Camping cosmos (1996) de Jan Bucquoy avec Noël Godin, Eve (alias Lolo) Ferrari, Arno


Attention ! Ne pas confondre ce film avec le consternant Camping de Fabien Oteniente. Autant chez le français tout suinte la bêtise la plus crasseuse, le mépris pour les personnages et la vulgarité du beauf parvenu ; autant le film de Bucquoy est une très jolie réussite, imposant un ton singulier entre la satire corrosive à la Mocky et la comédie d'agit-prop délicieusement subversive.

Jan Bucquoy, conservateur des musées de la femme et du slip, scénariste de bandes dessinées (entre autres, les séries Jaunes et Alain Moreau), écrivain et membre actif de l'internationale pâtissière, signe ici le deuxième volet de son indispensable saga La vie sexuelle des belges.  

Nous sommes en 86 : Bucquoy (incarné ici par Jean-Henri Compère) est animateur culturel, chargé par le Ministère de la culture belge d'organiser diverses manifestations pour apporter aux campeurs un peu d'Art. Le voilà donc qui monte avec sa compagne le Mère courage de Brecht et qu'il invite le célèbre écrivain national Pierre Mertens (joué par un désopilant Noël Godin).

De son côté, le gérant du camping, VandePutte souhaite des animations plus attractives et organise le concours de Miss Cosmos...

Camping cosmos est en premier lieu une réjouissante galerie de trognes incroyables : l'animateur de la radio du camping a le parfait look de Tintin et il vomit au moment de l'orgasme, le représentant du ministère de la culture (Jacques Calonne) est un vieux vicelard qui offre des sucettes aux petites filles en échange des culottes de leurs poupées, madame Vandenputte est une poupée gonflée (feue Lolo Ferrari) qui ne peut jouir qu'en entendant lire Tintin au pays des soviets ! Nous croiserons également un fan d'Eddie Merckx, une dame-pipi qui lit l'être et le néant, un maître-nageur (Arno) homosexuel[1], et toute une petite population sympathique occupée à boire de la bière et manger des frites. Chez Bucquoy, comme chez Mocky, il n'y a pas de mépris pour les gens observés même lorsqu'ils sont médiocres. Jamais le cinéaste ne cherche la connivence avec le spectateur pour rire de ses créatures. Du coup, la satire se fait percutante car elle n'est ni confortable (les « cons » ne sont pas forcément les autres) et parce qu'elle offre aussi des moyens « d'action » pour se sortir de cette médiocrité (alors que dans Camping, le réalisateur s'empresse de jouer l'unanimisme et de réconcilier tout son petit monde sur l'air du « chacun à sa place »). Ces « moyens d'action » débarquent tout droit de la grande tradition anarcho-surréaliste belge et c'est un régal. L'autorité est raillée, qu'elle soit royale (on cite le poème de Scutenaire sur le roi Baudouin : « le pédé de Laeken ») ou culturelle (le très compassé écrivain Pierre Mertens se fait entarter), les campeurs lisent volontiers Le livre des plaisirs de Vaneigem et l'anthologie de la subversion carabinée de Godin (saines lectures !) et citent plus volontiers Déjacque et Breton [2] que Duras et Sollers. De la même manière, le camping est recouvert de graffitis subversifs (le fameux « qu'est-ce que piller une banque, comparé à en fonder une ? » de Brecht) et l'on verra une délicieuse animatrice proposer à de jeunes enfants des activités d'éveil fort recommandables : comment fabriquer de la nitroglycérine[3], comment fomenter un coup d'état[4]...

Tout le film baigne dans cet esprit irrévérencieux : Bucquoy profite d'un match de boxe pour glisser des paroles rebelles devant un public, pour une fois, nombreux. Dans ce film, il est également dit beaucoup de mal des publicitaires (« les sponsors sont à l'art ce que les morpions sont à l'amour »), de Chantal Akerman et de Claude Lelouch (« un homme et une femme fut le premier film publicitaire palmé à Cannes. Depuis, il y en a eu beaucoup d'autres. »).

La drôlerie de Camping cosmos n'empêche ni l'intelligence du propos, ni une pointe de mélancolie lorsque les personnages réfléchissent à ce qu'ils ont fait de leurs idéaux (alors qu'en 86 se précise la menace du SIDA et que le retour à l'ordre est devenu un impératif catégorique). De la même manière, Bucquoy nous offre sans lourdeur un très beau portrait de père désemparé par son petit bout de fille qui vient de faire une fugue à 13 ans et qui ne supporte pas la séparation de ses parents. La lettre que la petite Eve (on reconnaîtra facilement Marie) lit sur les ondes de la radio est suivi d'un plan de coupe sur le visage du père d'autant plus déchirant qu'on le lit aujourd'hui à la lueur des évènements tragiques de cet été.


Il est devenu si rare de voir un film qui utilise le rire comme poil à gratter et comme une arme contre tous les édifices d'abrutissement qu'on ne saurait trop vous conseiller cette comédie décapante. Et vous inciter dans la foulée à séquestrer les patrons des principales chaînes de télévision française afin qu'elles diffusent en prime-time La jouissance des hystériques et Les vacances de Noël du même cinéaste.

Vive Bucquoy, mille pétards !


NB : A lire également, l'analyse presque pataphysique du film sur Wikipédia.





[1] Dans son indispensable autobiographie La vie est belge, Bucquoy explique qu'Arno est son seul rival en Belgique (un peu comme Tintin pour De Gaulle !) auprès de la gent féminine et que ce rôle lui a été confié pour casser son «image de matamore couvert de filles. »


[2] Pour la bonne bouche, trompetons une fois de plus la citation d'Arcane 17 qu'on entend un peu dans Camping cosmos : « Il n'est pas, en effet, de plus éhonté mensonge que celui qui consiste à soutenir, même et surtout en présence de l'irréparable, que la rébellion ne sert à rien. La rébellion porte sa justification en elle-même, tout à fait indépendamment des chances qu'elle a de modifier ou non l'état de fait qui la détermine. Elle est l'étincelle dans le vent, mais l'étincelle qui cherche la poudre. »


[3] « Voila bien ce qu'il fallait

Pour fair' la guerre aux palais,

Sach' que ta meilleure amie,

Prolétair', c'est la chimie, »


(Guy Debord/ Francis Lemonnier : la java des Bons-Enfants)



[4] Depuis 2005, Bucquoy tente tous les 21 mai un coup d'état mais il se fait arrêter à chaque fois. Il va falloir soutenir son action salutaire...

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