Les plages d'Agnès (2008) de et avec Agnès Varda.



Si l'on excepte les glaneurs et la glaneuse (que je n'ai pas vu) et ses installations, le cinéma d'Agnès Varda semble désormais entièrement tourné vers le passé. Ce n'est pas un reproche puisque j'ai énormément aimé la manière dont elle s'est penchée sur l'œuvre de son époux Jacques Demy (la magnifique « trilogie » Jacquot de Nantes, les demoiselles ont eu 25 ans et L'univers de Jacques Demy) et même son hommage rigolard à un septième art centenaire (les cent et une nuits).

Avec les plages d'Agnès, c'est sur son propre passé qu'elle revient alors qu'elle fête dignement, cette année, ses 80 balais. Une vie résumée en quelques plages, qu'on l'entende au sens géographique (la plage de Sète de l'adolescence, les plages américaines autour de 68...) ou musical du terme. Car si la vie d'Agnès V. était un album, il se décomposerait aussi en plusieurs « plages », en plusieurs morceaux dont les principaux seraient l'enfance (près des plages belges), l'adolescence, la montée à Paris et la découverte de la photographie, le cinéma, Jacques Demy, etc. Album musical mais également album de photos : les parents, les enfants, les amis et artistes dont elle croisa le chemin (de Jean Vilar et Gérard Philippe à Sandrine Bonnaire et Catherine Deneuve en passant par Jim Morrison et Harrison Ford)... Tout cela se mêle avec une maestria indéniable qui évite au film de sombrer dans une espèce de monument funéraire dédié à une vie passée.

Ceux qui connaissent un peu le cinéma d'Agnès Varda ne seront guère surpris du style de ce dernier opus. On reconnaît d'emblée son style « auberge espagnole » qui privilégie volontiers le collage à la continuité narrative, les coq-à-l'âne aux récits bien charpentés et le montage marabout bouts de ficelle  à la linéarité chronologique. Une idée donne lieu à une image qui, par association, renvoie à une autre image. On craint d'ailleurs parfois que certaines idées soient un peu trop appuyées, comme lorsque la cinéaste se filme marchant en arrière puisque l'objectif de son film est de remonter le temps. Idem lorsqu'elle décide de présenter son autoportrait en installant une quantité de miroirs sur une plage. L'idée n'est pas forcément légère mais il y a une telle grâce dans le montage, dans le jeu entre l'image de la cinéaste à l'écran et la voix-off qui prend en charge le récit de cette vie que le spectateur est emporté sans réserve et se prend à trouver très beau ce jeu avec les miroirs qui semble démultiplier la réalité.

Agnès Varda ne cherche pas le fignolage (elle se reproche d'ailleurs, à un moment donné, d'avoir filmé un plan (effectivement très laid) comme « une brute ») mais à retrouver la vie dans toutes les dimensions que peuvent lui offrir ces miroirs au début du film. L'autoportrait n'aura donc rien d'académique et même si la chronologie semble offrir un canevas acceptable à la narration, elle est vite prise en défaut par ce jeu permanent d'associations d'idées héritées du cadavre exquis cher aux surréalistes auxquels Varda rend hommage (notamment au tableau de Magritte Les amants ou au célèbre photomontage du même peintre où les portraits de seize surréalistes, les yeux fermés, encadrent son tableau Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt).

La vie d'Agnès est avant tout un puzzle qu'on reconstitue avec quelques morceaux et dont certaines pièces resteront, bien heureusement, manquantes (même dans un autoportrait, le non-dit est toujours de rigueur pour éviter le pur exhibitionnisme ou la complaisance narcissique). Ces pièces sont parfois reconstituées (les saynètes jouées par des comédiens dont certaines sont assez drôles, comme ce petit bout de plage reconstitué en plein Paris pour montrer la petite maison de production créée par Varda Ciné-Tamaris), d'autres sont des documents photographiques (ces clichés que la cinéaste a pris tout au long de sa vie, d'Avignon à la Chine en passant par Cuba) ou cinématographiques (des extraits de films, des documents...). Chacun trouvera son compte dans ce bric-à-brac ludique et haut en couleurs : on pourra se réjouir de revoir un Philippe Noiret tout jeune, donnant la réplique à Sylvia Monfort dans La pointe courte, le premier long-métrage d'Agnès Varda ou encore admirer le beau visage grave de Corinne Marchand dans le magnifique Cléo de 5 à 7. Les plages d'Agnès regorgent de visages venus d'ailleurs (Viva, l'égérie d'Andy Warhol qui fut l'héroïne de Lion's love) ou de documents étonnants (Jim Morrison se rendant sur le tournage de Peau d'âne, Harrison Ford qui fut écarté par les producteur alors qu'il était pressenti pour jouer dans Model shop de Jacques Demy...) 

Inutile d'en dire plus : ce film tient à la fois de l'inventaire à la Prévert, d'une malle où sont entassées des tas de souvenirs ou encore d'un marché aux puces où l'on aime à flâner (Varda se filme d'ailleurs dans ces endroits qu'elle aime fréquenter).

Juste vous conseiller, pour terminer l'année en beauté, de vous ruer dans les salles pour effectuer la plus agréable des balades en compagnie de la plus jeune et la plus malicieuse de nos cinéastes...

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