Lundi 27 janvier 2014 1 27 /01 /Jan /2014 17:36

Fleurs d’équinoxe (1958) de Yasujiro Ozu avec Shin Saburi, Ineko Arima, Chishu Ryu. Sortie en salles le 22 janvier 2014. Editions Carlotta.

 ozu

 

Dès les premiers plans de Fleurs d’équinoxe plane sur les personnages une menace de typhon. La tempête aura bien lieu mais il ne s’agira en aucun cas d’un phénomène météorologique mais bel et bien de la disparition d’un monde ancien cédant la place à l’émergence d’un nouveau.

Cette opposition entre un monde figé dans des codes ancestraux et l’arrivée d’une certaine modernité pourrait résumer toute l’œuvre d’Ozu. Ses films racontent toujours la même histoire (des filles à marier, des enfants qui s’en vont, des parents qui restent et ne gardent avec eux que leurs désillusions…) mais ils distillent pourtant toujours une émotion rare, parvenant à toucher à l’universel en abordant des questions purement « locales » et très ancrées dans la société japonaise de l’époque.

Fleurs d’équinoxe est le premier film en couleurs d’Ozu et peut-être son plus  géométrique. Bien entendu, lorsqu’on parle de « géométrie » à propos de son cinéma, on pense immédiatement à la forme qu’emprunte sa mise en scène : plans fixes à hauteur de tatami, rigueur absolue du cadre épousant à la perfection l’architecture des demeures japonaises, beauté sublime de ces « natures mortes » qui reviennent régulièrement dans le récit comme des respirations musicales ouvrant l’œuvre à une dimension presque cosmogonique et dont le caractère paisible contraste avec les tourments des affaires humaines…

Mais la dimension géométrique vient également d’un récit qui met en scène une situation semblable vécue par au moins quatre personnages : un père qui marie sa fille au début du film, Hirayama (Shin Saburi) qui refuse que la sienne épouse le garçon qu’elle a choisi, Mikami (joué par Chishu Ryu, l’inoubliable « héros » du Goût du saké) dont la fille a quitté le foyer familial pour aller s’installer avec un garçon et enfin une mère qui aimerait, elle aussi, caser sa fille Yukiko.

Pour ces quatre personnages, la situation est la même : quelle attitude opter face aux choix et désirs de la nouvelle génération. Au début du film, Hirayama fait un discours terrible lors du mariage de la fille de son ami : il félicite les jeunes époux de s’être choisis et de s’aimer alors que son propre mariage a été de toute pièce arrangé par ses parents. Mais si son discours paraît alors très progressiste, il l’oubliera lorsqu’il sera confronté lui-même à la situation (sa fille qui refuse qu’on choisisse pour elle son mari).

D’un côté, il y a un monde ancien, celui des hommes qui se réunissent pour boire des verres de saké et qui font perdurer une tradition patriarcale implacable (le moment où un poème guerrier est repris en chœur par les anciens camarades est assez symptomatique) ; de l’autre, des jeunes gens qui veulent rompre avec ces traditions et goûter au bonheur (même si celui-ci est toujours un peu triste, comme le précise Yukiko).

Fleurs d’équinoxe est sans doute le film le plus « féministe » d’Ozu puisque ce sont les jeunes femmes qui refusent les choix imposés par leurs pères. Mais il ne s’agit évidemment pas de plates revendications mais d’un désir d’émancipation plus large qui permettra aux jeunes hommes de vivre mieux également.

 

Ozu se garde bien des oppositions schématiques et conduit son récit avec une délicatesse et une subtilité admirables. Le personnage d’Hirayama est, à ce titre, une merveille d’ambiguïté, capable de tenir des discours progressistes avec les autres mais se retrouvant conditionné par ses propres préjugés et traditions dès qu’il s’agit de sa propre fille. Au-delà de sa rigidité, ce qui émeut ici sont ces sentiments universels qu’Ozu parvient à faire filtrer : la peur de vieillir, la solitude des parents qui voient leurs enfants voler de leurs propres ailes… Il y a une scène absolument magnifique où Hirayama et sa femme sortent le temps d’une balade bucolique. La manière dont le cinéaste les filme devant une montagne et les paroles qu’ils échangent sont bouleversants. Notre cœur se serre face à tant de tendresse, de délicatesse, de mots tus, de mélancolie…

Pour ces hommes qui voient leur monde s’évanouir, la douleur est grande : certains refusent cette évolution et voient leurs enfants s’enfuir et s’émanciper loin du foyer familial. Et il y a ceux qui finissent par comprendre que ce changement est inéluctable et qu’il est même souhaitable (le discours inaugural laisse entendre que la génération des parents n’a pas été heureuse en amour).

Ozu filme cette évolution avec beaucoup de malice et un certain humour par le biais de personnages secondaires facétieux : la pétillante Yukiko qui tend un « piège » à Hirayama, la petite sœur de Setsuko Hirayama ou même la femme d’Hirayama que l’on croit soumise et silencieuse mais qui finit par faire pencher la balance du côté de la fille…

 

Fleurs d’équinoxe fait assurément parti des grands chefs-d’œuvre d’Ozu. Un film qui parvient à toucher à l’universel et à évoquer les sentiments les plus subtils tout en s’inscrivant dans le cadre très circonscrit du foyer japonais.

C’est tout simplement magnifique…

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Dimanche 26 janvier 2014 7 26 /01 /Jan /2014 18:55

L’aventure est à l’Ouest (1953) de Lloyd Bacon avec Jeff Chandler (Editions Sidonis Calysta) Sortie le 24 janvier 2014


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Lloyd Bacon ne fut sans doute jamais un immense cinéaste (son nom n’a laissé que peu de traces dans les mémoires cinéphiles), il fut l’un de ces excellents artisans qui turbinèrent sans relâche pour Hollywood (sa filmographie est assez impressionnante !). Aujourd’hui, son film le plus célèbre reste incontestablement 42ème Rue mais l’on se le rappelle davantage pour les extravagantes chorégraphies du génial Busby Berkeley que pour la mise en scène de Bacon.


Notre homme a visiblement œuvré dans beaucoup de genres et c’est donc avec une certaine curiosité que nous avons découvert ce western exhumé par les décidément excellentes éditions Sidonis. Du même Bacon, les spécialistes du genre pourront nous parler de Terreur à l’Ouest dont l’affiche alléchante (Bogart et Cagney) me donne très envie de le découvrir.


L’aventure est à l’Ouest fait plus « série B » : un récit qui ne dure qu’à peine 80 minutes et une distribution sans grandes vedettes si ce n’est Jeff Chandler qui se fit connaître surtout pour son rôle d’indien dans le film de Delmer Daves La flèche brisée. Ici, il incarne un vétérinaire qui débarque dans une petite bourgade du Wyoming où un négociant en chevaux, Stephen Cook, tente de fournir l’armée en bêtes tandis qu’un général sudiste tente de mettre les Sioux de son côté pour fomenter une révolte…

Si ce western n’a sans doute ni le souffle, ni l’ampleur des chefs-d’œuvre signés Ford, Hawks ou Mann ; il se révèle tout à fait correct, solidement réalisé par Bacon. On notera même, çà et là, de très belles scènes d’action où la perfection du découpage et du cadre permet au spectateur d’apprécier à leur mesure d’impressionnantes chevauchées et des courses-poursuites assez haletantes. Comme dans tous les westerns « classiques », ce sont des petits détails à la périphérie de l’intrigue principale qui font la différence. On appréciera, par exemple, ce truculent forgeron qui ne cesse de citer la Bible et qui sert toujours de  « leurre » pour permettre au médecin et à sa future compagne de s’enfuir sans encombre.


D’autre part, Patrick Brion souligne assez justement que le film réserve une séquence assez inédite dans le cadre du genre puisque Jeff Chandler est amené à soigner son pire ennemi en… l’opérant de l’appendicite ! Et c’est cette opération chirurgicale qui lui permettra d’avoir la vie sauve.


L’aventure à l’Ouest fait également partie de ces westerns qui prennent désormais le parti des indiens. Le Sioux n’est plus l’Autre que l’on doit exterminer mais le dindon d’une farce qui se joue entre les négociants en chevaux malhonnêtes et un général sudiste d’origine indienne manipulateur. Jeff Chandler prend le parti de ces tribus indiennes mais il les met en garde contre les sudistes, adeptes de l’esclavage. Là encore, Brion a raison de souligner que le film est assez original dans sa manière de prendre parti pour l’Union contre les états du sud alors que le cinéma de l’époque est souvent très prudent lorsqu’il s’agit d’aborder ces questions-là (il fallait ménager les susceptibilités et ne pas se priver d’une partie du public !)


Les amateurs du genre ne seront donc pas déçus par cette œuvre sans prétention mais réalisée avec talent et un certain panache.

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Samedi 25 janvier 2014 6 25 /01 /Jan /2014 12:01

Une autre vie (2013) d'Emmanuel Mouret avec Jasmine Trinca, Joey Starr, Virginie Ledoyen, Stéphane Freiss, Ariane Ascaride


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Vu la fraîcheur avec laquelle est accueilli le nouveau film d'Emmanuel Mouret, il semblerait que la critique ne pardonne pas au cinéaste d'avoir délaissé le registre de la comédie sentimentale pour s'aventurer sur celui du mélodrame. Pourtant, Mouret n'a jamais fait partie du « sérail » et on ne peut pas dire que ses comédies aient été accueillies avec beaucoup d'enthousiasme auparavant. Du coup, il est assez piquant de voir la critique lui reprocher de changer de tonalité !

Mais laissons ces considérations de côté et précisons immédiatement les choses : Une autre vie est loin d'être un mauvais film et l'on retrouve souvent ce qui fait le charme du cinéma de Mouret, sa délicatesse et son élégance.

Le nom de Truffaut revient souvent sous la plume des journalistes et il est vrai que, dans la deuxième partie particulièrement, on songe beaucoup à La femme d'à côté et à son « ni avec toi, ni sans toi ». Pourtant, le film débute comme un film de Douglas Sirk et Mouret lorgne bien évidemment du côté de Tout ce que le ciel permet avec cette histoire d'amour qui lie une célèbre pianiste (Aurore) et un modeste électricien (Jean). Par petites touches, le cinéaste construit cette idylle en faisant peser sur les épaules du couple le poids des différences sociales tout en retenant la leçon du maître américain : la passion amoureuse ne connaît ni les lois, ni les barrières édictées par la société.

Si Mouret joue d'emblée la carte de la gravité (un évanouissement, un décès, une musique lyrique et romantique à la Delerue, des fondus au noir...), on est séduit par cette histoire d'amour toute en retenue et en non-dits. Jasmine Trinca est absolument magnifique dans le rôle de cette virtuose à fleur de peau tandis que Joey Starr incarne l'électricien avec une sobriété qu'on ne lui connaissait pas.

 

Le cinéma de Mouret se caractérise toujours par le côté très mécanique de la construction de ses récits. Les personnages analysent autant les situations qu'ils les vivent et c'est souvent de ces articulations très « huilées » que pouvaient naître le comique : sur de légers décalages d'où surgissent les quiproquos, les malentendus, les réactions en chaîne... Si Une autre vie peut paraître un tout petit moins séduisant de prime abord, c'est que les articulations semblent plus visibles et qu'elles brident parfois l'émotion (Mouret n'est pas du genre à verser dans l'emphase et la flamboyance). Pourtant, il faudrait être aveugle pour ne pas constater qu'il parvient à plaquer de l'humain, du vivant sur cette mécanique de la même manière que dans ses comédies.

Pour aborder cette histoire de passion amoureuse, il procède avec une retenue et une délicatesse qui passent par la beauté du cadre, la finesse du montage (très beau jeu de fondus enchaînés où alternent des plans de la façade d'un hôtel et des plans rapprochés sur les corps des amants dans la chambre) et une manière de porter de l'attention à chacun des personnages.

Mouret joue sans arrêt sur de légers glissements, de légers décadrages pour montrer la manière dont la mécanique du récit peut se gripper et acquérir une vraie profondeur humaine. Pour prendre un petit exemple très précis, on constatera que le cinéaste ne recourt pas souvent aux champs/contrechamps des téléfilms mais qu'il isole ses personnages dans des gros plans successifs frontaux sur les visages des amants qui dialoguent (on pense parfois, toutes proportions gardées, à certains plans d'Ozu). De la même manière, il parvient à faire glisser les enjeux du drame du côté du magnifique personnage qu'incarne Virginie Ledoyen, sublime comédienne aussi convaincante dans le rôle d'une jeune aristocrate (La vie de Marianne) que dans celui d'une modeste vendeuse de chaussures un peu vulgaire comme ici. Alors qu'elle pourrait n'incarner que le faire-valoir du couple principal (soit sur le registre de l'effacement, soit sur celui de l'hystérie), elle devient ici une présence dont le calme et la gentillesse ont quelque chose d'extrêmement glaçant. Chez elle se mêlent l'amour le plus désintéressé, la résignation mais également la manipulation et une véritable cruauté qui éclate sur la fin du film (« le meilleur moyen de séparer des amants, c'est de les mettre ensemble »).

C'est à travers ce personnage que resurgissent dans Une autre vie tous les thèmes qui parcouraient les précédents films de Mouret : les atermoiements sentimentaux, la mécanique des fluides amoureux, la culpabilité, le tiraillement constant entre l'effroi d'un quotidien pépère et résigné et le désir d'ailleurs, d'une nouvelle vie...

 

Le résultat est peut-être un peu moins séduisant que celui de Changement d'adresse ou de Fais-moi plaisir mais Une autre vie mérite néanmoins le détour et prouve qu'Emmanuel Mouret reste l'un des plus précieux de nos cinéastes...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 21 janvier 2014 2 21 /01 /Jan /2014 22:29

The fog (1980) de John Carpenter avec Jamie Lee Curtis, Janet Leigh, Adrienne Barbeau

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Même s'ils s'inscrivent clairement dans le genre fantastico-horrifique, les premiers films de John Carpenter sont avant tout des westerns. Ils reprennent tous, plus ou moins, la trame de Rio Bravo et mettent en scène un groupe d'individus reclus et confrontés à un danger venant de l’extérieur. Assaut était un quasi remake du chef-d’œuvre de Hawks et montrait le siège d'un commissariat par des gangs de voyous impitoyables. Dans Halloween, la menace s'élargissait à une ville entière sous la menace d'un tueur psychopathe. Avec The Fog, son quatrième long-métrage, Carpenter reprend le même principe et confronte une petite communauté urbaine à des spectres revenus se venger cent ans après un drame présidant à l'édification de la ville.

Outre cette trame classique, Carpenter emprunte au western un sens indéniable de la topographie (le phare, l'église, la maison de l'animatrice radio) et une économie de moyens directement venue de la grande série B. Contrairement à Romero et ses morts-vivants (que j'aime énormément également), The Fog se caractérisera par l'absence quasi-totale d'hémoglobine et par la volonté du cinéaste de privilégier la suggestion aux scènes horrifiques. Même si certains effets pourront paraître un peu « faciles » (les spectres qui surgissent soudainement pour faire sursauter le spectateur émotif), on pourra constater que le cinéaste privilégie avant tout l'atmosphère (ces plans larges de paysages soudainement recouverts par des nappes de brouillard sont superbes) et qu'il parvient à créer un climat oppressant en jouant sur divers éléments : le montage parallèle, la construction des plans (ce moment merveilleux où le spectre vient frapper à la porte du couple que forment Jamie Lee Curtis et son « chauffeur »), la musique, les éléments de décor... Sans esbroufe (un crochet qui frappe de manière lancinante, une ombre qui se dessine derrière une porte...), Carpenter parvient à faire sourdre l'angoisse et à nous terroriser. Le cinéaste s'inscrit dans la grande tradition des séries B horrifiques à la Jacques Tourneur (toutes proportions gardées!) et sait parfaitement que jouer sur les ombres portées et le hors-champ est beaucoup plus efficace en terme dramatique que de tout montrer frontalement.

 

The fog est donc une bonne petite série B. Ce n'est sans doute pas le meilleur film de Carpenter parce qu'il souffre parfois de quelques problèmes de rythme. Et surtout, le cinéaste n'est pas encore très doué (il le deviendra un peu plus par la suite) pour donner de l'épaisseur à ses personnages. Le principal défaut de l’œuvre vient de là : la grande fadeur de ses « héros ». Jamie Lee Curtis et Tom Atkins forment un couple de jeunes premiers sans le moindre intérêt et nous sommes même surpris de les retrouver ensemble dans un lit après avoir échappé à un accident de la route ! Janet Leigh incarne une dame patronnesse de la ville mais son rôle est trop limité pour intéresser. Seule Adrienne Barbeau, vigie solitaire s'adressant à la communauté depuis son phare, traumatisée à l'idée qu'on puisse faire du mal à son fils, tire un peu son épingle du jeu.

Du coup, les drames que subissent tous ces braves gens nous intéressent un peu moins dans la mesure où l'on a un peu de peine à s'identifier à eux ; Carpenter se contentant de les filmer comme de la potentielle chair à saucisses.

 

Ceci dit, la qualité de la mise en scène et la sécheresse d'exécution de ce film dépouillé nous font passer un bon moment. La séquence finale dans l'église annonce Prince des ténèbres, l'un des meilleurs films du cinéaste et l'on entrevoit déjà le rapport très particulier au Mal qu'entretient Carpenter. Un rapport ambigu, « politique » (le Mal ne vient pas forcément de l'extérieur mais c'est l'Amérique WASP et bien-pensante qui la porte en elle) et, pour tout dire, passionnant.

 

Avec ses qualités (indéniables) et ses défauts (difficilement réfutables), The fog témoigne d'ores et déjà d'un style singulier et porte en lui la puissance d'une œuvre en devenir...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 20 janvier 2014 1 20 /01 /Jan /2014 19:39

Oh brothers ! Sur la piste des frères Coen (2013) de Marc Cerisuelo et Claire Debru (Editions Capricci. 2013)

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite réflexion d’ordre très général. Mes fidèles lecteurs n’ignorent sans doute pas que je ne fais pas partie des thuriféraires acharnés de Michel Ciment (en existe-t-il vraiment ?) mais l’auguste pape de la critique faisait assez justement remarquer il y a peu la disparition progressive des bibliographies dans les ouvrages consacrés au cinéma. L’absence de toute bibliographie est dommageable ne serait-ce que pour présumer de la qualité du travail présenté (quelles sources ont été utilisées ? Quelle fiabilité de l’information ?) mais également pour orienter le lecteur vers d’autres pistes de lecture et lui permettre de découvrir d’autres documents (articles de revue, entretiens, etc.), d’aiguiser sa curiosité…

Sauf erreur, il n’existe pas beaucoup d’ouvrages synthétiques publiés sur l’œuvre des frères Coen. Cette louable initiative est donc à saluer mais on aurait aimé qu’elle s’accompagne d’une plus grande rigueur quant à cet aspect précis.

 

Le livre de Marc Cerisuelo et Claire Debru se présente comme une analyse chronologique des seize films des frères Coen. Ce parcours, film par film, présente à mon sens un défaut : les auteurs peinent à tracer une ligne directrice et à faire émerger une véritable cohérence de l’œuvre singulière de ces deux cinéastes. Certes, ils soulignent justement leurs motifs récurrents, leur goût pour certains genres, leurs références mais l’absence d’une vision plus globale amène parfois des redites ou certains oublis. Par exemple, il est assez frappant que les auteurs annoncent qu’ils reviendront précisément sur le prologue d’A serious man (le conte Yiddish) alors qu’ils l’omettent lorsqu’ils abordent l’analyse à proprement parler du film.

De la même manière, ils annoncent au départ vouloir définir une certaine vision de l’Amérique propre aux frères Coen à travers leurs films. S’ils font bien ressortir à propos de chaque film certains traits typiquement américains, on a un peu le sentiment qu’ils perdent en cours de route cette « piste » et cette vision plus « globale ».

 

Ces menues réserves n’empêchent pas Oh brothers ! Sur la piste des frères Coen d’être un ouvrage passionnant. Tout d’abord, parce qu’il nous permet de nous replonger dans une œuvre d’une rare richesse et qu’on a réduit un peu trop vite à un simple objet de culte (avec des films comme Sang pour Sang ou The big Lebowski qui s’y prêtent parfaitement) ou même rejetée par une frange de la critique qui la juge surestimée. Cerisuelo et Debru ont la bonne idée de bousculer les hiérarchies, de souligner que le premier essai Blood simple a un peu vieilli (je confirme !) tout en réhabilitant des films mal-aimés (Intolérable cruauté, The Ladykillers).

D’autre part, les analyses proposées pour chaque film sont denses, fouillées et particulièrement pertinentes. La manière dont les auteurs resituent chaque film dans un contexte précis et un écheveau complexe de références, de repères culturels, autobiographiques et géographiques est tout à fait remarquable. Rarement on aura aussi bien mis en lumière les liens que les frères Coen entretiennent avec la littérature noire (Hammett, Chandler, Cain…) et une certaine tradition  musicale américaine (la folk, le gospel…)

Le dialogue que les cinéastes établissent constamment avec l’histoire du cinéma hollywoodien (Wilder, Hawks et surtout Preston Sturges, leur maître incontesté dont Cerisuelo est également un spécialiste) est fort bien mis en valeur. Du coup, l’ouvrage permet de rompre avec une certaine lecture « formaliste » du cinéma des frères Coen (leur « maniérisme », leur « post-modernisme »…) pour proposer une approche plus classique de ce cinéma naviguant sans arrêt entre commandes et inscription dans les grands genres hollywoodiens (la comédie féroce avec Le grand saut ou Intolérable cruauté, le western avec le très beau True Grit) et des projets plus personnels comme vient de le prouver le magnifique Inside Llewyn Davis.

 

Encore une fois, c’est sans doute la plus grande réussite de ce livre : faire redécouvrir une œuvre que l’on a parfois réduite à ses « tics » ou traits formels les plus visibles pour en faire émerger la partie la plus secrète et rendre justice à l’immense richesse de cette filmographie protéiforme…

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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