Mercredi 10 décembre 2014 3 10 /12 /Déc /2014 19:54

Wake in fright (1970) de Ted Kotcheff avec Gary Bond, Donald Pleasence

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Cinéaste canadien d'origine bulgare, Ted Kotcheff a un parcours atypique. Il débute en 1962 avec La belle des îles, tourne une dizaine de films avec quelques grandes stars (James Mason, Gregory Peck, Jane Fonda, Jacqueline Bisset, Richard Dreyffus...) mais sans vraiment marquer les esprits (de mon côté, je n'avais vu que La grande cuisine, sympathique comédie policière et culinaire).

Enfin, il connaît son unique grand succès avec Rambo (le premier du nom) en 1982 avant de sombrer à nouveau dans l'anonymat.

En découvrant cet étonnant Wake in fright, on se dit que sa filmographie mériterait sans doute d'être revisitée tant cette œuvre prend aux tripes et décape. Avec ce film, Ted Kotcheff adapte un roman de Kenneth Cook sorti en France sous le titre Cinq matins de trop. Si je ne connais pas ce livre précisément, j'ai déjà lu des nouvelles de cet écrivain aventurier et j'y ai bien retrouvé son univers : le bush arriéré australien, un regard ironique mais jamais condescendant sur « l'outback », le rôle primordial tenu par le rapport de l'homme aux animaux...

 

John Grant est un instituteur que l'éducation nationale a envoyé dans un coin reculé du désert australien. Désireux de passer ses vacances à Sydney, il prend le train et fait escale à Bundanyabba. Sur place, il se mêle à la population locale et son séjour va se transformer en cauchemar...

 

Même si Wake in fright se déroule loin des États-Unis, il ne paraît pas illégitime de l'englober dans ce que l'on a appelé le « nouvel Hollywood ». En effet, le film s'inscrit dans cette lignée de film dur et désenchanté qui, à l'heure de la guerre du Vietnam et d'une contestation globalisée, s'interroge avec amertume sur la nature humaine. On pense d'abord aux grands films d'horreur que Wake in fright semble annoncer : Massacre à la tronçonneuse ou La colline à des yeux de Wes Craven. Il y a chez Kotcheff une même confrontation à la sauvagerie et une même volonté d'aller explorer des zones reculées où la « civilisation » semble avoir déserté.

Mais mise à part une éprouvante séquence de chasse aux kangourous qui fera certainement beaucoup pour sa célébrité, le film lorgne plus du côté d'une comédie noire au réalisme halluciné que vers le cinéma d'horreur. Petit à petit, le héros se laisse prendre au piège d'un univers qu'il découvre d'abord avec curiosité puis avec effroi.

Car ce qui caractérise les habitants de « Yabba », c'est leur grande générosité et leur désir d'être serviable envers les étrangers. Il se trouve toujours quelqu'un pour payer une bière à John et pour lui montrer les coutumes pittoresques du coin. C'est ainsi que notre instituteur se met à jouer et perd toutes ses économies à pile ou face.

La force du film de Kotcheff, c'est à la fois sa précision documentaire (le cinéaste a vécu avec ces gens pour s'imprégner de leur univers et on imagine que les beuveries fréquentes qui rythment le film n'ont pas été simulées pendant le tournage!), la sécheresse de sa mise en scène mais aussi un regard qui n'a jamais rien de surplombant. Certes, le tableau que peint le cinéaste de ces ploucs de l'Outback n'a rien de reluisant : tous ces individus sont violents, soiffards et ne semblent écouter que leurs plus viles pulsions. Pourtant, il ne les juge pas et partage même avec son personnage une certaine fascination pour ces us et coutumes si singuliers. La longue séquence du jeu est assez fascinante en ce sens qu'elle prend acte de ce basculement : John commence bien évidemment par gagner et se laisse griser par l'ambiance moite du tripot. Quand vient la débandade, le choc est encore plus rude et il s'enfonce peu à peu dans un cauchemar suffocant.

Le plus perturbant dans ce « cauchemar », c'est que l'entourage de John a beau être un brin dérangé (notamment ce fabuleux médecin alcoolique qu'incarne le génial Donald Pleasence, aussi inquiétant et fêlé que dans le Cul-de-sac de Polanski), il est toujours bienveillant pour lui.

Spectateur passif, l'instituteur est entraîné dans d'épiques beuveries, dans une partie de jambes en l'air qui tourne court avec la nymphomane du coin puis dans cette fameuse partie de chasse aux kangourous.

Le réalisme documentaire du passage est extrêmement perturbant d'autant plus que les hommes alcoolisés n'hésitent pas à finir les bestioles « à la main » en les égorgeant au couteau. Les scènes de chasse ont toujours une fonction bien précise au cinéma, notamment de révéler quelque chose de la nature humaine (la plus fameuse restant celle de La règle du jeu de Renoir). Ici, Kotcheff dépouille l'homme des oripeaux dont la civilisation le pare pour mettre à nu les pulsions les plus sauvages de ses personnages. Face à nous, il n'y a plus d'êtres humains mais des barbares avides de barbaque, de beuveries et de meurtres.

Face à cette accumulation de beuveries, de bagarres, de soif de sang et de chasse, la réalité se dérègle et Kotcheff de traduire, en particulier le temps d'une impressionnante séquence montée très « cut », les visions mentales de son personnage. Tout se passe comme si la bière, la sueur et la poussière montaient au cerveau d'un héros sombrant peu à peu dans la folie.

 

Wake in fright reste en mémoire pour cette vision d'une humanité désolée, où le vernis de la civilisation craquelle et où resurgit le spectre de la sauvagerie. En ce sens, le film annonce également le Délivrance de Boorman et on n'est pas prêt d'oublier ces plans écrasés par le soleil au point que la vision en devient brouillée.

 

Une pépite oubliée à redécouvrir, selon la formule consacrée, toutes affaires cessantes...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Lundi 8 décembre 2014 1 08 /12 /Déc /2014 18:08

Intouchables (2011) d’Éric Toledano et Olivier Nakache avec François Cluzet, Omar Sy

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Difficile de juger un film comme Intouchables, deuxième plus gros succès français de tous les temps au box-office, en arrivant comme moi après la bataille. Face à un tel triomphe, il convient de se défaire de ses préjugés (difficile de ne pas en avoir!) et d'éviter les deux attitudes de rigueur dans ces cas là : soit s'interdire tout jugement critique et se rallier au large consensus qui s'est établi autour du film, soit, au contraire, le condamner d'avance et opter pour un mépris condescendant pour ce type de phénomène de société.

Qu'importe mon jugement, finalement, face à Intouchables puisque la seule question qui semble importer est de savoir ce qui a permis au film de rallier, à un moment donné, tous les suffrages populaires.

 

Sans que cela soit forcément péjoratif, il convient d'emblée de dire que le film de Toledano et Nakache est un film de « recettes ». Il repose sur le schéma inusable du duo comique que tout sépare et qui finit par s'entendre en dépit de ses différences. Le modèle incontesté dans le genre, c'est Francis Veber qui, du scénario de L'emmerdeur à la réalisation de sa fameuse trilogie Pierre Richard/ Gérard Depardieu La chèvre, Les compères et Les fugitifs, est parvenu à donner une grande vitalité au « film de potes » français.

Inutile de revenir sur l'argument d'Intouchables que tout le monde connaît : la confrontation a lieu entre un millionnaire tétraplégique et son aide à domicile noir. Ce qui a sans doute séduit le grand public dans ce scénario assez téléphoné, c'est qu'il permet un large mouvement de réconciliation : le riche et le pauvre, le blanc et le noir, le handicapé et le valide, les jeunes et les vieux (Driss vient aussi en aide à la fille de Philippe), la haute culture bourgeoise et la culture de la cité... Si le côté « conte de fées » du film n'est pas désagréable, il constitue aussi une de ses limites. Tout cela manque singulièrement de cruauté, de cette « méchanceté » qui fait aussi le sel des grandes comédies.

 

Mais le principal défaut du film vient, à mon sens, de ce que l'on pourrait appeler son « esthétique de la vanne ». Je m'explique. Les grandes comédies reposent, à mon sens, sur deux éléments principaux : à la fois une écriture rigoureuse (des situations, des dialogues enlevés, une mécanique narrative parfaitement huilée) et un sens du tempo que doit parvenir à imposer la mise en scène. Or Intouchables est assez faible d'un point de vue dramaturgique. Son humour ne repose que sur la vanne tendance « Canal + » (le handicap est traité à la rigolade mais sans réelle cruauté, à la différence des merveilleuses comédies noires de Marco Ferreri, par exemple). Comme la mise en scène est d'une totale platitude (avec cette irritante manie de vouloir faire riche en agrémentant la comédie d'un peu « d'action », à l'instar de la poursuite en voiture de la ridicule première séquence), seules quelques répliques parviennent à faire mouche.

Prenons l'exemple de la scène où Omar Sy rase la barbe de François Cluzet : on sourit devant les facéties des deux acteurs mais la manière dont les cinéastes réalisent ce passage (en jump-cut) fait qu'on pourrait très bien l'imaginer comme un petit sketch autonome ou même comme des chutes qu'ils auraient compilé dans une espèce de bêtisier. Les cinéastes ne cherchent pas à construire un véritable récit avec des situations comiques élaborées mais à accumuler les scènes de joutes verbales entre les deux principaux protagonistes. La plupart du temps, ils se marrent entre eux alors que le secret des grandes comédies est le grand sérieux que doivent conserver les personnages (jamais Gérard Depardieu ne rit aux maladresses de Pierre Richard !)

 

Ces réserves posées, le film n'est pas désagréable et s'avère quand même supérieur aux horreurs sans nom qui ont triomphé ces dernières années au box-office de la comédie à la française (de Brice de Nice à Bienvenue chez les ch'tis en passant par Les choristes ou les étrons de Michael Youn). Je parlais plus haut d'une accumulation de « vannes » : si elles constituent la limite de l’œuvre, il faut aussi reconnaître que certaines de ces répliques sont assez drôles.

D'autre part, le duo d'acteurs fonctionne très bien. François Cluzet reste relativement sobre dans un rôle où il aurait pu en faire des tonnes et il arrive même à être touchant. Quant à Omar Sy, il s'acquitte avec beaucoup d'enthousiasme et de talent de ce rôle de « bon nègre rigolo » (car les auteurs se croient obligés de se raccrocher à la réalité et de préciser qu'il est devenu « chef d'entreprise » pour qu'il soit enfin « respectable »). Son air ahuri lorsqu'il découvre un opéra où un comédien, grimé en arbre, chante en allemand est assez irrésistible. Certes, le film est très démagogique lorsqu'il s'agit de railler la « haute culture » (que ce soit l'art contemporain ou la musique classique) mais, après tout, les ressorts de la comédie fonctionnent aussi sur la caricature.

 

Difficile, au bout du compte, d'écrire qu' Intouchables est une « bonne comédie » puisque ses meilleurs moments relèvent surtout de la « stand up comedy » (en bon français!). Mais pour quelques bons moments et deux comédiens inspirés, le film peut faire passer un dimanche soir sans ennui...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 3 décembre 2014 3 03 /12 /Déc /2014 17:58

Interstellar (2014) de Christopher Nolan avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Matt Damon, Casey Affleck, John Lithgow

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Commençons par confesser à mes aimables lecteurs que j'ai des réticences à écrire ici quelques phrases maladroites sur Interstellar pour la simple et bonne raison qu'il s'agit du premier film de Christopher Nolan qu'il m'ait été donné de voir. Entre ce cinéaste et moi, ce fut toujours une série d'actes manqués qui me firent fuir ses adaptations de Batman (Schumacher étant parvenu à me dégoûter à vie de cette saga!) et louper systématiquement ses films qui me tentent pourtant (Le prestige, Memento, Insomnia). Difficile donc d'aborder Interstellar sans avoir quelques clés pour le situer dans une œuvre déjà conséquente.

D'autre part, même si je m'astreins à une discipline de fer et refuse de lire les critiques avant d'avoir vu les films, il faut aussi admettre qu'il est difficile de rester hermétique aux informations qui circulent sur les réseaux sociaux. C'est donc ainsi que j'ai pu constater que le nom de Kubrick revenait régulièrement, soit comme repoussoir (lnterstellar ne serait pas du niveau de 2001), soit sur le mode du déni (« ça n'a rien à voir »). Il y a sans doute du vrai dans les deux postures.

D'un côté, on sait que Kubrick a toujours voulu aborder les différents genres cinématographiques pour réaliser le « film ultime ». Je ne vois pas comment on peut désormais aborder un film qui traiterait de la guerre du Vietnam sans évoquer Full metal jacket. De la même manière, tout cinéaste qui souhaite aujourd'hui faire un film de science-fiction où le voyage spatial joue un rôle important se voit condamné à être comparé à 2001, l'odyssée de l'espace (Cuaron en a aussi fait les frais l'an passé). Risques décuplés ici dans la mesure où Nolan affiche clairement des ambitions philosophiques (le devenir de l'espèce) voire métaphysiques (ce sont d'ailleurs les aspects les plus ratés de son film mais n'anticipons pas).

Mais cette utilisation de « l'étalon Kubrick » est aussi un peu injuste dans la mesure où Interstellar n'aborde pas la question du voyage spatial sous l'angle du rapport de l'homme à la machine mais qu'il s'intéresse avant tout à la question de la « temporalité » et des paradoxes que peuvent susciter des phénomènes physiques comme la gravité ou les trous noirs.

 

Là encore, Nolan offre quelques verges à ses détracteurs pour se faire battre : en accentuant le côté « scientifique » de son film (« les êtres du bulk ferment le tesseract », on s'en serait passé!), il permet à tous les maniaques de la « véracité » de tomber sur son film en soulignant les invraisemblances, les naïvetés, les erreurs inhérentes à ce genre. Mais après tout, on se fiche pas mal du « réalisme scientifique » du film. Dans « science-fiction », c'est bien entendu la « fiction » qui nous importe. Et, pour le coup, je dois dire que le spectacle concocté par Nolan m'a paru plutôt séduisant.

En effet, en dépit de son côté démesuré (un budget faramineux, trois heures de film...), Interstellar m'a semblé être un bon « blockbuster » à l'ancienne. Le cinéaste a le bon goût de ne pas succomber aux sirènes de la mode et nous épargne la 3D, le numérique pour nous offrir un bon spectacle en 70mm qui ne se réduit pas à une débauche d'effets-spéciaux.

 

Dans un premier temps, il nous présente en douceur ses personnages dans un contexte de film catastrophe classique (la terre est menacée par la catastrophe écologique en cours). Cooper (M.McConaughey) est un ancien pilote de la NASA reconverti dans l'agriculture. La recherche spatiale est devenue obsolète puisque toutes les énergies sont déployées pour trouver des solutions à la crise et trouver de nouveaux moyens pour nourrir la planète. Cooper retrouve néanmoins une base secrète de la NASA et apprend que les scientifiques ont découvert un trou de ver qui pourrait permettre aux humains de voyager vers d'autres galaxies et s'installer sur une autre planète.

On devine la suite : Cooper reprend du service, part en expédition pour découvrir ces planètes et abandonne sur place sa fille et son fils aîné.

 

Toute cette partie « exposition » est intrigante et bien fichue : les personnages sont bien dessinés et la catastrophe écologique qui menace est bien rendue avec une économie de moyens assez louable (un simple amoncellement de nuages menaçants). Quant à conduite du récit dans l'espace, elle alterne les moments spectaculaires et de véritables « pauses » qui permettent de donner un peu d'épaisseur aux personnages. Jouer sur l'espace-temps et les paradoxes temporels permet à Nolan de lorgner du côté du mélodrame puisqu'une mission accomplie sur une planète où une heure de temps équivaut à sept années terrestres fait faire au film un bond de 23 ans en avant. Du coup, cette foudroyante ellipse temporelle permet de confronter un père et une fille ayant désormais le même âge. Ce goût pour les distorsions temporelles permet au cinéaste d'élaborer un récit en boucle assez ludique en dilatant ou contractant la narration.

Quant aux moments spectaculaires, ils sont ma foi plutôt bien foutus avec quelques séquences très impressionnantes (la planète océan avec ses vagues immenses m'a beaucoup plu!). Là encore, Nolan étonne par sa sobriété : pas de montage épileptique ni d'effets visuels tapageurs mais un sens de l'action « à l'ancienne » que j'ai trouvé particulièrement efficace. Seul bémol : l'atroce partition d'Hans Zimmer qui assourdit régulièrement le spectateur !

 

Interstellar se révèle être, au bout du compte, un divertissement spectaculaire plutôt réussi même s'il est loin d'être parfait. On déplore, ça et là, quelques longueurs et c'est surtout la dimension « métaphysique » du film qu'on est en droit de trouver un peu lourde. Dans un premier temps, on pense qu'il va s'inscrire dans la lignée « gnostique » de la plupart des films de science-fiction hollywoodiens avec des êtres cachés qui semblent envoyer des messages à une humanité incapable de les déchiffrer. Sans révéler les tenants et aboutissants du récit, certains se sont félicités de voir là un film « athée » pour qui les phénomènes décrits ne relèveraient pas d'une divinité mais de l'homme et de la science. Difficile de trancher mais j'y vois surtout une certaine défaite de l'imagination. Il est intéressant de souligner que, comme avec Gravity l'an passé, le voyage dans l'espace n'est plus vu comme une découverte de l'inconnu mais comme un possible retour à la "mer nourricière" (chez Cuaron) ou à un homme réconcilié avec son environnement (Nolan).

Pour un film qui semble vouloir défier les lois de la pesanteur, ce côté « terrien» couplé à un sérieux pseudo-scientifique pèse parfois un peu trop lourdement.

 

Mais si on ne prend pas le film pour plus qu'il n'est (il n'est ni 2001, ni Solaris), on prendra un réel plaisir à cette œuvre spectaculaire qui parvient à captiver et à séduire la plupart du temps.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mardi 2 décembre 2014 2 02 /12 /Déc /2014 22:30

La marque du tueur(1967) de Seijun Suzuki avec Joe Shishido (Elephant Films). Sortie le 2 décembre 2014

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Vous souvenez-vous de la scène, dans Ghost dog de Jarmusch, où le tueur utilise les canalisations d’eau pour exécuter son contrat ? Eh bien elle vient directement de la marque du tueur. De la même manière, le moment où Forrest Whitaker manque son tir à cause d’un papillon est une citation directe du film de Suzuki. Et les yakuzas désinvoltes de Kitano ? Eux non plus n’existeraient pas sans le cinéma de Suzuki ! C’est dire si la marque du tueurfait partie de ces films peu vus mais dont l’influence dessine les contours de tout un pan du cinéma contemporain (on pourrait également citer John Woo et Quentin Tarantino comme disciples redevables de l’œuvre de Suzuki).

Même si j’ai peut-être un peu tendance à m’avancer (je suis loin de connaître tous ses films), la marque du tueur est sans doute son chef d’œuvre, une œuvre constamment surprenante et d’une inventivité telle que le cinéaste fut renvoyé de la Nikkatsu après avoir signé ce joyau, au motif qu’il était « totalement incompréhensible ».

Sincèrement, même si certaines ellipses sauvages et quelques raccords improbables peuvent dérouter, le film ne m’a pas paru tellement obscur. On y suit sans trop de difficulté le trajet d’un tueur à gages (numéro trois de son organisation) qui échoue lors d’une de ses missions à cause d’un papillon venu se mettre inopportunément devant son viseur. Du coup, Hanada devient lui-même la cible de son organisation, notamment du numéro un que personne ne connaît…

Même si elle se suit sans grosse difficulté, la narration semble effectivement le cadet des soucis du cinéaste qui s’emploie à dynamiter les canons du film de yakuza. Le résultat est un mélange curieux de film noir mélancolique (à la Melville) et d’audaces formelles à la Godard (mais un Godard qui aurait oublié d’être puritain : les scènes d’amour entre Hanada et sa femme sont très osées – pour l’époque- et le film distille un érotisme qu’on serait bien en peine de trouver chez l’ermite de Rolle) et c’est assez détonnant ! C’est le genre de films rares où absolument tous les plans tiennent en éveil et recèlent mille merveilles.

Le cadre est toujours inventif (avec un jeu sur la profondeur de champs et les lignes géométriques qui culminent dans les scènes d’appartement), la photo splendide et la musique jazzy envoûtante. Mais Suzuki ne se contente pas d’être un brillant artisan de films de genre : il bouscule ici les conventions en multipliant les axes insolites, les changements de valeur de plan et en dynamitant le tout par un montage explosif. C’est par moment totalement sidérant de beauté baroque.

 

Si le cinéaste se montre iconoclaste par sa mise en scène qui ne respecte aucun canon propre au genre ; il le fait également par sa manière très personnelle de jouer sur les ruptures de ton. Au départ, il instaure une véritable ambiance de film noir (tueur aux lunettes noires, la fumée de cigarettes, l’atmosphère jazzy…). Mais peu à peu, il glisse des notes d’humour absurde qui ne font que poursuivre son entreprise de démolition des codes d’honneur chez les hommes. Comme dans l’élégie de la bagarre, Suzuki raille le sens de la hiérarchie, des rituels virils qu’il assimile très vite à de ridicules jeux enfantins. C’est dans ce sens qu’il faut voir les scènes où numéros trois et un se retrouvent dans le même appartement et passent le temps avant d’en venir aux armes. Ces moments « vacants » (du type qu’on retrouvera bien plus tard chez Kitano) sont très drôles et montrent, par l’absurde, le côté dérisoire de ces petits hommes qui s’entre-tuent pour des traditions archaïques. Suzuki est un nihiliste, un iconoclaste en rupture de ban. Il faudrait également parler de son romantisme noir (avec les apparitions étonnantes de Misako et cette sublime scène où Hanada comprend, en regardant un film projeté sur un écran, qu’elle a été torturée), de la manière dont il distance son film…


Mais je m’arrête là en vous recommandant chaudement de voir cette étonnante merveille stylisée, présentée ici dans une splendide copie et agrémentée d'une présentation claire et pertinente du spécialiste Charles Tesson.

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Vendredi 28 novembre 2014 5 28 /11 /Nov /2014 12:14

Détective bureau 2.3 (1963) de Seijun Suzuki avec Joe Shishido (Éditions Elephant films) Sortie le 2 décembre 2014

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A l'occasion d'une salve de titres diffusés autrefois sur le câble, j'avais pu découvrir enfin l'univers de Seijun Suzuki, artisan trop méconnu de la Nikkatsu qui réalisa de nombreux films de genre (en particulier des films de gangsters) avant de se faire congédier par les studios au moment de la sortie de La marque du tueur, son chef-d’œuvre. Mais depuis sept ou huit ans, impossible de croiser à nouveau le chemin du cinéaste japonais (les aléas de la vie du cinéphile de province).

Ce fut donc une excellente nouvelle d'apprendre que les éditions Elephant Films ressortaient aujourd'hui trois titres de Suzuki dans des copies Blu-Ray de toute beauté. Parmi ces trois œuvres, Détective bureau 2.3 était la seule que je n'avais jamais vue.

Quand il entreprend ce film en 1963, Suzuki a déjà une bonne trentaine de longs-métrages à son actif mais pour la première fois, sauf erreur, il travaille avec Joe Shishido qui va devenir par la suite une des figures emblématiques de son cinéma.

Le scénario met en scène, une fois de plus, des bandes rivales de Yakuzas qui cherchent à éliminer un homme que la police s'apprête à relâcher (on le soupçonne d'être un traître à l'origine de sanglantes fusillades). Le détective Tajima, sous une fausse identité, parvient à aider le prisonnier et à le cacher. En échange, il lui demande de l'introduire auprès de ses chefs afin d'infiltrer l'organisation criminelle à l'origine de tous ces crimes...

 

Sans aller plus loin dans la description des péripéties de ce film de gangsters, on aura compris que Détective bureau 2.3 relève d'une pure tradition de « série B » qui exista aussi au Japon, sur le même modèle que celui des studios américains. A partir des années 60, la Nikkatsu vise surtout un public jeune et lui offre ce qu'il recherche : de l'action, de la violence, des héros charismatiques et une certaine imagerie « pop » (musique jazzy, scènes de night-club...).

Si Suzuki va parvenir à s'imposer aux yeux des cinéphiles du monde entier (au point que Jim Jarmusch lui rendra un hommage appuyé avec Ghost Dog, la voie du samouraï), c'est qu'il imprime aux récits stéréotypés qu'il filme un style assez unique.

 

Détective bureau 2.3 témoigne de ce style singulier : narration heurtée, sécheresse du montage, univers bariolé où domine les couleurs jaunes et rouges (certaines séquences témoignent d'une remarquable attention à la lumière) et excès baroques. Mais ce qui séduit le plus, c'est sans doute la dimension « anarchiste » de l’œuvre.

Tajima travaille pour la police mais c'est un individualiste qui n'hésite pas à franchir les frontières de la légalité pour arriver à ses fins. Du coup, ce personnage qu'interprète brillamment Joe Shishido est une sorte de chien dans un jeu de quilles qui ridiculise à la fois la flicaille et les truands présentés ici comme de sombres crétins ou, éventuellement, des impuissants.

Charles Tesson le souligne à juste titre dans le supplément du disque : il n'y a chez Suzuki aucune fascination pour le folklore yakuza et pour les codes d'honneur des gangsters. Ce qui l'intéresse, c'est de détruire passionnément tout ce qui ressemble de près ou de loin à une règle. De cette manière, le film bifurque parfois de manière étonnante : alors que le spectateur se demande si Tajima va se faire démasquer, par exemple, et que nous sommes en plein suspense de film policier, notre héros retrouve une de ses anciennes conquêtes et monte sur scène pour effectuer un petit numéro musical chatoyant avec elle !

 

Avec Suzuki, le mythe du yakuza est mis à mal et c'est une atmosphère bouffonne qui l'emporte. Le cinéaste se plaît à railler la virilité du gangster japonais en montrant que ce goût pour les armes masquent une véritable impuissance sexuelle. Détective bureau 2.3 n'est sans doute pas son film le plus abouti mais il contient par bribes la flamboyance et la folie qui font le prix du cinéma de Suzuki...

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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