vous étonne si je vous dis que l'on aperçoit John Wayne ou encore l'affiche de Stagecoach de John Ford? Seul regret : le soleil empêche parfois de bien distinguer les photos...

 

Je n'étais plus là lorsque Courant tourna ses deux derniers portraits niçois. Et je dois avouer qu'en voyant William Turmeau (n°2327) en t-shirt (nous étions fin novembre!) et Hervé Roesch (n°2328) devant la mer et un ciel parfaitement bleu, j'ai senti monté en moins un immense sentiment... de jalousie !

 

Sans la moindre transition, nous passons de la mer Méditerranée à la station-service d'un Leclerc dans les Deux-Sèvres pour y retrouver le temps d'un « arrêt pipi » (c'est ce qu'il montre...sur un carton, rassurez-vous!) l'excellent « actionniste berrichon » David Legrand (n°2329) qui se peigne frénétiquement les cheveux et la barbe avant de se mettre un sac en papier sur la tête. A ses côtés, le projectionniste Jean-Marc Champeau (n°2330) restera dans sa voiture et se fera filmer derrière le pare-brise.

 

Avant de revenir à Dijon, Gérard Courant va immortaliser Roger Odin (n°2331) qui se livre à un exercice particulièrement séduisant. Se présentant d'abord debout, nous ne voyons pas son visage mais des cartons qui s'interrogent sur le nombre de « Roger » dans le monde (idem ensuite sur le nombre de « Odin » et de « Roger Odin ») avant de montrer de nombreux éléments relatifs à son « identité » : empreinte digitale grossie, vieilles photos, photocopie de diverses cartes (carte d'identité, par exemple). Enfin, il montre son visage mais un carton précise que ceci n'est pas Roger Odin mais un portrait de Roger Odin par Gérard Courant. En un peu plus de trois minutes, le théoricien parvient à une réflexion assez vertigineuse sur la notion d'identité...

 

Après cela, je vais à nouveau assister à deux tournages. Un an et un jour après mon propre Cinématon (le 22 décembre 2010), Gérard Courant me présente à l'équipe de la Cinémathèque de Bourgogne Jean Douchet qui a la gentillesse de m'inviter à manger. C'est au cours de cette belle journée que je ferai connaissance avec Vincent Nordon et même le photographe de plateau Jean-Claude Moireau (auteur d'un livre de référence sur Jeanne Moreau) qui fit un passage éclair.

En fin d'après-midi, c'est Nicholas Petiot (n°2332), alors directeur de ladite cinémathèque, qui sera « cinématoné » . Un verre de rouge à la main, une cigarette à la bouche, il pose devant le Cinématon de Jean Douchet qui défile sur un téléviseur tandis que de mystérieuses mains finissent par cacher son visage derrière un amoncellement de bobines de films conservés. C'est devant ce même Cinématon de Douchet que posera le documentaliste cinéma Philippe Vidal (n°2333) qui profitera de ce moment pour consulter des livres de cinéma (notamment ceux de Douchet : son Hitchcock, son beau-livre sur la Nouvelle Vague, son Art d'aimer...) avant de finir enseveli derrière des livres et des affiches.

 

A noter qu'à partir de Nicholas Petiot, tous les cinématons seront tournés en noir et blanc, manière pour Courant de revenir à un certain « primitivisme » qu'il avait perdu en passant du Super 8 à la vidéo.

 

Pour terminer, une autre personnalité dijonnaise que j'ai déjà eu l'occasion de rencontrer et qui parvint à prouver qu'en matière d'imagination, les « modèles » de Courant n'ont jamais eu vraiment de limites. Si nous avions déjà eu l'occasion d'assister à des Cinématons « érotiques » parfois assez crus ou encore à des expériences assez limites (arrêter de respirer, boire le plus possible, se couper...), l'artiste et vidéaste Lydie Jean-Dit-Pannel (n°2334) innove en se faisant tatouer sur l'oreille son numéro de Cinématon.

 

Jamais l'expression « avoir le cinéma dans la peau » n'aura semblé aussi appropriée !

Par Dr Orlof - Publié dans : Cinémarathon
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Dimanche 10 mars 2013 7 10 /03 /Mars /2013 18:50

Cinématon 2281-2310 (2010) de Gérard Courant

 barjot

Frigide Barjot Cinématon n°2295

 

Pour tenter une habile transition avec le récit de mon entrée dans la grande famille de Cinématon, évoquons d'emblée le cas du philosophe et peintre grec Kostas Mavrakis (n°2282) qui présente, lui aussi, des livres (mais les siens!) et des reproductions de ses œuvres. Seul problème : il va beaucoup trop vite et le spectateur n'a pas le temps de bien voir ce qu'il est en train de montrer.

 

Une fois de plus, les soirées chez Alain Paucard vont constituer les grands moments de l'étape du jour. Le 27 mai 2010, Gérard Courant immortalise Élisabeth Lévy (n°2284) (que je peux désormais considérer comme ma « patronne » puisque j'ai écris quelques textes pour le site  Causeur) qui n'a pas l'air très à l'aise. Soirée très calme où l'écrivain Jean-Louis Harouel (n°2286) défera son nœud papillon avant de le refaire avec dextérité alors que le journaliste Alain Baron (n°2287) répondra au téléphone.

La réception du 14 septembre 2010 sera plus riche puisque nous croiserons les membres « historiques » de la revue Jalons (ceux là même que le grand Manchette qualifiait de « sale pédés décadents ») que ce soit Basile de Koch (n°2294) qui lit son journal en écoutant de la musique, vêtu d'une improbable chemise en jean sans manches ou l'horripilante dame patronnesse des anti « mariage homosexuel » Frigide Barjot (n°2295) qui profite de son temps à l'écran pour se recoiffer et se pomponner. La chanteuse Lou-Mary (n°2296) ne semble avoir aucune envie de se faire filmer et cherche à se cacher (derrière ses cheveux ou ses mains). Elle fait d'ailleurs ce qu'il faut éviter en ce sens qu'on finit par ne voir plus que ce qu'elle cherche à cacher, à savoir un petit bouton au-dessus du menton...

Cette soirée m'a permis de découvrir le visage de l'excellent écrivain Olivier Maulin (n°2299), auteur d'un premier roman, En attendant le roi du monde, que j'ai beaucoup aimé. Arrive ensuite Agnès Bitton (n°2300), une avocate qui commence très calmement son Cinématon en lisant De l'autre côté du miroir de Lewis Carroll avant de lâcher son livre pour se déhancher frénétiquement et  se verser de l'eau dans les cheveux et sur le visage. Le dispositif diabolique de Courant aurait-il des effets indésirables comme l'hystérie ou la transe ?

Le 30 septembre 2010, Courant ne tournera qu'un portrait chez Alain Paucard, celui de Simonne Jean (n°2302), responsable d'une revue de poésie.

 

Entre ces différentes soirées, nous aurons eu l'occasion de découvrir une historienne du cinéma, spécialiste d'André Sauvage, Isabelle Marinone (n°2290) que je cite parce qu'elle enseigne à Dijon et que j'enrage à l'idée de n'avoir pas pu me rendre à la conférence qu'elle a donnée sur Godard récemment ! Pour la quatrième fois, Gérard Courant retrouve l'un de ses vieux complices : le grand cinéaste Boris Lehman (n°2292) qui commence par filmer son filmeur, puis le photographie avant de dissimuler son visage derrière le catalogue de l'exposition Chefs-d’œuvre? du Centre Pompidou Metz où Courant exposait l'une de ses œuvres (sa compression d' A bout de souffle).

 

Début octobre 2010, Courant se rend à Lucca en Italie (où il filmera Abel Ferrara) et poursuit sa série de portraits. Les premiers vus ne sont pas transcendants. Citons néanmoins, avant de nous quitter, celui de Nicola Borrelli (n°2310) qui pose devant une porte dont les poignées forment des espèces de cornes au-dessus de sa tête. Au bout de quelques instants, il quitte son poste devant la caméra et tout se passera alors dans les reflets de la porte vitrée : on le voit discuter avec le cinéaste avant qu'un homme arrive et ouvre l'un des battants de ladite porte pour faire disparaître à jamais son image...

Par Dr Orlof - Publié dans : Cinémarathon
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Mardi 5 mars 2013 2 05 /03 /Mars /2013 09:48

British sounds (1969) de Jean-Luc Godard et Jean-Henri Roger

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L'une des séquences les plus mémorables de Week-end est, bien entendu, ce long travelling sur un interminable embouteillage qui permettait alors à Godard de livrer une vision acide et satirique de la France gaulliste de l'avant-68. Deux ans plus tard, il débute British sounds par un autre long et très lent travelling sur la chaîne de montage d'une usine automobile.

Mais entre-temps, quelque chose s'est brisé chez le cinéaste : le désir de « fiction » a laissé place à une volonté (un poil rigide dans ce cas précis) d'inventer un nouveau cinéma « militant ». En réalisant ce film commandé par la BBC (mais qui refusera de le diffuser entièrement !), Godard et son comparse Jean-Henri Roger, un peu avant l'aventure de Dziga Vertov, cherchent à faire de l'agit-prop, à l'image de ces poings dressés à la fin du film qui déchirent le drapeau britannique.

Si une certaine agit-prop au cinéma peut être sympathiquement rigolboche (songeons à l'indispensable La dialectique peut-elle casser des briques ? de René Viénet), force est de constater qu'elle peut être aussi barbante qu'un arrêté préfectoral de la Creuse. Et lorsqu'on entend, « off », une voix d'adulte qui fait répéter à une voix d'enfant les récits de hauts faits révolutionnaire anglais, on craint que Godard soit définitivement passé du côté de l'ennemi, à savoir le catéchisme marxiste-léniniste orthodoxe.

 

Mais ce qui intéresse néanmoins dans British sounds, c'est la démarche « dialectique » de Godard en ce sens que le discours (terriblement daté et naïf) lui importe dans la seule mesure où il est accolé à des images. Pour Godard, l'image « dominante » (celle imposée par l'industrie et la bourgeoisie) est mensongère et il faut donc la briser pour lui faire dégorger sa « vérité ». Pour cela, le cinéaste procède à sa manière habituelle : soit par la dissociation de l'image et du son (procédé parfois un peu fastidieux lorsque le spectateur est assommé par une logorrhée féministe et révolutionnaire tandis qu'à l'écran se balade une jeune fille à poil : disons le tout net, l'appel de la chair fraîche l'emporte rapidement sur le flot de paroles vertueuses et l'objectif « brechtien » est plutôt manqué) ; soit des jeux de montage qui s'avèrent, pour le coup, plus intéressants.

L'une des meilleurs séquences de British sounds est sans doute ce moment où un speaker télévisuel d'une ignominie caricaturale édicte sentencieusement un prêchi-prêcha libéral sécuritaire qui vire à l'aigre lorsqu'il confesse sa haine du « gauchiste » et de l'étranger tandis que Godard et Roger mettent en parallèle des images « documentaires » du quotidien de la classe ouvrière (au travail, la plupart du temps). Ces images qui ne disent rien en elles-mêmes acquièrent une véritable force lorsqu'on écoute le discours méprisant et formaté qui ne correspond en rien à ce qui est montré. Et sans s'appesantir, les cinéastes parviennent à nous montrer un certaine vérité des classes les plus modestes en Angleterre à l'époque.

 

Godard et Roger nous montreront également un groupe d'étudiants confectionnant des posters gauchistes ou des ouvriers politisés qui évoquent la dureté de leur travail à la chaîne.

 

British sounds, sous ses apparences assez ingrates, se veut un petit gravier dans la grande «chaîne » aliénante du capitalisme. Si Godard, par son art consommé du rapprochement entre deux images, parvient toujours à créer quelques électrochocs salutaires (notamment grâce aux cartons proverbiaux du cinéaste, désormais entièrement dédiés aux slogans), on a quand même un peu de mal à considérer que ce type d’œuvres soit désormais l'unique solution pour faire « politiquement du cinéma politique ».

 

Le geste radical de JLG séduit quand même intellectuellement (même si on n'adhère pas à sa doxa communiste) mais esthétiquement, il reste très en deçà de ce que le cinéaste a fait auparavant ou de ce qu'il fera après (ne serait-ce que dans Ici et ailleurs)...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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