Viridiana (1961) de Luis Buñuel avec Silvia Pinal, Fernando Rey, Francisco Rabal


De l'œil tranché d'Un chien andalou à l'explosion finale de Cet obscur objet du désir, il est toujours tentant de réduire chaque film de Buñuel aux scènes mythiques qui les composent. Avec Viridiana, l'exercice est extrêmement aisé et quiconque a vu le film n'oubliera pas de sitôt le canif en forme de crucifix, la couronne d'épines jetée au feu ou, bien évidemment, le fameux passage où des mendiants déchaînés parodient la Cène de Leonardo sur la musique de Haendel (avec un aveugle particulièrement répugnant dans le rôle du Christ).

Autre approche classique : l'approche historique. Près de 30 ans après Terre sans pain, Buñuel revenait alors tourner en Espagne, se mettant à dos certains de ses amis républicains pour qui réaliser un film dans ce pays était symbole d'allégeance à Franco. La suite est connue : Viridiana décroche la palme d'or à Cannes et créé le scandale. Il est totalement interdit en Espagne et les italiens condamnent même le cinéaste à un an de prison au cas où il aurait le malheur de venir dans leur pays.

Pourtant, même si le spectateur de 2008 peut très bien percevoir le côté « sacrilège » du film qui a pu émouvoir à ce point les milieux catholiques et bien-pensants de l'époque, Viridiana est largement plus qu'un film « à scandale ». Jamais Buñuel ne cède à la provocation gratuite et épate-bourgeois.

Si le film est si grand, c'est que la raison du spectateur ne cesse de buter face à son mystère et son opacité.


Rien de plus limpide, pourtant, que le déroulement en deux temps du récit. Premier temps, la jeune novice Viridiana (la virginale Silvia Pinal) est invitée à rendre visite à son oncle (l'excellent Fernando Rey pour sa première collaboration avec Buñuel) une dernière fois avant de prononcer ses vœux. Ce dernier, retrouvant dans la jeune fille l'image de son épouse morte il y a 20 ans, souhaite l'épouser. Viridiana refuse, elle part, il se pend. Fin du premier acte.

Deuxième temps : Viridiana renonce à la vie monacale et s'installe sur le domaine de son oncle pour en faire un hospice où elle recueille des mendiants et des malades et s'occupe d'eux...

Je n'entre pas plus en détail dans le résumé de ce film d'une simplicité parfaite. Pourtant, derrière cette apparente clarté de l'intrigue, Viridiana est une œuvre totalement mystérieuse, incroyablement difficile à appréhender tant elle remet en cause tous les schémas interprétatifs « classique ».

Buñuel tend des perches pour une interprétation « symbolique » : il multiplie les images « blasphématoires » ou fétichistes (Don Jaime qui observe les jambes de sa nièce lorsqu'elle descend, somnambule, jeter de la cendre sur le lit de son oncle ou encore cette incroyable cérémonie « nuptiale » où le vieil homme tente d'abuser de la jeune fille en la droguant...) et offre des séquences qui peuvent être vues comme symboliques. Ainsi, l'orgie finale des mendiants qui se bâfrent et détruisent l'intérieur bourgeois du domaine pourrait éventuellement être lue comme une volonté du cinéaste de cracher sur toutes les valeurs dominantes de l'Espagne franquiste (l'argent, l'église...) et d'offrir une vision de la misère qui se révolte contre l'injustice sociale.

Sauf que cette interprétation est trop pragmatique et naïve pour un film beaucoup plus retors que ça, qui fuit aussi bien les discours balisés que les symboles trop évidents. Lorsque Buñuel prend soin de filmer une guêpe qui a manqué de se noyer, c'est moins comme symbole que pour retraduire à l'écran l'étrangeté du Réel qu'incarnent merveilleusement les animaux et les insectes.

Même le blasphème n'est pas ici envisagé comme un moyen de « choquer » car on retomberait vite du côté du « discours ». Chez Buñuel, le « sacrilège » vient de l'association d'images prélevées sur le Réel mais agencées de manière à créer un sentiment d'étrangeté [1](ces clochards « réalistes », sortis de Los Olvidados, qui soudain retrouvent la posture de Jésus et des apôtres dans le tableau de De Vinci). Le profane et le sacré participent alors du même univers mystérieux et opaque.

Il faudrait longuement gloser sur toutes les dimensions du film, quelles soient religieuses (comme Nazarin, Viridiana achoppe face à la nature humaine pour vivre « chrétiennement »), sociales (le cinéaste évite tout l'angélisme que certains accolent systématiquement aux pauvres et aux miséreux : il n'hésite pas ici à montrer leur cupidité, leur bêtise et leur méchanceté, ce qui lui vaudra le titre de « cinéaste le plus cruel du monde » !) ou amoureuses (le « ménage à trois » absolument amoral qui conclue le film, tous les symboles - qui n'en sont pas vraiment- sexuels dont le cinéaste parsème son film : le délicieux moment où la main de Viridiana approche timidement du pis d'une vache) mais je vais vous épargner cela pour ce soir (je me suis suffisamment étendu !)

Juste deux mots pour conclure : d'abord, l'importance du rituel chez Buñuel. Même si c'est beaucoup plus flagrant dans sa « période française », Viridiana est construit autour d'un certains nombres de rituels (le mariage, le rite nuptial, les repas...) et c'est à travers ces rites qu'il transgresse avec un sourire permanent au coin des lèvres que le grand cinéaste révèle l'étrangeté du Réel (dont le mystère s'oppose justement à l'absurdité « sociale » de ces rites).

Enfin, le côté « matriciel » de ce film qui reprend des images des films précédents du maître (l'orgie des mendiants pourrait être la même que celle dont sort le Christ à la fin de l'âge d'or) et qui annoncent les suivants : la petite fille qui saute à la corde pourrait être celle qui se fera assassiner dans Le journal d'une femme de chambre, la chaste Viridiana qui se refuse à Don Jaime annonce déjà les héroïnes de Tristana ou celle(s) de Cet obscur objet du désir...

Je pourrais poursuivre longtemps. Contentons-nous d'achever cette note sur la plus banale des platitudes : Viridiana est un chef-d'œuvre d'une richesse inépuisable...


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[1] En ce sens, il reste parfaitement fidèle à ses premières amours surréalistes et ce passage de la « Cène » m'a fait songer au tableau iconoclaste de Max Ernst : la vierge corrigeant l'enfant Jésus.

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