L’ivresse du pouvoir (2005) de Claude Chabrol avec Isabelle Huppert, François Berléand, Patrick Bruel, Marilyne Canto, Robin Renucci, Jean-François Balmer

 

 

A moins de revenir d’un long séjour au Venezuela ou de sortir d’une longue période d’hibernation, nul n’est censé ignorer que le dernier film de Chabrol s’inspire de l’affaire Elf et des rebondissements judiciaires de ce feuilleton politico-financier. Si l’on peut s’amuser au petit jeu des correspondances (le groupe ELF devient FMG, soit les lettres suivantes de l’alphabet ; la juge Eva Joly devient Jeanne Charmant-Killman et l’on peut aisément reconnaître les figures de Loïk Le Floch-Prigent ou d’Alfred Sirven) ; on aurait tort d’envisager l’ivresse du pouvoir comme un de ces « film-dossier » dont étaient friands les italiens au début des années 70 (Rosi en particulier). Chabrol n’est pas un redresseur de tort, c’est un entomologiste. Ce qui l’intéresse ici, c’est tout ce que ce scandale peut révéler sur la nature humaine. Son objectif premier est de porter un regard ironique sur cette pitoyable comédie du pouvoir, royaume des apparences et des faux-semblants. En posant sa caméra dans ce panier de crabes, Chabrol se retrouve une fois de plus « au cœur de ce mensonge » qu’il analyse avec une lucidité sans égale au sein du cinéma français. 

 

 

Même si je les aime bien, j’avais émis quelques réserves sur les derniers films du cinéaste. L’histoire passionnelle de la demoiselle d’honneur m’avait paru mal se marier à l’ironie mordante de son univers, la fleur du mal était parfois plombé par un déterminisme un peu trop voyant et j’avais eu un peu de mal avec la distanciation glaciale de Merci pour le chocolat. Cette fois, Chabrol est totalement dans son élément, retrouvant après la cérémonie (ce chef-d’œuvre) cette manière unique d’inscrire par sa mise en scène et son sens du détail les conflits entre les individus, les luttes de pouvoir et les différences de classes. Chabrol reste un cinéaste narratif et, de ce fait, on néglige souvent ses mises en scène qui sont pourtant toujours d’une rare intelligence sans pour autant recourir à des effets voyants.

A ce titre, la séquence d’ouverture est magistrale. On suit Humeau (François Berléand, acteur extraordinaire qui trouve là un de ses plus beaux rôles depuis longtemps) qui quitte son bureau en jonglant entre les coups de fil et les instructions données à ses secrétaires pour régler le problème des vacances des enfants et réserver une chambre d’hôtel. En une scène, Chabrol caractérise son personnage : haut fonctionnaire arrogant et toujours pressé, ton cassant, décoration qui orne sa veste (cette légions d’honneur qu’arborent presque systématiquement tous ces bandits en cols blancs !) et allergie qui le pousse à se gratter frénétiquement. Lorsqu’il sort du bâtiment et va vers sa voiture, la caméra reste dans le hall et filme son arrestation derrière une grande baie vitrée.

Tout l’art de Chabrol est dans cette séquence : rester à la surface des choses (cette vitre qui fait obstacle entre le spectateur et les motifs de l’arrestation) pour mieux ensuite plonger derrière le miroir lisse des apparences. Sauf que Chabrol maîtrise désormais tellement son art qu’il filme conjointement les deux en même temps : la surface du réel et ce qu’elle dissimule. Derrière la douceur feutrée d’un repas ou la succession des interrogatoires se déroulant dans le bureau de la juge, on devine tout ce que cette « comédie humaine » (ça a souvent été dit mais il paraît de plus en plus évident que Chabrol est un grand cinéaste balzacien) dissimule de mensonges, de fraudes (les abus de biens sociaux, les détournements de fonds, les financements occultes des partis politiques…) et de tricheries. Le cinéaste n’a même plus à se livrer à des jeux de massacre (comme dans l’outrancier Folies bourgeoises) ni même à « cloisonner » les univers (comme dans le jubilatoire Masques où après avoir été considéré comme un brave type débonnaire et pacifique, Philippe Noiret se révélait être une pure crapule) : il se contente de quelques détails et de placer les pions sur l’échiquier pour dévoiler petit à petit les règles du jeu. En procédant ainsi, il évite un côté caricatural et manichéen (la juge intègre contre toute la pourriture du monde) et « humanise » ses personnages (dans tous les sens du terme). Il ne s’agit pas de les rendre plus sympathiques mais de montrer tout ce que ces mesquineries, cette cupidité, cet appât du gain et ce goût du pouvoir ont d’humain. Déjà les bourgeois de La cérémonie n’étaient pas antipathiques mais ils trahissaient (par leurs gestes, leur manière de parler…) leur appartenance à un milieu incompatible avec celui d’où venait le duo Huppert/Bonnaire.

 

 

Pour Chabrol, la vérité des arcanes sombres du pouvoir, c’est le jeu. En ce sens, c’est encore à Fritz Lang que le cinéaste se montre redevable (le Mal absolu, le docteur Mabuse, était avant tout un joueur). Il ne se place pas ici sous l’égide de la Loi comme l’aurait fait une « fiction de gauche » ou la plupart des films américains de ce type (exemplairement, Erin Brokovitch de Soderbergh). Dans ces cas-là, il y a  transgression de la Loi et tout l’effort du film consiste à montrer la nécessité de réparer cette faute et de rétablir la Loi. Or, selon Baudrillard « ce qui s’oppose à la loi n’est pas du tout l’absence de loi mais la règle ». Et Chabrol de se placer dans cette optique du jeu. La juge Charmant se trouve dans l’impossibilité de venir à bout de son instruction puisqu’elle oppose l’autorité de la Loi à une Règle qui n’en relève pas. Il faut voir ces moments succulents où témoignent  Balmer et Philippe Duclos (géniaux tous les deux) en expliquant à la juge que « tout le monde fait ça », que « c’est la règle » et que les sommes qui paraissent faramineuses dans ce genre d’affaires ne sont qu’un petit rouage dans un grand Jeu accepté tacitement par tous (c’est d’ailleurs son supérieur qui conseille à Jeanne de prendre un congé !). Alors forcément, il y a des vainqueurs et des perdants (à ce titre, le personnage d’Humeau fait un peu figure de dindon de la farce) mais cela n’empêche pas malheureusement ce jeu de continuer. Lucide, c’est ce que fini par conclure Chabrol.

 

 

Attention, cela ne veut pas dire que le cinéaste renvoie tout le monde dos à dos et sombre dans un cynisme facile très prisé de nos jours (« après tout, c’est comme ça et on ne peut rien y changer ! »). Plus que de la cette juge intègre qu’interprète à merveille Isabelle Huppert (l’actrice qui avait tendance ces derniers temps à s’enfermer dans son image marmoréenne et sa froideur parfois un peu affectée trouve ici un nouveau grand rôle . Elle est superbe de bout en bout), j’ai le sentiment que Chabrol adopte le point de vue du personnage qu’interprète son fils (qui est également un acteur excellent, que cela se sache). Celui ci, neveu de la juge, regarde avec une certaine distance bonhomme tout ce petit monde qu’il connaît bien (il a fréquenté les requins de l’ENA !). Les règles du jeu du pouvoir ne lui sont pas inconnues (il est lui même un passionné de poker et fabrique à ses heures perdues des mots croisés) et il pose sur elles ce regard sarcastique qui est celui du metteur en scène.

 

 

Plutôt qu’une dénonciation fastidieuse, Chabrol nous propose ici une leçon de distance critique, de recul amusé. Disséquer les règles sordides de ces jeux du Pouvoir ne signifie pas les avaliser. Et c’est en ce sens que l’ivresse du pouvoir s’avère également un grand film politique…

 

 

 

 

 

 

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