Désengagement (2007) d’Amos Gitaï avec Juliette Binoche, Jeanne Moreau

 

J’ai un rapport assez particulier à Amos Gitaï. Etant donné que je n’ai pas vu les films qui firent sa réputation (sa trilogie sur les villes israéliennes : Devarim, Yom-Yom et Kadosh), je reste un peu perplexe vis-à-vis de l’enthousiasme que soulève ce cinéaste chez certain.

Je reconnais avoir décelé des qualités dans Kippour (qui ne m’avaient pas empêché aussi de bailler poliment) et Terre promise m’avait plutôt intrigué en bien (il y avait là un réel effort de stylisation). Par contre, Eden me parut fort médiocre et ce Désengagement ne relève pas franchement le niveau.

A la mort de son père, Ana (Juliette Binoche) retrouve son demi-frère Uli venu à Avignon pour l’enterrement. Le testament ouvert, Ana apprend que la fille qu’elle a abandonnée encore bébé en Israël, bénéficie d’une part de l’héritage. Elle décide de partir vers Gaza avec Uli pour retrouver son enfant…

Peut-on tourner un film sans Juliette Binoche aujourd’hui ? Je ne sais pas mais toujours est-il que l’actrice devrait prendre garde à ne pas se laisser figer dans le cadre étriqué d’un certain cinéma d’auteur français l’utilisant comme pur gage de « qualité » (Assayas) ni de devenir une simple marque déposée pour complaire à certain cinéma « de festival » (Haneke, Hou Hsiao-Hsien ou Gitaï).   

J’ai beaucoup aimé cette actrice et c’est pour cette raison que j’ai peine à l’écrire : elle est très mauvaise dans la première partie du film. Loin de chez lui, Gitaï échoue à donner la moindre pertinence à cet enterrement où il convie même une chanteuse lyrique (Barbara Hendricks, sans doute l’estampille « culturelle » d’un film produit par Arte !).

Quand à Binoche, pour rester sur le terrain musical, elle n’est jamais dans le ton. Ou trop haut lorsqu’elle minaude, qu’elle laisse tomber négligemment la bretelle de sa robe noire ou encore lorsqu’elle séduit son demi-frère en lui montrant son corps (diable ! Elle n’arrête pas d’embellir et s’avère presque plus désirable qu’au temps de Rendez-vous !). Ou trop bas quand elle pleurniche soudainement. Bref, Gitaï ne parvient absolument pas à dessiner son personnage (la faute lui incombe plus qu’à l’actrice, à mon sens…).

Deuxième partie, Juliette Binoche se transforme en figurante de luxe à Gaza où Uli fait partie des policiers chargés d’encadrer le retrait des colons de ces territoires. Le film a plutôt tendance à s’améliorer : Gitaï retrouve son style fondé sur de longs plans-séquences et des tableaux de groupes plutôt réussis.

Pourtant, cette deuxième partie ne parvient pas à sauver l’entreprise. Peut-être parce que le spectateur a un peu le sentiment d’assister au déroulement sans surprise du cahier des charges qu’il attend d’un cinéaste israélien « engagé » : un regard « objectif » sur l’actualité (par objectif, entendez que Gitaï offre à la fois le point de vue des forces armées travaillant à expulser les colons de la bande de Gaza, celui des habitants vivant fort mal ce départ forcé et même celui, le temps d’une scène, d’un petit groupe de palestiniens qui sont quand même, dans l’affaire, les véritables expropriés) tempéré par un regard « humaniste » (la ridicule scène d’ouverture dans le train où après une discussion de deux minutes, le juif israélien aux multiples origines embrasse fougueusement la palestinienne domiciliée en Hollande) et unanimiste (comme nous pourrions nous entendre s’il n’y avait pas toutes ces maudites frontières !).

Ajoutez un zeste de mélodrame et le film est cuit !

Je n’ai pas envie de jouer les cyniques dans la mesure où je suis prêt à admettre la sincérité de Gitaï. Mais je trouve que son film a le souffle court et ne donne pas grand-chose à voir de la situation réelle d’Israël aujourd’hui.

Je le redis, certains passages (les retrouvailles entre Ana et sa fille) sont assez beaux et le cinéaste filme plutôt bien les mouvements de foule. Mais Désengagement reste constamment sur le registre du mi-figue, mi-raisin : pas assez « documentaire » pour offrir un point de vue fort et pertinent sur le retrait israélien de la bande de Gaza, pas assez « fiction » pour nous emporter derrière de vrais personnages de cinéma qui, à la manière de ceux de Kusturica dans Underground, auraient pu nous plonger dans les méandres de l’histoire immédiate…

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