News from home (1976) de Chantal Akerman


Vous êtes désormais familiers de mes grands écarts qui permettent parfois de surprenantes promiscuités. Il y a peu, nous passions sans vergogne de Nathalie dans l'enfer nazi d'Alain Payet à House by the river de Fritz Lang. Aujourd'hui, je vous invite à passer sans transition du belge rigolard Jan Bucquoy à la très sérieuse (mais pas moins belge !) Chantal Akerman.

Pour que mon cher frère ait quelque chose à dire lorsqu'il croisera la prochaine fois la cinéaste dans un café de son arrondissement, je rappelle que Chantal Akerman a débuté sa carrière très jeune (elle a tourné son premier court-métrage à 17-18 ans) et que son œuvre s'est construite de manière assez similaire à celle de Garrel : d'abord des films confidentiels, à la limite de l'expérimental puis un retour à la fiction voire au cinéma « commercial » (Un divan à New York avec Binoche) sur le tard. A la différence de Garrel, la cinéaste a également toujours affiché un penchant pour le documentaire qui l'amènera à filmer les Etats-Unis (Histoires d'Amérique, Sud ou News from home) ou, par exemple, l'Europe de l'Est (D'est).

Influencée par le cinéma expérimental américain, la radicalité de la cinéaste s'exprime dans un premier temps par un goût affiché pour le « temps réel ». Son film Jeanne Dielman (que je n'ai toujours pas vu) fut vite célèbre pour la séquence où l'on voit Delphine Seyrig éplucher des patates dans toute la durée de l'action !

Il serait alors facile de railler la cinéaste en jugeant son cinéma « emmerdant » (et très sincèrement, il l'est parfois un peu !).

Prenons News from home qui nous occupe ce soir : là encore, la cinéaste joue sur la durée. Elle plante sa caméra dans un métro, regarde par la fenêtre et filme le trajet sans discontinuité pendant au moins trois stations. De la même manière, le plan final est un long travelling arrière (la caméra est embarquée sur un bateau) de près de 10 minutes sur New York qui s'éloigne lentement. Nous sommes alors à la place de la voyageuse, en train de contempler la ville (et ses tours jumelles) qui disparaît au loin.

Ce jeu sur la durée peut exaspérer mais, pour peu qu'on accepte le parti pris, il s'avère aussi assez fascinant.

News from home est uniquement composé de vues (au sens Louis Lumière du terme) de New York, admirablement cadrées et qui offre aux spectateurs une série d'instantanés (au sens photographique du terme) de la ville. Plutôt qu'aux spectateurs, d'ailleurs, Akerman offre ces vues à sa mère dont elle lit, en voix-off, des lettres qu'elle reçoit régulièrement. Mots simples et affectueux, qui se noient parfois dans l'ambiance sonore de la ville (la bande-son de ce film est totalement envoûtante et comme l'écrit Jacques Morice dans Télérama, le bruit des voitures finit par ressembler au bruit de la mer) et qui disent l'absence et la séparation.

Plutôt que de répondre par des mots, Akerman lui envoie des images comme des bouteilles à la mer. Rien de pittoresque ou de touristique dans ces plans généralement fixes rigoureusement composés, la cinéaste jouant généralement de la verticalité des éléments de décor et de la profondeur de champ pour appuyer ses compositions ; mais un quotidien banal (le métro, des coins de rues, des boutiques) qui finit par offrir une vision insolite et complètement originale d'une ville qu'on a vu cent fois au cinéma et que je vous mets au défi pourtant de reconnaître.

Dire du film qu'il est palpitant serait un tantinet exagéré mais certains passages sont vraiment magnifiques. Je pense à ce long plan englobant un quai de métro. La manière dont les personnages passent devant la caméra, sortent du champ, se cachent derrière un pilier paraît presque chorégraphié à l'avance tant le point de vue qu'offre la cinéaste est bien choisi. Comme chez les Lumière, c'est la vie qui anime le plan et lui donne sa force (les quidams n'hésitant d'ailleurs pas à fixer la caméra) mais on retrouve également l'idée de trouver le meilleur point de vue pour offrir du Réel une vision qui ne soit pas un simple et plat « enregistrement ».

La manière dont Akerman mêle à ses plans new-yorkais le son de sa voix lui permet de distiller au bout du compte une petite musique entêtante et plutôt séduisante...


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