Mala noche (1985) de Gus Van Sant

 

Poursuivons notre découverte des premières œuvres des grands cinéastes américains du moment. Après De Palma, c’est au tour de Gus Van Sant de voir une de ses œuvres de jeunesse exhumée par les chaînes câblées. Mala noche, tourné en 1985 dans sa chère ville de Portland, est le premier long-métrage de l’auteur de Paranoïd park , une adaptation de l’œuvre autobiographique de Walt Curtis (dont j’ignorais tout), figure de l’underground et de la contre-culture locale (dixit Louis Guichard dans Télérama).

Le personnage principal du film travaille dans une épicerie de nuit et s’entiche volontiers des immigrés clandestins mexicains qui passent dans le coin. Un jour, il tombe amoureux de Johnny, un de ces adolescent mexicains qui se refuse sans arrêt à lui sans pour autant refuser de profiter de son argent…

Comme pour le film de De Palma, le plus intéressant dans Mala noche consiste à pointer les signes qui annoncent le cinéaste que deviendra Gus Van Sant. Outre la ville de Portland qui prend rapidement une autre dimension qu’un simple décor, on repère déjà le goût du cinéaste pour ces jeunes adolescents marginaux qu’il filmera dans Drugstore cowboy ou My own private Idaho. Sa caméra se fait déjà voluptueuse lorsqu’il s’agit de s’attarder sur les corps et les visages de ces jeunes garçons.

De la même manière, on croit percevoir ici ce formalisme exacerbé qui marquera les derniers films du cinéaste, pour le meilleur (Gerry, Elephant) et pour le pire (Last days). Néanmoins, le formalisme de Mala noche renvoie moins aux expérimentations formelles et temporelles récentes du cinéaste qu’à une certaine esthétique « indépendante » alors en pleine expansion aux Etats-Unis (on songe aux premiers Jarmusch).

Peut-être est-ce parce que j’ai vu trop de films indépendants que j’avoue n’avoir pas été très sensible à ce mélange d’esthétique « crade » (les hôtels borgnes, l’univers marginal des clandestins…) et de formalisme léché (le noir et blanc déjà très travaillé, un jeu assez impressionnant avec les éclairages, les halos lumineux mettant soudain en valeur des figures dans l’obscurité…) ; mélange devenu aujourd’hui un véritable lieu commun du cinéma « indépendant ».

Vu 20 ans après, Mala noche a quelque chose d’un peu « chic » qui agace légèrement, même si nous sommes à des coudées au-dessus des films estampillés « Sundance » actuels (des médiocrités du style Smiley face ou Teeth).

Au-delà des quelques tics formels, le film distille une certaine tristesse bien dans le ton des œuvres futures du cinéaste. Le « héros » est un pantin (comme dans l’œuvre de Pierre Louÿs) qui se laisse prendre aux pièges de ses désirs et se fait chaque fois avoir par les jeunes garçons qu’il convoite. La scène où les deux mexicains se jouent de lui et s’éloignent en voiture à mesure qu’il approche est emblématique de ce qu’est le film : une course vaine vers l’amour où l’objet du désir ne cesse de se dérober.

Je le redis une fois en ayant bien conscience de ce que cet argument a de totalement subjectif : j’ai beaucoup de mal à m’identifier aux personnages qui vivent des amours homosexuelles (question que Gus Van Sant aborde de front sans pour autant la « dramatiser » : Walt est pédé, un point c’est tout. Inutile d’en faire un drame ou une affaire d’état : juste une affaire de goût personnel qui n’a besoin d’aucune justification).

A l’instar d’un film comme Happy together (le film qui me touche le moins de Wong Kar-Waï), Mala noche m’a séduit parfois (intellectuellement) mais ne m’a jamais vraiment touché.

J’y ai vu un joli film triste, totalement évanescent, au point que j’ai bien peur de l’avoir totalement oublié d’ici une semaine.  On peut y percevoir le talent naissant d’un cinéaste important et, pour cette simple raison, le film mérite d’être vu; mais on peut aussi trouver le « maniérisme » de Gus Van Sant un peu « froid ».

La froideur pour filmer une histoire d’amour malheureuse, c’est un peu dommage…

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