Vendredi 4 mai 2012 5 04 /05 /Mai /2012 12:14

Cinéma et Peinture (2011) de Joëlle Moulin (Citadelles & Mazenod. 2011)

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En s'intéressant aux liens qui unissent le cinéma et la peinture, Joëlle Moulin aborde un beau mais (très) vaste sujet. Une simple définition du propos comporte de nombreuses difficultés : s'agit-il d'évoquer les « biopics » de peintres à l'écran (du Van Gogh de Pialat au Klimt de Ruiz en passant par Les fantômes de Goya de Forman) ou de ces films évoquant des figures d'artistes en projetant les spectateurs au cœur de leurs toiles (je pense à La ronde de nuit de Greeanaway ou au récent Bruegel, la croix et le moulin) ?

S'agit-il de se concentrer sur la façon dont les cinéastes ont filmé le geste de peindre, que ce soit sous la forme du documentaire comme Clouzot dans Le mystère Picasso ou de la fiction comme Jacques Rivette avec sa Belle noiseuse ?

Mais il peut exister encore bien d'autres manières d'aborder ce sujet : comment les tableaux s'invitent au cœur des films (c'est particulièrement flagrant chez Godard mais n'oublions pas Rohmer utilisant Mondrian dans Les nuits de la pleine lune pour exprimer la froideur et la désincarnation de l'univers qu'il décrit) ou comment les cinéastes s'amusent à reproduire de véritables tableaux vivants (Godard dans Passion ou Sokourov dans Mère et fils). D'une manière générale, un courant pictural peut également influencer un certain nombre de films, que ce soit l'impressionnisme (qui irrigue les films des frères Lumière ou ceux de Renoir), l'expressionnisme qui a tant influencé le cinéma allemand des années 20 ou encore le cubisme (voir Godard).

Il faudrait aussi ne pas oublier les cinéastes qui, à la manière des peintres, utilisent leur art pour réaliser leurs « autoportraits » (Eastwood, Allen, Moretti, Monteiro...) et les films où les tableaux deviennent de véritables « personnages », que ce soit chez Hitchcock (Vertigo), Lewin (Le portrait de Dorian Gray), Preminger (Laura) ou Fritz Lang (La femme au portrait)...


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Kim Novak dans Vertigo (Hitchcock)

 

Cette multiplicité des approches possibles explique sans doute le sommaire un peu disparate de l'ouvrage de Joëlle Moulin. Si on devait lui adresser un petit reproche, ce serait cette manière qu'elle a de réduire le thème à un catalogue sans chercher à tirer un fil directeur. Du coup, certains chapitres, aussi passionnants soient-ils, paraissent un peu arbitraires : pourquoi se pencher particulièrement sur Van Gogh au cinéma plutôt qu'un autre, surtout lorsque les trois approches de l'artiste sont radicalement opposées (romancée chez Minelli, « réaliste » chez Pialat qui s'intéresse moins au peintre qu'au statut d'artiste ou onirique chez Kurosawa) ? Pourquoi choisir « Edward Hopper dans quelques films » plutôt que Rembrandt ou Georges de la Tour ?

 

Cet arbitraire, on le retrouve également dans le « corpus » des films étudiés. Sans doute plus spécialiste de peinture que de cinéma, l'auteur néglige totalement certaines œuvres (Rohmer, Rivette, Sokourov...) et, inversement, en glorifie certaines de manière un peu exagérée (beaucoup de place accordée à Robert Redford qui n'a pourtant pas l'étoffe d'un grand cinéaste).

Et pour terminer avec ces quelques réserves, le caractère hétéroclite de ces chapitres fait que certains paraissent un peu plus faibles au niveau de l'analyse (les réflexions sur les œuvres d'Eastwood et Woody Allen à l'aune de l'autoportrait sont assez plates et ne vont pas bien loin).

 

Ces limites posées, l'ouvrage se révèle quand même fort intéressant. D'abord parce qu'il est absolument superbe. Personne n'ignore la qualité des « beaux livres » estampillé Citadelles & Mazenod mais, une fois de plus, c'est un régal. Les reproductions de tableaux et d'images de films sont magnifiques et la mise en page met fort bien en valeur les interactions entre la peinture et le cinéma.

Ensuite, parce que certains chapitres se révèlent fort pertinents et offrent un regard sur le cinéma original. Celui intitulé « Le style au cinéma » est particulièrement réussi et Moulin montre fort bien comment l'impressionnisme a irrigué le cinéma de Renoir, comment l'expressionnisme a influencé le cinéma allemand avant de gagner Hollywood (elle s'inscrit dans la lignée de Pierre Berthomieu pour souligner l'influence de William Cameron Menzies qui imposa ce style dans de grosses productions comme Autant en emporte le vent).

Ne connaissant pas beaucoup la « Hudson River School », j'ai lu avec enthousiasme ce sous-chapitre évoquant avec beaucoup de pertinence l'influence de ce courant pictural sur le cinéma de Ford et Lynch. Associer Rothko à La prisonnière du désert n'était pas forcément une évidence mais la démonstration est ici fort probante.

Très réussies sont également les parties qui abordent les thématiques du cinéma japonais (les signes de la modernité chez Ozu, par exemple) et celle qui traite de l'influence considérable du peintre Edward Hopper sur les cinéastes (Wenders bien sûr, mais également Woody Allen et Hitchcock).

 

Dans l'ensemble, l'ouvrage se lit avec beaucoup d'intérêt. Joëlle Moulin ne parvient pas totalement à délimiter les contours de son sujet mais son essai constitue une approche stimulante pour un domaine qu'il reste à explorer...

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Jacques Dutronc dans Van Gogh (Pialat)

 

NB : Autour de ce thème, je conseille chaleureusement l'excellent dossier du Ciné-Club de Caen.

Par Dr Orlof - Publié dans : Livres
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Jeudi 3 mai 2012 4 03 /05 /Mai /2012 17:10

Ce qu'il restera de nous (2011) de Vincent Macaigne avec Thibault Lacroix, Laure Calamy

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Je devais vous parler aujourd'hui d'un programme de courts-métrages mais, malheureusement, une défaillance technique ne nous a pas permis de voir Le marin masqué de Sophie Letourneur. Du coup, il ne sera question que de Ce qu'il restera de nous de Vincent Macaigne, homme de théâtre et comédien qu'on a pu admirer chez Guillaume Brac (Un monde sans femmes) et qui s'est déjà taillé une petite réputation de cinéaste en remportant le grand prix du festival de Clermont-Ferrand cette année.

 

Sur le papier, ce moyen-métrage n'a rien de follement exaltant puisqu'il raconte la confrontation douloureuse de deux frères à la mort de leur père. Le côté « théâtral » du film fait également frémir dans un premier temps, lorsqu'on écoute Thibault éructer un monologue où il exprime sa vision nietzschéenne du monde. Mais très vite, on se rendra compte que Macaigne parvient fort bien à « dépasser » le théâtre : non pas en optant pour un naturalisme rance mais en parvenant à transfigurer la matière théâtrale par un excès qu'il pousse au paroxysme, frisant parfois l'hystérie (on pense un peu aux psychodrames de Doillon ou de Zulawski).

Il y arrive également par un sens déjà très affirmé du cadre : format 4/3, géométrisation des plans, utilisation de la profondeur de champ... Si l'image n'est pas toujours parfaite (les limites du mini-DV), Ce qu'il restera de nous témoigne déjà d'un véritable sens de l'espace et des durées.

 

Pour ce qui est du « fond », Macaigne nous livre une œuvre très noire qui montre comment un événement tragique à un moment donné de la vie (la mort du père) peut réduire des vies en miettes . Ce qu'il restera de nous est un film de ruines, à l'image de cette vieille R5 que Thibault a brûlée et dont il enterre de manière pathétique le pot d'échappement dans le jardin familial. Le film évoque donc tout cela : les ruines d'une enfance définitivement enfouie, les ruines d'une famille qui se déchire sans doute pour la dernière fois (la rupture entre les deux frères semble irrémédiable), la ruine des illusions et des espoirs de jeunesse (devenir pianiste pour Anthony tandis que Thibault, artiste visiblement raté, continue de peindre), ruine d'un couple en piteux état (celui d'Anthony et Laure) après la mort du père...

Ces thèmes, le cinéma français les a souvent traités pour ne pas dire ressassés. Mais c'est là que la théâtralité à laquelle Macaigne a recours s'avère payante.

 

Ce qu'il restera de nous est structuré autour de quatre grands monologues : deux de Thibault (qui s'adresse dans un premier temps à un ami puis, dans la cave, à son frère), un (très cru) d'Anthony dans la voiture où l'écoute Laure et enfin, la longue tirade désespérée de Laure.

En se focalisant sur cette logorrhée, Vincent Macaigne se place dans le sillage de Jean Eustache et de sa Maman et la putain (le monologue de Laure m'a un peu fait penser à celui de Françoise Lebrun) : il transcende le naturalisme, frise une certaine hystérie surjouée mais parvient, en épuisant à fond ses figures, à faire surgir une vérité humaine d'autant plus bouleversante que derrière les orages les plus violents perce parfois un petit rayon de soleil (le baiser dans la voiture à la fin du film est beau à pleurer).

 

Ce qu'il restera de nous n'est pas un film confortable et se reçoit davantage comme un uppercut en plein estomac que comme un « objet gentil ». Que reste-t-il de ces vies en miettes ? Plus grand chose, sans doute.

« Je n'ai plus de force », hurle Laure à Anthony : le film n'en manque pas pourtant et son élégance est de parvenir à ne pas se complaire dans la noirceur la plus totale.

 

C'est donc avec impatience qu'on attend un nouveau film de Vincent Macaigne...

 

 

A lire également : Une belle analyse chez l'ami Vincent

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Mercredi 2 mai 2012 3 02 /05 /Mai /2012 18:02

Georges Méliès (30 films)

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Puisqu'il a été question il y a peu des frères Lumière, je vous propose de poursuivre en toute logique notre exploration des débuts du cinématographe avec Georges Méliès. Il est toujours de bon ton d'opposer aux « documentaires » de Louis et Auguste Lumière les fictions de Méliès. Or les choses ne sont pas aussi simples que cela.

On sait que les Lumière considéraient le cinématographe comme « une invention sans avenir » et qu'ils ont toujours mis en valeur la dimension scientifique (et non « artistique ») de leur bébé. Ce qu'invente Méliès, c'est moins la « fiction » que la notion même de « spectacle cinématographique ». Le cinéma ne permet plus seulement de reproduire le mouvement du monde : il peut donner lieu à des récits et matérialiser les rêves les plus fous. Ceci dit, on aurait tort de déduire de ce postulat que Méliès fut l'inventeur du langage cinématographique (il n'est pas Griffith) : il se contenta (mais c'est déjà énorme) de transposer à l'écran son univers de forain génial.

Mais n'anticipons pas.

 

D'un point de vue purement « formel », l’œuvre de Méliès ne se distingue pas réellement de l’œuvre des Lumière. Dans les deux cas, il n'est pas encore question de « plan » mais de « vues » pour les inventeurs lyonnais et de « tableaux » pour le magicien de Montreuil.

On ne sera donc pas surpris que la première réalisation de Méliès (Une partie de carte -1896) soit une simple « vue » tournée dans le jardin du cinéaste et une espèce de « remake » de Partie d'écarté ...des frères Lumière !

Un des grands intérêts de ce DVD, c'est de montrer que Méliès ne fut pas seulement un génial bricoleur de fantaisies. Il tourna quelques films « réalistes », notamment ses fameuses « reconstitutions » comme Le sacre d'Edouard VII (1902) ou L'affaire Dreyfus (1899). Ces films, plutôt ennuyeux, se révèlent très inférieurs aux vues Lumière. D'une part, parce que l'esthétique du tableau est assez figée (frontalité des plans d'ensemble, mouvements assez artificiels dans le cadre, entrées et sorties de champs toujours identiques par la gauche ou la droite de l'écran) et relève d'une sorte de « théâtre filmé ». A l'inverse des frères Lumière, ces films n'enregistrent aucune « vie » et ne présentent pas un grand intérêt du point de vue « archivistique ».

Le seul intérêt de ces films « réalistes » de Méliès sont une crudité parfois étonnante : un suicide dans L'affaire Dreyfus ou une décapitation dans Les incendiaires (1906), mélodrame sans véritable souffle.

 

Méliès fut également très attiré par la comédie et certaines de ses œuvres peuvent apparaître comme de véritables précurseurs au cinéma burlesque. Des films comme Une chute de cinq étages (1906), Les malheurs d'un photographe (1908), Il y a un Dieu pour les ivrognes (1908) ou encore La cardeuse de matelas (1906), avec leur rythme endiablé et leurs innombrables courses-poursuites relèvent déjà pleinement du genre. Sauf que ce qui fera le génie du cinéma burlesque américain tient autant aux performances des acteurs à l'écran qu'à un véritable sens de la mise en scène qui n'existe pas encore chez Méliès. Ces comédies se réduisent le plus souvent à des gesticulations dans un même tableau. Si l'accumulation est plaisante, ces films ont plutôt mal vieilli et seul leur aspect « archéologique » leur confère un certain charme.

 

Je n'apprendrai rien à personne en écrivant que le génie de Méliès tient avant tout à ses fantaisies. Magicien et forain d'origine, l'artiste prolonge par les moyens du cinématographe ses tours d'abord joués pour la scène. Mais ce faisant, il invente aussi les effets-spéciaux au cinéma et parvient, plus d'un siècle après, à nous éblouir par la virtuosité de ses trucs. Ses films les plus époustouflants sont ces bandes très courtes où il expérimente tous les trucages imaginables : surimpressions (le très joli Les affiches en goguette de 1906 où les publicités prennent vie), substitutions par arrêt et reprise de la caméra (voir le très réussi Déshabillage impossible (1900)). Des films comme Un homme de tête (1898) ou Le mélomane (1903) sont à la fois des prodiges techniques (Méliès multiplie les surimpressions et « décapite » sa propre tête 6 ou 7 fois) et de purs chefs-d’œuvre de drôlerie. Dans le même genre féerique, Le chevalier mystère est incroyablement beau et poétique.

Il paraît normal qu'un homme épris à ce point de merveilleux se soit penché sur l'adaptation de la mythologie (le très habile L'île de Calypso ou Ulysse et le géant Polyphème -1905 qui condense en un peu plus de trois minutes trois épisode de l'Odyssée d'Homère) ou de contes de fée. Oublions les deux adaptations de Cendrillon (1899 et 1912) que je trouve assez plates pour saluer l'excellent Barbe-bleue (1901) ou l'imaginaire visuelle de Méliès fait merveille.

 

Dans cet univers de fantaisie, le cinéaste croise également l'exotisme (Le fakir de Singapour -1908-) et un personnage récurrent dans son œuvre : le diable (qu'il incarne souvent lui-même). Si l'on peut se dispenser des 400 farces du diable (1906), beaucoup trop long (plus de 17 minutes) ; on est saisi par la grâce du Chaudron infernal (1903), splendide féerie coloriée à la main, image par image, par Méliès ou par le rythme effréné de Sorcellerie culinaire (1904).

 

Adapté de l’œuvre de Jules Verne, Le voyage dans la lune (1902) reste le film le plus célèbre de Méliès. C'est un chef-d’œuvre, bien évidemment mais on peut aussi y déceler ce qui a un peu vieilli dans ce « cinéma primitif ». Pour ma part, je trouve les premiers tableaux assez ratés : Méliès restant prisonnier de cette esthétique théâtrale du cinéma des débuts : plans d'ensemble montés sans véritables raccords, gesticulations des personnages dans le cadre. Dès que les savants sont propulsés dans l'espace et que leur fusée vient se planter dans l’œil de la lune (une des images les plus célèbres de toute l'histoire du cinéma), la fantaisie débute vraiment et le film devient génial. D'une part parce que les trucages conservent leur pouvoir de fascination mais également parce que cette accumulation d'étoiles se transformant en femmes, de surimpressions, d'escamotages donnent au film une véritable dimension poétique.

 

Méliès tentera de renouveler l'exploit en tournant en 1912 une Conquête du pôle assez fastidieuse et dénuée de cette magie originelle. D'une manière générale, le cinéaste devient assez laborieux lorsqu'il tourne des films plus longs (Cendrillon ou la pantoufle merveilleuse, Les 400 farces du diable...) alors qu'il est admirable sur des bandes très courtes.

 

Sur les quelques 500 films que Méliès a tournés, on en a retrouvé désormais à peu près la moitié. Ces 30 films édités en DVD (avec des bonus intéressants, comme cette rencontre de Franju avec André, le fils de Méliès) sont une excellente entrée en matière pour se familiariser avec l’œuvre d'un des grands magiciens du septième art...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 09:17

Cinématon 1771-1800 (1995-1996) de Gérard Courant

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Robert Hue Cinématon n°1776

 

Qu'on le veuille ou non, les Cinématons sont aussi un témoignage précieux sur leur époque. En découvrant cette série de portraits tournés à La Courneuve à l'occasion de la « fête de l'Huma » après la « série rouge », je me suis dit que Gérard Courant était parvenu à saisir quelque chose de cet « homo festivus » très lucidement décrit par Philippe Muray.

Ce dont témoignent ces films, à travers notamment l'arrogance « nouveau riche » d'un Karl Zéro ou les pathétiques exhibitions branchouilles d'un Royer ou d'un Séguret ; c'est de cette normalisation de la subversion, de cet anticonformisme domestiqué dont Canal + fut le fer de lance.

A La Courneuve, Courant accentue ce sentiment de se retrouver dans une période « post-historique » où la véritable critique a depuis longtemps déserté et où l'on croise un certain nombre de ceux passés sans vergogne « du col Mao au Rotary » pour citer le grand Guy Hocquenghem (à lire ici), convertis désormais au festivisme et aux revendications partielles (n'est-ce pas, Roland Castro?).

 

Dans le genre, ça commence très fort avec Jacques Gaillot (n°1771). Mes lecteurs de moins de 30 ans ne se souviennent sans doute pas de ce sinistre évêque médiatique qui s'illustra en prenant des positions relativement « progressistes » par rapport à l’Église (soutien aux homosexuels, éloge du préservatif, etc.). D'une certaine manière, Gaillot fut au catholicisme ce que Mélenchon est aujourd'hui au stalinisme orthodoxe : une version « light », « moderne » ; donnant aux vieilleries les plus décrépites un vernis respectable et séduisant d'un point de vue médiatique.

Dans le même genre, il faut citer Robert Hue (n°1776), avatar postmoderne du stalinisme version nain de jardin. Comme ses confrères politicards (Cf. Jack Lang), notre bonhomme est mal à l'aise dans la mesure où il ne bénéficie pas du son pour pouvoir mentir !

Mais n'est-ce pas en Didier Daenincks (n°1775) que se mesure le mieux la mort de cette Gauche reconvertie à une unique lubie : la lutte antifasciste et anti-Le Pen ? Que « DD la donneuse, cette ordure de stal mouchard et frustré » [Thierry Marignac] présente à la caméra de Courant toute sorte de papiers (permis de conduire, carte d'électeur, carte d'identité...) n'étonne pas du tout de la part de quelqu'un qui n'a cessé de jouer les inquisiteurs et de ranger les individus dans des cases. Si vous n'êtes pas encarté comme DD, vous êtes un nazi en puissance à éliminer !

Finalement, ce qui résume bien cette récupération de la contestation par le Spectacle, c'est peut-être ce t-shirt de Che Guevara qu'arbore Messaoud Hattou (n°1777) : la révolte est devenu une marchandise et un produit publicitaire !

 

Par chance, le cinéaste ne va pas filmer que des individus de cet acabit. Le cinéaste Jacques Maillot (n°1773), très souriant, paraît beaucoup plus sympathique. Et c'est avec un grand plaisir qu'on croise le chemin d'André S. Labarthe (n°1778). Le réalisateur s'est séparé de son chapeau mais parvient à dégager une présence assez puissante en ne faisant pourtant rien à part tirer sur sa cigarette. On songe, dans le même genre, au Cinématon de Godard.

 

La fin du séjour à La Courneuve se révèle un peu plus lassant dans la mesure où les modèles ne font rien et défilent sur un fond blanc-bleu pâle toujours identique. Tout au plus pouvons-nous citer le rougissement de l'architecte Jean-Michel Daquin (n°1784) et les sautes d'image qui rendent le portrait de Céline Narcel (n°1790) assez intéressant.

 

Sur sa lancée, Gérard Courant va nous offrir quelques très jolis Cinématons. Mon préféré, c'est sans aucun doute celui du cinéaste Jacques Richard (n°1791) (dont le dernier film n'est malheureusement pas sorti à Dijon). L'auteur de Rebelote pose devant la Cinémathèque et descend vers la porte d'entrée qui se situe plus bas (la caméra est placée en haut d'un escalier). Il remonte lesdits escaliers, sort du champ (laissant au spectateur le loisir de contempler une véritable « vue Lumière ») et réapparaît...derrière la porte d'entrée avec des bobines de pellicules à la main. Il répétera ce petit manège plusieurs fois, jouant avec bonheur sur l'échelle des plans (on passe du gros plan au plan d'ensemble) et la profondeur de champ...

 

Le Cinématon de l'écrivain Maryse Condé (n°1793) se révèle aussi très beau dans la mesure où l'image est totalement surexposée. Du coup, notre modèle disparaît parfois totalement dans un halo éclatant de blancheur. Le reste du temps, alors qu'elle consulte un livre sur la peinture, son visage est nimbé dans cette lumière qui lui donne un aspect aussi primitif (on se croirait chez Griffith) que fantomatique.

 

C'est désormais un classique mais il faut citer le cas de Jérôme Amimer (n°1794) qui dégaine sa caméra Super 8 et se livre, une fois de plus, à un duel filmé avec Gérard Courant.

Le dessinateur Trez (n°1796), quant à lui, paraît plus concentré et montre beaucoup d'application à dessiner... une main tenant un stylo-feutre.

 

Nous disions la dernière fois que les Cinématons érotiques étaient terminés. Cela n'empêche pas le sexe de revenir par une autre porte. Ainsi, le cinéaste et Morlock Guy Pezzetta (n°1797) frise la crise d'apoplexie en feuilletant une revue porno qu'il présente parfois à la caméra. Après vérification, cela ne nous a pas vraiment étonné puisque Pezzetta fut assistant réalisateur sur de nombreux films X (la plupart signés James H Lewis alias Gilbert Roussel ou Jean Desvilles alias Georges Fleury) et qu'il assista également... Jess Franco sur son polar sexy Kiss me killer (une production Eurociné qui nous aimerions beaucoup découvrir!).

 

Enthousiaste, le comédien Jacques Penot (n°1798) montre divers d'objets à l'écran : un globe terrestre, de vieux albums photos, une plaque de rue etc. A l'inverse, Laure Adler (n°1799) impose une présence marmoréenne et elle ne consent à bouger que pour boire son café. La très légère contre-plongée accentue son allure glaciale.

Pour terminer, la chorégraphe Bianca Li (n°1800) commence par se barbouiller la figure en passant ses mains sur son maquillage. Puis elle enlève ses faux cils, sa perruque et se « recoiffe » frénétiquement.

C'est sur ce portrait agité que se termine l'étape du jour.

To be continued...

Par Dr Orlof - Publié dans : Cinémarathon
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Jeudi 26 avril 2012 4 26 /04 /Avr /2012 11:52

Cinématon 1741-1770 (1995) de Gérard Courant

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Sandrine Bonnaire Cinématon n°1742

 

Même si à ce stade de mon parcours il paraît encore un peu prématuré de tirer des conclusions sur Cinématon l’œuvre complète, il me semble néanmoins que les années 80 constituèrent une sorte d' « heure de gloire » du film. C'est avant le numéro 1000 que se trouvent les portraits les plus célèbres et la plus importante densité de « personnalités ». Pourtant, il faut se défier de tout jugement définitif. Primo, parce que les portraits de « stars » ne sont pas systématiquement les plus beaux. Secundo, parce que la série que j'ai découverte hier fut sans doute l'une des plus intenses depuis ce fameux cap du numéro 1000.

 

S'il fallait choisir un Cinématon emblématique du film, on opterait sans aucun doute pour celui de Sandrine Bonnaire (assurément le plus célèbre avec celui de Godard). Si tout le monde a encore en mémoire les traits souriants et juvéniles de l'actrice en 1982, on oublie trop souvent que Gérard Courant l'a filmée à nouveau treize ans plus tard (n°1742). Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est la similitude des deux portraits. L'actrice paraît dans un premier temps plus mature et pose de façon plus « professionnelle ». Mais ce masque sobre se craquelle rapidement lorsqu'elle nous offre son merveilleux sourire. On retrouve alors l'adolescente de 15 ans et ce deuxième portrait s'avère (presque) aussi frais que le premier.

 

Face à une telle présence, on en oublierait presque le beau portrait du cinéaste Bernard Queysanne (n°1743), surtout connu par les cinéphiles pour avoir coréalisé l'homme qui dort en compagnie de Georges Perec. Avec sa grande barbe blanche, il apparaît ici comme un patriarche serein. De la même manière, elle effacerait presque des mémoires le pourtant très amusant portrait de la cinéaste tchèque Jana Bokova (n°1745), auteur de nombreux documentaires. Si ce film est assez amusant, c'est que l'on voit souvent Gérard Courant entrer dans le cadre (ce qui est assez rare) pour lui servir du champagne et l'embrasser.

 

Après ces débuts fracassants, nous arrivons à ce que j'appelle la fameuse « série rouge » du cinéaste. Toujours à l'aide de son complice Alain Burosse, il participe en cette chaude soirée du 22 juin 1995 à une « nuit » organisée par la chaîne Canal+ au Bataclan. Burosse a aménagé un studio à l'écart pour que Courant puisse tourner ses Cinématons. Réalisés sur un fond rouge (sauf un), aucun ne sera banal.

 

On commence avec l'actrice de films pornos Elodie (n°1746) (aka Elodie Chérie) qui entame un strip-tease devant la caméra. En trois minutes et des poussières, elle parviendra à exhiber sa plantureuse poitrine mais le clap de fin tombera avant qu'elle ait pu défaire sa ceinture. Si ce film est intéressant, c'est qu'il s'agit, sauf erreur, du dernier Cinématon « érotique » à ce jour.

Deux hypothèses me sont venues à l'esprit pour expliquer cette soudaine désaffection pour le « genre ».

D'abord parce qu'en 1995, la vidéo a pris son envol et s'est considérablement démocratisée. Il est donc beaucoup plus facile de se filmer sous toutes les coutures (Cf. le succès qu'allait bientôt emporter le « porno amateur ») et on peut supposer que les individus, plus soucieux de leur image, ne sont désormais plus prêts à l'offrir gracieusement au cinéaste (il est d'ailleurs symptomatique que la dernière à montrer son corps soit une fille habituellement payée pour ça!). Ensuite, et toujours dans le même ordre d'idée, va se poser le problème de la diffusion et de la visibilité. Lorsque Cinématon était une œuvre marginale, parfois projetée dans quelques festivals spécialisés, cela ne prêtait pas à conséquence d'exhiber son corps. Avec la domestication des images et, a fortiori aujourd'hui, la possibilité de tout diffuser tout de suite via Internet ; il paraît logique de voir les modèles de Courant réfléchir davantage aux implications de leur portrait. C'est pour cette raison que je reste persuadé qu'il n'y aura plus jamais (à l'exception éventuelle de « professionnels » dans le genre) de Cinématon érotique...

 

Au cours de cette « série rouge », nous allons pouvoir découvrir pas moins de quatre jeunes cinéastes qui finiront par se faire un nom dans le paysage du 7ème art français. Le plus fameux, c'est bien évidemment Gaspar Noé (n°1749) qui semble profiter de son film pour se détendre et afficher un visage parfaitement serein (sourire radieux, bras écartés et mains derrière la tête). Quelques minutes de douceur dans un monde de brutes !

Juste après, c'est au tour de Lucile Hadzihalilovic (n°1750) de passer devant la caméra de Courant. L'auteur de La bouche de Jean-Pierre et d'Innocence joue également la carte de la sobriété, affichant de temps en temps un immense sourire.

 

Je crois l'avoir déjà dit mais un Cinématon est parfois très révélateur de ce que peut-être (ou pas) un grand cinéaste. Ceux qui maîtrisent parfaitement leur art savent très bien qu'il est inutile d'en faire trop et que la sobriété est souvent beaucoup plus payante. Si l'on mesure le talent des réalisateurs à cette aune, on comprendra alors pourquoi Jan Kounen (n°1751) est un très mauvais cinéaste. Son Cinématon est à l'image de son œuvre : tapageur et épileptique. L'auteur de Dobermann (l'un des plus mauvais films jamais tournés en France) et de 99 francs ne tient pas en place : il grimace, montre sa chaussure, s'agite, se lève et s'approche de la caméra (l'écran devient noir), remue les doigts devant l'objectif... Bref, c'est épuisant. Notons par ailleurs que Kounen est le seul de la série à n'avoir pas été filmé sur fond rouge. On imagine que cela l'aurait encore plus excité !

 

Enfin, le dernier cinéaste à apparaître est Nicolas Boukhrief (n°1754) qui commence par enlever son pantalon et son t-shirt avant de débuter un long monologue (que nous n'entendrons pas, bien entendu, puisque le film est muet) devant la caméra. On sait que l'auteur de Va mourire et Cortex fut critique à Starfix avant de débuter à la réalisation. La transition est donc toute trouvée pour évoquer les portraits des deux critiques embarqués dans cette « série rouge ».

Le premier est Michel Marie (n°1752) qui reste impassible en se contentant de tirer sur sa cigarette. En revanche, Olivier Séguret (n°1756), filmé en toute fin de soirée (il ne devait pas être loin de 4h du matin) semble totalement cuit et imbibé d'alcool.

Si les cigarettes et l'alcool demeurent des classiques dans Cinématon, Michel Royer (n°1755) innove en se confectionnant un gros pétard sur lequel il finira par tirer.

 

Royer, c'est un peu le pur produit de ces « années Canal ». On retrouvera d'ailleurs deux autres représentants de cet esprit avec les portraits d'Agnès Michaux (n°1747), écrivain et alors chroniqueuse à Nulle part ailleurs, qui se gratte convulsivement ; et celui de Karl Zéro (n°1748) qui fait un peu parvenu avec ses lunettes de soleil et sa cigarette au bec.

 

Enfin, il ne faut pas oublier dans cette série la comédienne Florence Thomassin (n°1753) qui semble crever de chaud et qui affiche de nombreuses émotions sur son visage délicat : d'abord une sorte de béatitude, suivie d'une certaine crainte avant d'arborer un sourire amusé. Le résultat est très beau.


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Gaspar Noé Cinématon n°1749

 

Après un tel enchaînement, difficile de rebondir et on trouvera presque banal le « duel » filmé auquel se livre le cameraman Laurent Fabioux (n°1757) avec Gérard Courant.

 

Et pourtant, le cinéaste va à nouveau nous offrir une belle série en se rendant en septembre à la Fête de l'Humanité à La Courneuve. Mais afin de garder quelques cartouches pour la prochaine fois, je vous épargne aujourd'hui les réflexions qui me sont venues après ces deux séries, d'autant plus que la seconde se poursuivra lors de notre prochaine étape. Tout au plus puis-je vous signaler que nous avons croisé l'architecte passé sans vergogne du maoïsme au mitterrandisme Roland Castro (n°1764) (il a un vague air du « vieux » Belmondo, trop bronzé pour être honnête!) et le philosophe marxiste Jean-Paul Dollé (n°1765) qui en fait des tonnes en passant ses mains boudinées sur son visage et sa longue chevelure blanche.

 

Mais comme je sais ménager le suspense avec un art qui vous laissera, je n'en doute pas, pantois ; je vous donne rendez-vous pour le prochaine étape où Cinématon nous permettra de lancer quelques réflexions sur l'époque et de nous faire quelques ennemis...

Par Dr Orlof - Publié dans : Cinémarathon
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