La frontière de l'aube (2007) de Philippe Garrel avec Louis Garrel, Laura Smet


Je revoyais la semaine dernière Vertigo et l'on me faisait remarquer, à juste titre, que le film d'Hitchcock ne fonctionnait que si le spectateur s'identifiait totalement au personnage interprété par James Stewart (Scottie). Sans cette identification qui permet d'entrer totalement dans le flux maladif de cet hallucinant chant d'amour, il ne reste qu'un film plutôt long, au rythme lent et dépourvu du fameux « suspense » hitchcockien (la résolution de l'intrigue est donnée trois quarts d'heure avant la fin du film).

Le cinéma de Garrel n'a sans doute pas grand-chose à voir avec celui d'Hitchcock (encore que... l'amour absolu pour une image morte, la croyance en un cinéma capable d'invoquer les fantômes...) mais c'est le même raisonnement qui m'est venu à l'esprit en découvrant la frontière de l'aube : si l'on n'est pas sensible à l'univers ultra romantique du cinéaste, à sa croyance en l'amour fou et dévastateur ; il est fort probable que l'on n'adhère absolument pas à son projet. Je ne m'explique pas autrement les sifflets qui ont accueilli ce film à Cannes alors qu'indépendamment de ce que l'on peut en penser, il est d'une très belle facture et qu'il n'a rien de révoltant dans sa forme ou dans son propos. Mais sans doute notre époque est devenue trop cynique pour accepter qu'il puisse encore exister des individus qui placent l'amour au-dessus de tout, jusqu'au suicide...

François (Louis Garrel, d'une remarquable sobriété comparé à ses numéros de singe chez Christophe Honoré) est un jeune photographe qui tombe follement amoureux de Carole, son modèle, une actrice à l'aura mystérieuse (Laura Smet, tout en frémissements, absolument parfaite).

Une fois posé le postulat de cette intrigue sentimentale qui s'avérera aussi intense que douloureuse, Garrel déploie une fois de plus les éléments qui font le prix infini (à mes yeux) de son cinéma. Chacun de ses films peut être vu comme une page arrachée d'un journal intime de poète. Une fois de plus planent sur son dernier opus les fantômes de Nico et de Jean Seberg (comme Carole, elle aurait très bien pu dire qu'elle n'était pas « une star, juste une actrice »), cette dernière que le jeune Garrel alla filmer pour un film mythique, les hautes solitudes, que je rêve de découvrir. Dans cette œuvre muette, le cinéaste filma même le « suicide » de son actrice dans sa fiction, avant qu'elle ne passe réellement à l'acte quelques temps après. Je ne sais pas dans quelle mesure chaque film de Garrel est « autobiographique » mais il est certain que sa vie nourrit son cinéma (et vice-versa, sans doute). Autre fantôme qui vient hanter la frontière de l'aube, celui du « modèle » Jean Eustache, poète écorché vif n'ayant jamais cédé devant la médiocrité du quotidien et dont la soif d'absolu l'a, lui aussi, emporté de l'autre côté du miroir (voir ce plan effrayant, sur la fin, d'une fenêtre ouverte).

Toutes ces ombres viennent se « déposer » au cœur de personnages que Garrel filme toujours aussi bien. Depuis quand n'avait-on pas vu au cinéma d'aussi beaux gros plans que ceux où le cinéaste scrute le visage de la lumineuse Laura Smet ?

Contrairement à ce que le côté « intimiste » de l'affaire pourrait laisser suggérer, nous ne sommes jamais dans un cinéma « psychologique » mais dans un cinéma de la pure présence au monde. Garrel est le dernier des cinéastes « primitifs » : les scènes s'ouvrent et se ferment à l'iris, les noirs et les blancs très contrastés, presque « calcinés » donnent cette impression toujours renouvelée de « première fois », comme si la caméra saisissait alors une vérité des êtres complètement nue, hors de tout contexte narratif, psychologique, sociologique...

C'est d'autant plus beau que ce primitivisme se double ici d'un romantisme exacerbé. Chez Garrel, la passion est ardente et destructrice, l'amour n'a d'intérêt que s'il est vécu follement (ce qui effraie le plus François, c'est la perspective d'une vie rangée, d'un mariage « bourgeois »...). De la même manière, la femme aimée ne peut être qu'unique et elle revient du pays des morts pour retrouver son amant.

On ne souligne pas assez, à mon sens, la dimension « surréaliste » du cinéma de Garrel. Pas au sens le plus banal du terme (le côté bizarre et loufoque) mais dans ce désir d'absolu qui caractérise ses personnages, irréductibles aux contingences terrestres et entièrement dévoués au culte de « l'amour fou » (si je ne m'abuse, docteur, le titre d'un de ses films précédents, Sauvage innocence, venait directement de chez Breton).

Encore une fois, d'aucuns trouveront ces thèmes trop « adolescents » voire un peu naïfs (d'autant que Garrel donne parfois des verges pour se faire battre en nous offrant quelques passages hors sujet complètement ridicules, comme ce moment où Louis Garrel rencontre un type qui s'affiche « antisémite »).

Mais si on adhère à l'infinie croyance que Garrel place en son cinéma, la frontière de l'aube s'affirme comme un très beau film dont on sort secoué et plutôt bouleversé.

 

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