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Jeudi 16 mai 2013 4 16 /05 /Mai /2013 19:12

Mud (2012) de Jeff Nichols avec Mathew McConaughey, Reese Witherspoon, Michael Shannon

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Jeff Nichols est décidément un cinéaste qui va où on ne l'attend pas. L'excellent Take Shelter empruntait la voie du film « catastrophe » et brouillait les pistes en éludant de plus en plus le côté spectaculaire du récit pour se recentrer sur un mélodrame familial.

Alors qu'il aurait pu poursuivre dans cette veine « surnaturelle », il change de cap avec Mud pour réaliser une sorte de roman d'apprentissage mettant en scène deux pré-adolescents et un fugitif planqué sur son île. Et là encore, si Nichols privilégie un certain classicisme de la forme (le film est moins immédiatement séduisant que Take Shelter) et un récit linéaire, il parvient néanmoins à nous surprendre, à faire prendre à son film d'infimes bifurcations le menant d'un parcours initiatique classique (l'enfant qui trouve dans Mud un père de substitution) à un mélodrame feutré (avec l'apparition du beau personnage féminin qu'incarne Reese Witherspoon) tout en frisant ça et là le thriller (les gangsters qui cherchent à faire la peau au fuyard).

 

Mais reprenons depuis le début. Mud est avant tout axé sur les liens qui, peu à peu, vont se tisser entre deux gamins livrés plus ou moins à eux-mêmes : Neck vit seul avec un oncle pécheur et grand coureur de jupons tandis qu'Ellis vend des crabes avec son père mais supporte mal la séparation prochaine de ses parents. En effet, ce divorce entraînerait un déménagement vers la ville et la destruction, à terme, de la maison flottante où ils vivent. Comme dans Les bêtes du Sud sauvage, Nichols fait vivre de manière très forte cette Amérique rurale du bord du Mississippi et nous fait ressentir constamment l'opposition entre son caractère sauvage et la « civilisation » lointaine... Mais nous y reviendrons.

La rencontre avec Mud fait pour eux office de rite d'initiation. Embusqué sur son île, ce mystérieux fugitif va solliciter l'aide des gamins pour de la nourriture dans un premier temps puis pour remettre à flot un vieux bateau...Dans cette relation qui se noue entre Ellis et Mud, on retrouve des réminiscences des Contrebandiers de Moonfleet de Lang où le pirate profitait dans un premier temps du petit John pour mener à bien ses desseins avant d'évoluer au contact de l'enfant. Même type d'interaction chez Mud qui devient à la fois une sorte de père mais également de miroir d'Ellis. Et c'est là que le film devient plus subtil et moins convenu : c'est moins le rite initiatique qui intéresse Nichols que la manière dont le petit enfant se « projette » dans Mud pour deviner ce qu'il deviendra adulte : un idéaliste trahi par une femme, un chevalier au grand cœur brutal mais pour qui l'amour restera interdit. En aidant Mud à reconquérir celle qu'il aime depuis l'enfance (Juniper, jouée par Reese Witherspoon), Ellis cherche à la fois à retrouver une certaine foi dans le couple puisque celui formé par ses parents est en train d'exploser et prévenir les premières déceptions amoureuses qu'il est en train de vivre. Pour qu'il puisse prétendre au bonheur, il faut d'abord qu'il établisse que ce bonheur est possible en trouvant des exemples.

Cette construction « en miroir » (l'épisode des serpents, par exemple) qui permet à Nichols de créer des effets de rime entre l'existence passée de Mud et celle, à venir, d'Ellis fait tout l'intérêt d'un film qui sait fouiller les portraits de ses personnages (Juniper, qui pourrait n'être d'abord que la pauvre victime, puis la garce qui trahit, est un personnage complexe et subtil) et leur donner une véritable épaisseur. De Mud à l'ancien Marine joué par Sam Shepard, tous les personnages sont fort bien dessinés et dotés d'une véritable personnalité.

 

Et il y a le Mississippi... Personnage à part entière du film, le fleuve donne une véritable identité à Mud, une ambiance assez caractéristique de ce Sud des États-Unis. Le caractère sauvage de l'environnement, la prédominance de l'élément aquatique parviennent à restituer de manière assez intense une atmosphère assez unique, à la fois ancrée dans le terroir et dans une certaine étrangeté (voir les beaux trajets effectués par les garçons pendant la nuit).

Ces longues dérives sur le fleuve offrent une toile de fond idéale à la rêverie: celle d'un enfant devenant adulte et qui souhaiterait tout simplement que ses désirs deviennent réalité...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 15 mai 2013 3 15 /05 /Mai /2013 21:50

La grande cuisine (1978) de Ted Kotcheff avec George Segal, Jacqueline Bisset, Robert Morley, Philippe Noiret, Jean Rochefort, Jean-Pierre Cassel (Editions Carlotta). Sortie le 6 mai 2013

 

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Dans un numéro récent des Inrockuptibles, Jean-Baptiste Morain consacre une petite chronique à ce film qu’il qualifie de « comédie de son enfance ». Même si j’avais vu La grande cuisine il y a quelques années (je n’en gardais plus aucun souvenir mais ma « notation » de l’époque me pousse à croire que j’avais détesté !), j’ai redécouvert ce film avec un certain plaisir dans la mesure où il m’a fait songer, moi aussi, à un film lié à mon enfance : Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines.

Pourtant, à part deux comédiens à l’affiche des deux films (Cassel et l’excellent Robert Morley), rien de commun entre les deux œuvres si ce n’est une distribution cosmopolite improbable (George Segal côtoie Jacques Balutin !) et un humour britannique assez savoureux (sur un sujet pareil, l’adjectif s’impose !).

 

Comédie policière portée par un principe assez ingénieux (les plus grands chefs cuisiniers d’Europe se font assassiner de la manière dont ils préparent leurs spécialités), réalisée par le futur auteur de Rambo (Ted Kotcheff) ; La grande cuisine ne manque ni de sel (les répliques vachardes fusent avec bonheur), ni de poivre (une brochette de comédiens – Morley, Bisset, Cassel, Noiret, Rochefort…- qui incarnent avec gourmandise leurs rôles).

 

Tout n’est pas parfait et le film accuse ça et là quelques chutes de rythme. Mais dans l’ensemble, on s’amuse bien. Le rythme est alerte et la « british touch » fait souvent mouche. De plus, la beauté de la photographie (Morain a raison de souligner la singularité de ces teintes si particulières aux années 70) et la splendeur de Jacqueline Bisset contribuent à donner à l’œuvre un charme surannée délicieux.

 

Qu’ajouter à cela ? Que l’opposition entre le critique gastronomique snob (Morley) et le joyeux vendeur d’omelettes bon marché (Segal) pourrait permettre une extrapolation en terme cinématographique. Robert Morley incarne d’une certaine manière le critique de cinéma incapable de goûter à autre chose qu’aux œuvres des maîtres et il en crève à petit feu. Sans en rajouter dans la démagogie gluante, Ted Kotcheff fait une apologie assez légère du pur divertissement, d’un cinéma « fast food » (vite vu, agréable au palais mais vite oublié) destiné au plus grand nombre.

 

Et dans la catégorie des divertissements légers et enlevés, La grande cuisine mérite lui aussi sa petite médaille…

Par Dr Orlof - Publié dans : Nouveautés DVD
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Mardi 14 mai 2013 2 14 /05 /Mai /2013 08:29

Hollywood Babylone (1975) de Kenneth Anger. Editions Tristram. Collection Souple. 2013

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Hollywood Babylone est avant tout l'histoire d'un continent englouti. Cette histoire débute en 1915 lorsque David W. Griffith tourne la première superproduction de l'histoire du cinéma : Intolérance. Dans l'un des segments de ce film, le cinéaste ressuscite la Babylone antique et sa magnificence :  un décor monumental, des milliers de figurants, des jardins suspendus, des remparts colossaux et de gigantesques éléphants blancs...

Pour Anger, le film et son gigantisme marque symboliquement les débuts du rêve Hollywoodien mais également son « péché originel ». Dès l'origine, cette Babylone (ville ô combien emblématique !) de carton-pâte, très vite laissée à l'abandon, portait en elle sa propre destruction. C'est cette décadence, ces ruines que l'auteur (cinéaste lui-même) va ausculter pour dessiner le tableau de la face obscure d'Hollywood.

 

D'abord publié dans une version embryonnaire chez Jean-Jacques Pauvert en 1959, Hollywood Babylone, traduit pour la première fois en français, renaît enfin sous sa forme achevée et définitive. Belle occasion de se replonger dans cet âge d'or du cinéma américain et de savourer la singularité d'un tel projet. 

 

Passionné par l’occultisme et le satanisme (Invocation of my demon brother, Lucifer raising...), Kenneth Anger place son livre sous l'égide de l'écrivain luciférien Aleister Crowley pour débuter un récit où se succéderont  morts violentes, scandales, procès à retentissement... De fait, il scelle pour l'éternité la légende noire du cinéma classique hollywoodien. Car rares furent les stars qui ne suscitèrent pas l'intérêt des folliculaires par leurs frasques : les fêtes somptueuses de Gloria Swanson, les légendes autour des tournages orgiaques d'Erich Von Stroheim, les procès qui frappèrent de plein fouet Charlie Chaplin et Errol Flynn (accusé de détournement de mineures), les extravagances de Mae West, Lana Turner et son amant poignardé...

 

L’ambiguïté du livre tient à cette manière qu'à Anger de fouiller les recoins les plus sombres de la légende du septième art, de jeter un œil indiscret dans les alcôves les plus secrètes, d'étaler au grand jour les faits divers les moins glorieux (de la déchéance d'une star du burlesque « Fatty », accusé d'avoir violé et assassiné une starlette, au meurtre de Sharon Tates). Pourtant, à aucun moment il n'est possible de l'accuser de cette complaisance et de ces penchants malsains qui font le fond de commerce de la presse « à scandale ». Anger dénonce souvent d'ailleurs les méthodes de la « déesse aux cent bouches » et pointe avec lucidité la grande hypocrisie de l'opinion publique américaine, dénonçant les infamies dont elle se délecte pourtant. Les turpitudes des stars lui permettent de railler férocement le puritanisme des cagots (le sénateur Hays en premier lieu, qui édicta un code de bonne conduite pour l'industrie cinématographique) tout en pointant le double mouvement de fascination et de répulsion dont fut l'objet Hollywood.

Un des plus beaux chapitres du livre est celui consacré au « perfide Confidential », ce tabloïd avant l'heure qui connut un immense succès en livrant en pâture au public les ragots les plus compromettants pour les stars et en se complaisant dans les atteintes à la vie privée. En plongeant dans les arcanes de cette presse à scandale, Anger nous fait songer aux romans de James Ellroy et à cette manière qu'à le grand romancier d'explorer les mythes pour en révéler l'envers du décor.

 

Derrière le strass et les paillettes, Kenneth Anger ne fait pas autre chose : lever le voile sur un cloaque où beaucoup d'étoiles se sont brûlées les ailes. En même temps, il restitue à merveille le pouvoir de fascination qu'a pu exercer cet univers enchanté. Ni racoleur, ni père la pudeur (il ne manquerait plus que ça de la part d'un des maîtres du cinéma underground, esthète flamboyant et provocateur !), Anger dresse le panorama saisissant d'un monde en décadence et nous plonge dans les tréfonds les plus sombres de l'âme humaine...

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 2 mai 2013 4 02 /05 /Mai /2013 22:13

L'écume des jours de Michel Gondry avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy, Gad Elmaleh

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Michel Gondry était sans doute le cinéaste le plus à même de porter à l'écran le roman réputé inadaptable de Boris Vian L'écume des jours (une première version a pourtant été tournée en 1968 par Charles Belmont). La rencontre entre l'indéniable talent visuel de Gondry et la fantaisie de Vian semblait même couler de source tout en faisant naître de légitimes craintes.

En effet, ce n'est jamais sans appréhension que l'on voit un cinéaste s'attaquer à un roman célèbre, surtout lorsqu'il nous a marqué comme aucun autre au moment de l'adolescence et qu'il demeure encore aujourd'hui l'une des plus belles histoires d'amour jamais contées. D'autre part, parce que nous avions laissé Gondry sur l'échec du sinistre The we and the I et qu'on pouvait se demander comment le cinéaste allait rebondir après ce faux pas.

 

L'écume des jours marque un net regain de forme et l'on retrouve le Gondry qu'on a aimé (modérément, mais quand même) de Eternal sunshine of the spottless mind et La science des rêves. En adaptant très fidèlement et presque littéralement les images de Vian, il nous offre dans un premier temps un maelström d'inventions visuelles qui réjouissent l’œil. Le film est un bric-à-brac surréaliste et poétique où se mêlent les technologies les plus modernes (les effets spéciaux numériques) et ce côté « rétro » qui fait également le fond de commerce de Gondry (minitels, téléphones à cadran, disques vinyles...). Cette fantaisie débridée lui permet de retrouver l'esprit du roman de Vian et offre un cadre idéal à la bouleversante histoire d'amour qui va se jouer entre Colin (Romain Duris) et la jolie Chloé (Audrey Tautou) condamnée par un nénuphar qui lui pousse dans le poumon...

 

Gondry opte pour la technique du « toujours plus », saturant le moindre de ses plans d'idées visuelles, de transpositions littérales des inventions poétiques ou rigolardes de Vian, de situations insolites. Prises une à une, les séquences de L'écume des jours s'avèrent assez réussies, mais se succèdent néanmoins à la manière de petits « clips » décalés comme en réalisait autrefois le cinéaste (séquence « mariage », séquence « pique-nique », séquence « patinage »...). Et c'est là que le bât blesse un peu : la technologie et le désir un peu trop voyant d'exhiber des « trucs » font que l'émotion finit par être un peu étouffée dans l’œuf. Le casting qui faisait très peur sur le papier n'est pas en cause : les acteurs, y compris l'insipide Gad Elmaleh, s'en tirent plutôt bien mais ils n'ont finalement pas de véritables personnages à défendre.

Est-ce un souvenir idéalisé du roman mais, pour moi, L'écume des jours est avant toute chose « le plus poignant des romans d'amour contemporains » [Queneau]. Or à presque aucun moment, on ne ressent vraiment la passion qui lie Chloé et Colin. Noyés dans un univers totalement bricolé, les personnages peinent à exister autrement que comme de simples marionnettes que Gondry se plaît à déformer (les scènes de danse), à malmener (comme dans des dessins animés, les lois de la gravitation sont violées et il n'y a pas vraiment de « douleur »)...

On pense un peu à une autre adaptation malicieuse qui virait au bout du compte à un simple exercice de style : Zazie dans le métro de Louis Malle. Ce que l'écriture peut ouvrir comme champ des possibles n'est pas forcément transposable au cinéma, art « réaliste » par essence (sans vouloir jouer les copistes zélés de Bazin). Vian, comme d'autres écrivains (Roussel, Lautréamont, Sade, Breton...), me paraît totalement impossible à adapter fidèlement à l'écran.

 

Reste que Gondry s'en tire quand même honorablement grâce au foisonnement de son imagination et de ses bricolages. J'aime beaucoup la parti-pris du cinéaste de jouer sur une note très enjouée au départ (univers très coloré et fantaisiste, avec l'apparition assez savoureuse d'Alain Chabat) pour assombrir peu à peu tous les éléments de son film et finir en noir et blanc. Il y a des idées visuelles très fortes (qui étaient d’ailleurs déjà présentes chez Vian) comme ce parti-pris de rétrécir l'espace à mesure que la maladie de Chloé se développe. Et ces murs qui se rapprochent et serrent la poitrine de Colin lorsqu'il apprend la nouvelle resteront une image très forte.

De la même manière, la séquence finale (que nous ne révélerons pas) est d'une beauté assez déchirante, laissant enfin affleurer une émotion que le spectateur aura eu du mal à ressentir auparavant...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 26 avril 2013 5 26 /04 /Avr /2013 15:09

The grandmaster (2013) de Wong Kar-Waï avec Tony Leung, Zhang Ziyi

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En découvrant The grandmaster, le dernier film du grand Wong Kar-Waï, je me suis surpris à penser à Chicago de Rob Marshall, ce qui n'est jamais très bon signe. Quel rapport, allez-vous me demander et pourquoi un rapprochement aussi incongru ?

Tout simplement parce que ces deux films se veulent des espèces de relectures néo-classiques de genres tombés en désuétude : la comédie musicale pour Chicago, le film de kung-fu pour The grandmaster. Or ce qu'il y a de particulièrement raté dans Chicago, ce sont les scènes de danse où un montage haché et tonitruant tentait de masquer l'incapacité des acteurs à danser (si Richard Gere était Fred Astaire, ça se saurait!) et du cinéaste à orchestrer de véritables chorégraphies et à imprimer un rythme aux morceaux musicaux.

Toutes proportions gardées (le film de Wong Kar-Waï est très supérieur à celui de Marshall), on retrouve ce problème dans The Grandmaster. Le cinéaste peine à mettre en scène les combats de kung-fu et procède à un découpage tellement chichiteux (ralentis, inserts décoratifs...) qu'il n'arrive jamais à donner une dimension chorégraphique à ces séquences. L'ouverture du film me semble particulièrement ratée mais c'est peut-être dans un passage plus anodin que se lit l'échec du film. A la fin de l’œuvre, Wong filme un personnage en train de s'entraîner et d'enchaîner quelques mouvements de kung-fu. Or au lieu de se concentrer sur ces enchaînements et la beauté des gestes, il préfère laisser glisser sa caméra sur une branche de cerisier en fleurs. Ce petit détail révèle les limites du projet : le caractère abstrait et éthéré de la mise en scène du cinéaste peine à s'accorder avec la dimension physique, concrète et chorégraphique du kung-fu.

De ce point de vue, la mise en forme des combats est beaucoup plus percutante dans des films comme Tigre et Dragon d'Ang Lee ou Kill Bill de Tarantino, sans parler des classiques du genre signés Chang Cheh ou Liu Chia-Liang. Il manque également la dimension ludique de ces films. Wong Kar-Wai, en se concentrant sur le problème de la succession d'un maître du kung-fu qui est parvenu à unifier les techniques du nord du pays et celles du sud, propose une approche assez sérieuse du genre et tente une fresque sur l'histoire de cet art martial. Le problème, c'est que la mise en scène (je parle surtout du découpage beaucoup trop saccadé) ne parvient jamais à nous montrer la spécificité des différentes techniques (alors que je comprends la technique du Zui Quan -poing ivre- dans Combats de maître avec Jackie Chan) et ne laisse voir que des fragments d'individus se tapant dessus.

 

Malgré cette dimension ratée, The grandmaster n'est pas un film totalement négligeable. Wong Kar-Waï parvient même à nous séduire lorsqu'il revient à ses fondamentaux : la fuite du temps, la mélancolie. On devine que son ambition est de réaliser, à l'échelle de la Chine, une sorte de remake d'Il était une fois en Amérique de Léone (il a d'ailleurs recours à la musique de Morricone). Cette dimension mélancolique permet au cinéaste de nous offrir quelques jolis moments, notamment une superbe rencontre entre Tony Leung et Zhang Ziyi, toute simple (un champ/contrechamp qui nous reposerait presque de toutes les afféteries esthétiques du film!) où le charme du romantisme exacerbé du cinéaste opère et rappelle (enfin!) ces sublimes chefs-d’œuvre que sont In the mood for love et 2046.

 

Si on le compare au tout-venant des sorties hebdomadaires, The Grandmaster mérite bien évidemment le détour. Mais venant d'un cinéaste aimé comme Wong Kar-Waï (qui avait déjà touché au kung-fu dans Les cendres du temps, qui n'est d'ailleurs pas le film que je préfère de l'auteur), on ne peut pas s'empêcher d'être un peu déçu. Comme s'il était passé à côté de son sujet, par excès de style et de sérieux...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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