Jeudi 16 janvier 2014 4 16 /01 /Jan /2014 20:01

Dark star (1974) de John Carpenter avec Brian Narelle, Dan O'Bannon (Editions Carlotta) Sortie le 22 janvier 2014

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Dans la filmographie des grands cinéastes, le premier essai occupe toujours une place à part. Si je mets à part ceux qui débutèrent sans éclats et qui s'affirmeront petit à petit en développant leur œuvre, je dirais qu'il y a deux types de « premier film ». D'un côté, les premiers films qui innovent et portent immédiatement la marque d'un grand cinéaste (Citizen Kane, A bout de souffle, Les 400 coups...). De l'autre, les premiers films fauchés, imparfaits mais qui témoignent déjà d'un véritable désir de cinéma et qui peuvent, à ce titre, devenir « culte » : Sang pour sang des Coen, Evil dead de Raimi voire Eraserhead de Lynch qui est un cas à part puisqu'il relève des deux catégories !

Dark star, le premier film de John Carpenter, appartient résolument à la deuxième catégorie. Difficile, en effet, de faire plus fauché que ce film de science-fiction mettant en scène l'équipage d'un vaisseau spatial patrouillant dans l'espace pour faire disparaître les planètes « instables ». Pourtant, le cinéaste fait déjà preuve d'un plaisir évident à filmer et à élaborer cet étrange pastiche du 2001, l'odyssée de l'espace de Kubrick. De la même manière Dark Star, sans être aussi maîtrisé que les films futurs du cinéaste (à commencer par Halloween), annonce déjà des œuvres postérieures de Carpenter : l'équipage d'hommes perdus dans un milieu hostile préfigurant l'équipée polaire de The thing (on trouvera d'ailleurs une « chose » sur ce vaisseau), par exemple.

 

Les éditions Carlotta nous offre aujourd'hui une riche réédition du film en proposant deux versions : la version sortie au cinéma et une version « director cut » qui dure une dizaine de minutes en moins, le tout accompagné d'un documentaire retraçant les grands moments du tournage du film.

Le film, qui ressemble parfois à un court-métrage que l'on aurait prolongé un peu trop (d'où l'intérêt de privilégier, à mon avis, la « version courte »), est bâti autour de deux longues séquences. La première met en scène le duel d'un membre de l'équipage avec une sorte de créature qui ressemble à un gros ballon gonflable avec des pattes d'oiseaux. Carpenter hésite entre une vraie construction de film d'épouvante (la mise en scène dans la scène d'ascenseur est plutôt très habile, jouant merveilleusement sur un espace à la fois confiné et vertigineux – les plongées verticales sur la cage d'ascenseur où notre bonhomme est coincé-) et la pure comédie (ce « monstre » est sans doute l'un des plus kitsch de toute l'histoire du cinéma). Pour la petite histoire, on sait que Dark Star a été co-écrit par Dan O'Bannon, qui s'illustrera dans le film d'horreur parodique quelques années plus tard (Le retour des morts-vivants) mais qui sera surtout le scénariste d'Alien, le huitième passager. D'une certaine manière, cette séquence avec un monstre venu d'ailleurs qui trouble la paix d'un vaisseau spatial annonce, de manière plus comique, le film de Ridley Scott.

 

La deuxième grande séquence est celle de l'échec du lancement de la bombe sur une planète instable. La bombe a la particularité de s'exprimer comme vous et moi (ou plutôt, comme HAL dans 2001) et de se révolter, comme dans le film de Kubrick, contre ceux qui l'ont conçue. Carpenter invente alors une scène assez drôle où pour désamorcer cette bombe, il faut lui apprendre...la phénoménologie ! A ce moment, le film vire totalement au pastiche et séduit par ce ton rigolard et potache. Pour rester dans les références à Kubrick, Carpenter termine même son film sur un plan d'un « surfeur de l'espace » qui rappelle Slim Pickens chevauchant la bombe atomique à la fin de Docteur Folamour.

 

Ces deux séquences d'anthologie composent l'essentiel de Dark Star, film amateur au sens noble du terme (« celui qui aime ») totalement foutraque qui ne compte pas parmi les grandes œuvres de John Carpenter mais qui se redécouvre avec un grand plaisir...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Mardi 14 janvier 2014 2 14 /01 /Jan /2014 17:46

Poltergeist (1982) de Tobe Hooper avec Craig T.Nelson, Heather O'Rourke

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Mis à part le fait qu'il s'agit d'un souvenir d'adolescence (c'est peut-être le premier film fantastico-horrifique que j'ai pu voir), Poltergeist est le fruit d'une des rencontres les plus improbables de l'histoire du cinéma. D'un côté, Tobe Hooper, le réalisateur de l'inoubliable Massacre à la tronçonneuse, l'un des plus grands films d'horreur sauvage des années 70 ; de l'autre, Steven Spielberg qui est à l'origine de l'histoire de Poltergeist et qui a produit le film.

Le résultat est mi-figue, mi-raisin : de très bons moments, des passages plus agaçants et une approche du genre un poil hésitante entre le « merveilleux » spielbergien et une volonté d'offrir une vision plus noire du monde.

 

Concédons cependant que le film n'a pas trop mal vieilli : la photographie est assez somptueuse et la mise en scène de Tobe Hooper est efficace. A ce titre, la première demi-heure est sans doute la plus réussie. Le cinéaste parvient à rendre angoissante ces scènes d'exposition en jouant finalement avec très peu d'éléments : un peu de lumière, la neige de la télévision, des ambiances sonores spectrales... Les images de la petite Carol-Anne, quasi somnambule, devant l'écran de télévision sont étranges, fascinantes et assez oppressantes. A partir du moment où la fillette est enlevée par les esprits frappeurs, le film fonctionne moins bien dans la mesure où les effets-spéciaux prennent le pas sur la suggestion et donnent une touche un peu trop « train fantôme » à l'ensemble.

 

Du coup, le spectateur tente de démêler dans ce maelström de phénomènes paranormaux ce qui relève de Tobe Hooper et ce qui appartiendrait plus à Spielberg. Massacre à la tronçonneuse était un grand film sur une Amérique en crise qui voyait resurgir sur son territoire le spectre de la sauvagerie la plus extrême. Au début des années 80, la situation a changé et Hooper filme avec pas mal d'ironie cette Amérique reaganienne : la famille du film est une famille de « yuppies » vivant dans une maison pavillonnaire qui ressemble à toutes celles du voisinage. Cet univers aseptisé, le cinéaste se plaît à le dynamiter en soulignant que cette Amérique qui tente de renaître après les turpitudes des années 70 et de la guerre du Vietnam repose sur un monceau de cadavres. Il me semble que cette dimension, la plus intéressante du film, appartient à Hooper qui parvient à glisser une touche de noirceur (la scène où, victime d'hallucinations, le père s'arrache le visage, la séquence finale dans la piscine...) dans cette histoire de maison hantée.

 

Un des gros défauts du film vient du fait que ces phénomènes paranormaux n'effraient jamais les habitants du lieu et qu'ils les considèrent comme « normaux ». Lorsque les parents font venir une équipe de para-psychologues, ils ouvrent de manière blasée la porte de la chambre où tous les objets volent comme s'ils se trouvaient au cœur d'une tornade. J'y vois cette incapacité de Spielberg a envisager un tant soit peu l'altérité. Qu'elle soit bienveillante (E.T, Rencontres du troisième type) ou malveillante comme ici, elle est radicalement Autre et la cohabitation est finalement impossible. Du coup, le contrat de « croyance » du spectateur est rompu et il n'arrive pas à croire un seul instant à cette histoire (alors qu'on peut très bien marcher à une histoire irrationnelle du type Amityville).

Spielberg joue sur le double registre de l'émerveillement (le « son et lumière » auquel se réduit parfois ce déchaînement d'effets-spéciaux) et de l'effroi mais sans véritablement nous mettre sur le même plan que ces forces obscures.

 

Malgré son côté parfois sirupeux, Poltergeist intrigue par son approche assez tordue de la parentalité. En effet, le père et la mère sont d'abord présentés comme des adolescents attardés qui fument des pétards avant d'aller au lit. L'épreuve qu'ils vont subir permettra à la mère d'aller récupérer sa fille qui « accouche » littéralement une deuxième fois (comme dans The host). La séquence est parfaitement imagée puisqu'il y a une corde/cordon ombilical et que la petite revient de ce lieu mystérieux toute couverte d'une matière rouge et visqueuse. Symptomatiquement, la mère revient de cette épreuve avec deux grandes mèches grises : elle a vieilli et est devenue véritablement une « mère ». La maison de Poltergeist peut être vraiment vue comme une espèce de giron maternel et pour que la famille puisse avancer, il faut qu'elle quitte et fuie cet univers refermé. A la fin du film, le placard des enfants ressemblent à une sorte de matrice maternelle à laquelle il faudra échapper. On retrouve ici les obsessions névrotiques de Spielberg vis-à-vis de l'enfance (sa vision reste, à mon avis, très niaise) et une volonté ici, pour celui qui allait réaliser une des pires sucreries de l'histoire du cinéma (E.T), de rompre un peu avec elle pour accéder à l'âge adulte...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Samedi 11 janvier 2014 6 11 /01 /Jan /2014 15:09

Tonnerre (2013) de Guillaume Brac avec Vincent Macaigne, Solène Rigot, Bernard Menez. Sortie le 29 janvier 2014

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De tous les jeunes cinéastes français ayant tourné leurs premiers films ces dernières années, Guillaume Brac est sans doute le plus singulier et le plus enthousiasmant. J'étais littéralement tombé sous le charme de son moyen-métrage Un monde sans femmes, comédie sentimentale possédant un style et un ton déjà très affirmés. Il y avait du Rozier dans cette balade estivale, joyeuse et mélancolique.

Avec Tonnerre, son premier long-métrage, Brac retrouve son acteur fétiche Vincent Macaigne. Il incarne cette fois un musicien de rock qui a décidé de passer quelques mois en Bourgogne (à Tonnerre, plus précisément) pour préparer au calme son nouvel album. Il rencontre Mélodie (Solène Rigot), une jolie journaliste locale de qui il va s'éprendre...

 

Le film débute comme une comédie sentimentale où l'on retrouve ce qui nous avait ravis dans Un monde sans femmes : une manière de capter sur le vif des instants précieux et drôles avec un naturel et une spontanéité assez stupéfiants. Le cinéaste mêle comédiens professionnels et gens du cru et parvient à rendre ces confrontations savoureuses. D'ores et déjà, la séquence avec les viticulteurs faisant goûter du Chablis au couple Maxime/Mélodie ou celle avec le vendeur de sapins morvandiaux sont déjà anthologiques. Il y a également cette séquence du repas où Bernard Menez invite l'une de ses conquêtes et où Brac renoue avec le naturel d'un Maurice Pialat (le cinéaste, présent hier, nous a dit très justement que pour obtenir ce résultat, il n'hésitait pas à découper les séquences et que c'est le son – celui qui parle est souvent hors-champ- qui assure, au montage, la continuité du mouvement). Le spectateur est sous le charme de cette belle histoire d'amour entre un homme fragile mais néanmoins charismatique (voir l'excellente scène où Macaigne se met à danser comme un fou) et cette jeune femme gracieuse et retrouve avec bonheur ce ton qui fit la grandeur du cinéma de Jacques Rozier (la partie de ski de fond, avec les fous-rires de Solène Rigot, est tout simplement merveilleuse). Si le film s'était contenté de suivre les sentiers buissonniers de la comédie sentimentale à la Rozier, il aurait très séduisant mais il est probable que la critique aurait reproché à Guillaume Brac de refaire Un monde sans femmes en hiver.

Du coup, le cinéaste ose une vraie rupture de ton lorsque Mélodie quitte inexplicablement Maxime. Le film s'aventure alors sur des pistes plus graves, évoquant à la fois le désespoir qui étreint après une rupture amoureuse (Macaigne traduit parfaitement ce sentiment d’étouffement) mais également la relation complexe entre Maxime et son père. Il est tant de saluer la performance de Bernard Menez, absolument génial dans une composition qui évoque ses rôles passés chez Pascal Thomas et Jacques Rozier (le séducteur un peu dérisoire qui, de plus, a désormais atteint un âge respectable). Il est à la fois très drôle tout en parvenant à donner une véritable émotion à son personnage lorsqu'il est question de la mère disparue.

 

C'est un vrai pari pour Guillaume Brac que de jongler avec les émotions et de passer de la comédie à un drame assez lourd. Pourtant, le cinéaste sème des petits cailloux dès la première partie. Tout d'abord, il fait dire à Bernard Menez un poème de Musset (La nuit d'octobre) le temps d'une scène hilarante (le père s'adresse à son chien, sensible à la poésie) mais les vers qu'il récite annoncent le drame futur (« honte à toi qui la première/ m'a appris la trahison/ Et d'horreur et de colère/ m'a fait perdre la raison »). De la même manière, cette petite fille qui récite « Il pleure dans mon cœur/ comme il pleut sur la ville » annonce la profonde mélancolie qui va baigner la deuxième partie du film. Le père de cette fille est un ami d'enfance de Maxime qui lui fait visiter la maison qu'il est en train d'aménager et lui montre également un revolver. La scène est d'une intensité émotionnelle rare, qui préfigure les gouffres qui peuvent s'ouvrir aux pieds d'un cœur à la dérive.

Dès que Maxime se fait abandonner, le film devient imprévisible et l'on ignore tout le temps ce que le personnage va être capable de faire. Brac joue habilement sur le montage pour laisser planer cette ambiguïté. A un moment donné, Maxime se trouve derrière les fenêtres d'une pizzeria, isolé dans le plan, à regarder Mélodie et son petit ami. Il vise ce dernier avec le revolver et le cinéaste raccorde ce geste avec la main de Maxime froissant un sac en papier dans sa voiture. Le bruit que fait ce sac est véritablement assourdissant (parce qu'il vient après ce geste terrible) et donne un coup au cœur.

 

Pour être tout à fait honnête, la partie « dramatique » est un peu moins séduisante que la partie « comédie ». Certains passages paraissent un poil plus faibles, peut-être parce que Macaigne retrouve un personnage semblable à celui qu'il tient dans un film que j'ai détesté : La bataille de Solférino. Là encore, on le retrouve en sangsue « border line » qui paraît à deux doigts de sombrer dans la folie et la violence (voir la scène du stade de foot où il est refoulé par la sécurité).

 

Mais Brac parvient à trouver un équilibre entre l’empathie que le spectateur ne doit pas perdre pour ce personnage et la distance qui s'instaure logiquement lorsqu'il commence à péter un câble. C'est d'ailleurs la beauté de son cinéma : filmer des individus qui n'ont rien d'héroïque et qui doivent composer avec leurs petites lâchetés ou faiblesses quotidiennes (comme nous tous) en refusant de les juger et en offrant même de les sauver. Je n'en dirai pas trop mais ce footballeur que nous détestons au début (ce fut mon cas), Brac lui offre une scène que je trouve bouleversante et qui finit par le « racheter ».

 

Tonnerre confirme donc la singularité de ce cinéaste et son immense talent. Le film ne se conclut pas de manière « fermée » mais sur une belle scène de rapprochement entre le père et le fils.

Il fait encore très froid dehors mais malgré les épreuves, les cœurs se sont un peu réchauffés...

Par Dr Orlof - Publié dans : Avant-première
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Jeudi 9 janvier 2014 4 09 /01 /Jan /2014 22:52

Noce blanche (1989) de Jean-Claude Brisseau avec Vanessa Paradis, Bruno Crémer, Ludmila Mikaël, Véronique Silver

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Mes lecteurs fidèles savent que j'ai pour Jean-Claude Brisseau une admiration sans borne et que je le considère comme l'un des plus grands cinéastes français en activité. Noce blanche est un film un peu particulier dans sa filmographie : après une série de films âpres et ancrés dans la réalité sociale (La vie comme ça, De bruit et de fureur), il tourne une œuvre plus classique qui rencontrera un succès public assez inattendu qui peut sans doute s'expliquer par la teneur de son sujet (une passion amoureuse entre un professeur de philosophie bourru et son élève) et par la présence de la toute jeune Vanessa Paradis décrochant à 16 ans un premier rôle mémorable au cinéma.

 

En dépit de ses aspects sulfureux, Noce blanche est un film plutôt consensuel, variation classique sur un thème éternel qui inspira autant les écrivains que les cinéastes : le désir et l'amour d'un homme mûr pour un tendron. Mais alors que l'adolescente paraît, dans un premier temps, n'être qu'un petit animal fragile et blessé ; on réalisera que c'est elle qui tire les ficelles et manipule son amant à sa guise. On pense à la fois à La femme et le pantin de Loüys (porté à l'écran par Sternberg et Buñuel), à Lolita de Nabokov et surtout à L'ange bleu de Sternberg, notamment dans ces scènes où Mathilde provoque délibérément son vieil amant en s'affichant aux bras d'autres garçons.

 

Avouons-le tout de suite, Noce blanche est sans doute le moins intéressant de Brisseau. On n'y retrouve ni l'âpreté qui firent la puissance de ses premiers films, ni ses échappées métaphysiques qui lui permirent toujours de transcender le terne naturalisme. Son mélodrame est un peu convenu, moins habité qu'il le sera trois ans plus tard avec le superbe Céline. Le cinéaste peine ici à faire vibrer les sentiments et la passion. Les comédiens ne sont pas en cause : Vanessa Paradis, passés les préjugés que j'avais contre elle au moment de la sortie du film, s'en tire plutôt pas mal et à une vraie présence à l'écran. Entre ingénuité et perversion, elle est la parfaite Lolita. Quant à Crémer, il est très bon : bloc de granit qui se fissure petit à petit. Que ça soit physiquement (sa stature, sa voix caverneuse) et par le rôle qu'il incarne (un professeur, ancien métier de Brisseau), il est un double évident du cinéaste qui exprime ici un fantasme de transmission (voir le très beau et méconnu A l'aventure) et « d'éducation » qui traversera toute son œuvre.

Malheureusement, tout cela est un peu trop retenu et la mise en scène est d'une sagesse qui frise parfois une certaine platitude. Noce blanche manque de ce lyrisme si particulier qui rendra bouleversants des films comme Céline, Choses secrètes ou encore Les savates du bon dieu.

Il est assez frappant de constater que Brisseau cherche à en dire le moins possible sur le personnage de Mathilde : son passé, sa famille, ses relations étranges... Mais ce qui aurait pu donner au film une certaine profondeur, une opacité finit par produire un effet inverse et on a la sensation que le cinéaste n'ose pas totalement accompagner ses personnages au bout de leur passion, qu'il se drape dans une retenue un peu trop calibrée.

 

Je viens d'exposer les réserves qui me font dire que Noce blanche est un film mineur dans la filmographie de Jean-Claude Brisseau. Mais qu'on ne se méprenne pas : c'est néanmoins un joli film qui comporte même quelques très beaux moments. L'un de ceux-là, c'est le moment où Mathilde se lève et, au tableau, livre son exposé sur l'inconscient. Ici, la mise en scène se fait presque « godardienne » avec un travail intéressant sur le chevauchement des sons (la musique qui se lève, une voix d'un autre élève qui s'élève hors-champ...). Cet « emballement » se poursuit ensuite par le début de la passion et de très jolies scènes bucoliques où le cinéaste retrouve son sens du lyrisme en frisant le ridicule (ces cartes postales des amants courant dans les herbes hautes sont pourtant très émouvantes). Dans le même style, on soulignera la beauté du plan final qui annonce clairement l'esthétique de Céline.

 

Mais je me demande si, au bout du compte, ce n'est pas le rôle de la femme du professeur qui m'a le plus touché. Incarnée par la divine Ludmila Mikaël, ce type personnage revient régulièrement dans le cinéma de Brisseau : celui du « témoin ». Comme Lisa Hérédia dans Céline, elle accompagne le « héros » sans pouvoir vraiment toucher de doigts la passion qui le submerge. Elle est donc à la fois en retrait mais ce rôle un peu ingrat est aussi ce qui permet au film de glisser vers une autre direction, plus douloureuse (la terreur est parfois proche), plus secrète.

 

Ce sont ces personnages un peu sacrifiés par le récit mais pas par la mise en scène qui font, malgré tout, le prix du cinéma de Brisseau (soulignons aussi le rôle de Véronique Silver, la « boiteuse » de La femme d'à côté, qui tient elle aussi un rôle ingrat de CPE mais parvient à donner une certaine émotion à ce personnage).

 

Même mineur, un film de Brisseau offre plus de plaisir de cinéma que les trois quarts de la production cinématographique française !

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 6 janvier 2014 1 06 /01 /Jan /2014 23:02

L'orpheline avec en plus un bras en moins (2012) de Jacques Richard avec Noémie Merlant, Melvil Poupaud, Jean-Claude Dreyfus, Dominique Pinon, Caroline Loeb. (Editions L'Harmattan). Sortie en décembre 2013

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L'un de mes grands regrets de l'an passé, c'est d'avoir loupé Les rencontres d'après-minuit de Yann Gonzalez dans la mesure où le film semble rompre d'une fort belle manière avec le naturalisme en vigueur dans le cinéma français. La presse a suivi avec beaucoup d'entrain ce premier long-métrage et c'est tant mieux. Je m'étonne néanmoins qu'elle n'ait pas loué avec autant d'ardeur L'orpheline avec en plus un bras en moins de Jacques Richard, objet totalement insolite qui n'a pourtant pas été salué comme il aurait du l'être : une tentative, certes imparfaite mais passionnante, de renouer avec un cinéma loufoque, surréaliste (désolé d'utiliser ce terme si galvaudé!), et d'un humour très noir.

 

Je dois avouer, mais c'est un tort, que je ne me suis jamais intéressé au cinéma de Jacques Richard. Je n'ai vu qu'Ave Maria qui ne m'avait pas vraiment emballé malgré son affiche qui fit scandale à son époque. L'orpheline avec en plus un bras en moins s'inscrit dans le même contexte campagnard (l'action se déroule en Bourgogne, entre Beaune et Mâcon) et permet au cinéaste de se livrer à une satire des mœurs de province. Mais alors qu'Ave Maria se révélait assez plat dans son approche « réaliste » d'un monde rustique rétrograde ; l'orpheline avec en plus un bras en moins convoque un imaginaire qui nous a plus touché.


Jacques Richard renoue avec le roman-feuilleton d'autrefois. Si son intrigue est contemporaine (il est même question de recherches sur Internet), le réalisateur prend soin de gommer tous les signes ostensibles qui pourraient « dater » le film : pas de téléphones portables, des vêtements assez « neutres » qu'on aura du mal à raccrocher à un quelconque courant de la mode, des décors immuables... Quant à l'intrigue, elle aurait pu être écrite par un feuilletoniste du 19ème siècle : une orpheline éduquée de manière stricte par des bonnes sœurs sévères, un riche avocat désireux d'adopter la pauvre petite affublée de plus d'un terrible handicap (elle a perdu un bras), un tenancier de club véreux (Dreyfus qui cabotine à outrance mais il a l'air de se faire plaisir), des meurtres étranges...

Sans second degré cynique ni révérence trop appuyée pour le genre, Richard rend un bel hommage à cette littérature populaire qui, de Leroux à Féval en passant par Zevacco et Eugène Sue, a enthousiasmé nos arrières-grands-parents.

Cette veine rocambolesque, il la mâtine d'un soupçon d'étrangeté qui vient directement de celui qui imagina cette histoire : le grand Roland Topor. Celui qui inspira Laloux (La planète sauvage) et Polanski (Le locataire) imprègne immédiatement de son univers le film de Jacques Richard : crucifix auquel il manque un bras, magiciens excentriques, musées macabres...

 

Ce mélange donne au film des allures de cabinet de curiosités où l'on navigue entre des caves lugubres, des chambres dotées de miroirs sans tain, des bordels interlopes ; des airs de bric-à-brac improbable où les cadavres surgissent des malles des magiciens (« cela ne vous suffisait pas de transpercer les malles, il vous fallait éventrer les femelles !») et on l'on croise les fantômes de Tod Browning (L'inconnu) et où les saillies macabres ne manquent pas (devant le cadavre d'une femme au bras arraché, un homme sanglote : « moi qui voulais demander ta main »...).

 

Si l'on peut faire déceler dans L'orpheline avec en plus un bras en moins une certaine portée satirique évoquant Mocky (galerie de trognes invraisemblables, notabilité dissimulant derrière une respectabilité de façade des abîmes de noirceur...), c'est surtout cette façon qu'a Richard de ne jamais céder aux modes en vigueur dans le cinéma français qui séduit. Le film navigue de fort belle manière entre le mélodrame, l'étrange, le fantastique, l'horreur et l'humour le plus absurde (le mécène de la belle Éléonore qui veut lui faire greffer un bras mais qui n'en trouve qu'un... noir!).

 

On pourra ergoter en trouvant que la mise en scène manque parfois un peu de souffle. Mais face à la singularité de l'objet, on ne peut qu'applaudir à cette œuvre qui mérite le détour.


NB : A noter que le DVD propose deux versions : la version couleur sortie en salles et une version « director's cut » en noir et blanc, un tout petit peu plus courte. Les suppléments sont assez riches : un "making of" pas inintéressant (ce qui est rare!), les essais de la jolie Noémie Merlant et, surtout, des scènes coupées qui prolongent l'univers du film.

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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