La vie moderne (2008) de Raymond Depardon


Je vous vois venir : vous allez me dire que pour séduire la demoiselle que vous convoitez depuis trois semaines, il y a plus glamour qu'un documentaire sur les paysans cévenols d'aujourd'hui ! De plus, Depardon a contre lui d'aborder dans son film trois choses insupportables que dénonçait à juste titre Manchette : le travail, la campagne et le régionalisme.

Cependant, si ladite demoiselle n'est pas trop superficielle (ça doit quand même bien exister !), elle connaît comme vous et moi le travail de Depardon et se doute que La vie moderne n'aura pas l'ingrate platitude d'un reportage estampillé « service public ».

Le premier plan nous le prouve d'ailleurs : la caméra est embarquée à l'avant d'une voiture et embrasse en format large la splendeur du paysage campagnard (avec la musique de Fauré en guise d'accompagnement). D'emblée, Depardon se fait lyrique pour « revenir » au pays et retrouver ses racines auprès des paysans français. La mélancolie de ce long plan-séquence qui ouvre le film nous renvoie directement à la mythologie du western et du retour à la terre natale : c'est très beau.

Le cinéaste se place ensuite en observateur et donne la parole à plusieurs habitants et acteurs d'un monde en voie de disparition : les vieux frères Privat (Marcel et Raymond) et leur belle-fille qui débarque du Nord, provoquant quelques tensions, un jeune couple bien décidé à se lancer dans l'élevage, le cadet d'une famille obligé de reprendre à contrecoeur l'exploitation familiale... Pour les mettre en confiance et obtenir leurs confidences, ce fut un travail de longue haleine pour Depardon qui se traduisit par deux films que je n'ai pas vus (les Profils paysans). Malgré l'intérêt indéniable que présente La vie moderne et la beauté de certaines de ses séquences, j'avoue n'avoir pas été totalement emporté par le projet et conserver quelques réticences.

Essayons d'avancer quelques explications.

Dans ses très grands films (les derniers en date : Délits flagrants et 10ème chambre, instants d'audiences), la caméra de Depardon épouse le point de vue supposé d'une tierce personne qui s'immisce (de la manière la plus discrète et « neutre » possible) entre des individus et l'institution. Ce dispositif « en triangle » permet de recueillir deux « paroles » opposées et d'analyser sans didactisme des mécanismes sociaux et des antagonismes  très forts : d'une part, le point de vue de l'institution qui broie l'individu, de l'autre, la parole de ces individus à qui Depardon offre le moyen de devenir de vrais « personnages » de cinéma (jamais ses films ne sont si forts que lorsqu'ils offrent aux personnes filmées un vrai destin de personnages de « fiction » !).

Ce dispositif en triangle n'existe pas dans La vie moderne et pour faire parler des hommes et femmes plutôt taiseux, peu habitués à se confier, Depardon se fait leur interlocuteur direct. Même si le cinéaste a le bon goût de ne pas trop les « forcer » et sait filmer leurs silences, j'ai eu parfois le sentiment que les questions étaient un peu orientées de manière à ce que les interviewés abordent les « problèmes » de leurs conditions (les problèmes de successions, la difficulté pour les jeunes éleveurs de « faire leur trou », les conflits familiaux...). Depardon connaît parfaitement ce monde et ses difficultés : du coup, on a presque l'impression qu'il cherche à faire dire aux paysans ce qu'il veut entendre. Je schématise à l'extrême, car le cinéaste est beaucoup plus fin et intelligent que ce que je veux bien dire mais j'avoue avoir été gêné par certains passages.

C'est d'ailleurs particulièrement flagrant dans les scènes qui montrent Daniel, ce fameux cadet resté à la maison, obligé de reprendre l'affaire familiale. Lorsqu'il se fait mordre par son chien et que sa vieille mère l'engueule en lui disant de laisser tranquille l'animal, nous sommes à la limite d'une vision à la « Deschiens ». J'exagère encore une fois car Depardon ne manifeste (bien au contraire !) aucun mépris pour les personnes qu'il filme et la façon dont il remercie Daniel à la fin de son entretien prouve d'ailleurs qu'il a parfaitement compris la détresse et la solitude de cet homme. Sauf que dans la salle, des gens riaient aux éclats (Daniel s'exprime difficilement et il a l'air, il faut bien l'avouer, un peu « simplet »). Il serait aisé alors d'arguer de la stupidité de certains spectateurs mais je pense que le problème va un peu au-delà : Depardon est tellement avec ses paysans, il les connaît si bien qu'il ne réalise pas forcément quelles pourront être les réactions d'un spectateur qui ne perçoit pas de la même manière cet univers.

Cette position partie prenante du cinéaste me gêne parfois alors que je le trouve grand  quand il se contente de filmer les visages parcheminés de ces vieux bergers ou de les montrer conduisant les troupeaux dans les prairies. On sait que toute l'affaire du documentaire est une question de « distances » et il m'a semblé que Depardon ne trouvait pas toujours la bonne distance pour filmer ces gens-là.

Reste la dimension intime du film qui touche malgré tout. Pour le grand voyageur qu'est Depardon, cette plongée dans le monde de la paysannerie est, bien évidemment, un retour aux sources et à ses propres racines. Je ne connais pas forcément sa propre histoire mais je suis persuadé qu'il retrouve les visages de sa famille à travers les hommes et femmes qu'il filme avec empathie.

Pour cette raison, La vie moderne mérite le détour et finit par toucher...

Retour à l'accueil