Mardi 6 janvier 2009 2 06 /01 /Jan /2009 19:59

Model shop (1968) de Jacques Demy avec Gary Lockwood, Anouk Aimée



Jacques Demy déclarait vouloir faire cinquante films qui seraient « tous liés les uns aux autres, dont les sens s'éclaireront mutuellement à travers des personnages communs. »

Déjà dans les parapluies de Cherbourg, on retrouvait Roland Cassard, autrefois éconduit par Lola et qui finissait par épouser Geneviève lorsque son fiancé partait à la guerre.

Dans le rarissime Model shop (je ne l'avais jamais vu), c'est Lola elle-même qui est de retour.

Nous l'avions quitté avec mari et enfant, heureuse mais néanmoins inquiète. Nous la retrouvons huit ans plus tard à Los Angeles, seule et contrainte de jouer les modèles pour photographes amateurs afin de pouvoir regagner la France.

Lola a donc divorcé (son mari l'a quittée pour l'héroïne joueuse de la baie des anges) et son marin Frankie a été tué au Vietnam. Destin tragique qui ne fait pourtant pas de cette femme l'héroïne de Model shop. En effet, Jacques Demy focalise davantage son attention sur George (Gary Lockwood, vu dans le 2001 de Kubrick), un jeune homme en rupture de ban (architecte de profession, il refuse de travailler comme larbin pour un quelconque promoteur) et en attente de sa feuille de mobilisation.

Si l'on s'en tient au système de « rimes » que met en place Demy de film en film, son itinéraire rappelle celui de Guy dans les parapluies de Cherbourg : l'un partait pour l'Algérie, l'autre sera mobilisé pour le Vietnam.

Model shop n'est sans doute pas le film le plus « séduisant » (je parle de séduction immédiate) de Jacques Demy mais c'est l'un de ses plus étonnants. Etonnant surtout si l'on songe aux rapports que le cinéaste entretenait avec l'Amérique.

Pour lui, Hollywood fut toujours un Eldorado, une image idéale qu'il ne cessa de vouloir transposer en France (ce n'est pas pour rien qu'il fit venir danser Gene Kelly et Georges Chakiris dans Les demoiselles de Rochefort). Or pour son premier film américain, il signe une œuvre épurée et secrète, discrètement mélodramatique mais sans la moindre « flamboyance ».

Unité de temps (24 heures de la vie d'un jeune américain à la fin des années 60), ligne narrative d'une extrême simplicité (le jeune homme doit trouver un peu d'argent pour ne pas se faire enlever la voiture qu'il loue) et peu ou pas de saillies dramatiques tranchantes.

Pourtant, le film distille rapidement un charme entêtant dont on ne parvient pas à se libérer.

C'est d'abord un film sur une image, celle de Lola, dont tombe fou amoureux George. Image d'une gloire passée (la fameuse photo d'Anouk Aimée vêtue de sa guêpière), d'une beauté un peu vieillissante mais toujours infiniment plus troublante et sublime que la jolie poupée blonde aseptisée (Alexandra Hay) avec qui se dispute George au réveil.

Le film suit le fil de cette fascination à travers ces scènes de filatures en voitures qui m'ont fait songer à Vertigo. Comme dans le film d'Hitchcock, le film de Demy est contaminé par cette fascination un brin obsessionnelle et morbide.

Dans le supplément du film, Jacquot affirme que Demy a introduit dans le système hollywoodien une sorte de radicalité européenne et il évoque la figure de Rossellini. Je ne suis pas totalement d'accord. Par son rythme, son désenchantement et sa façon d'évoquer, de biais, la crise de civilisation vécue par les américains (la contestation, le mouvement hippie incarné par les amis musiciens de George, la guerre au Vietnam...), le film se rapproche de certaines œuvres de « transition » entre la fin de la période héroïque des studios et le triomphe des « goldens boys » du « nouvel Hollywood ». En ce sens, je suis parfaitement d'accord avec Charles Tatum lorsqu'il convoque le souvenir de Macadam à deux voies. Comme les conducteurs de Monte Hellman, George est un personnage qui n'attend plus rien d'une société qui envoie ses enfants au casse-pipe (voir d'ailleurs le conflit larvé avec son père). Mais ce refus de vivre comme leurs pères ne se traduit jamais par la révolte mais une sorte de désenchantement et un fort sentiment de l'absurde.

Le film de Demy s'avère cependant moins noir et désespéré que celui d'Hellman : même si l'amour et la vie ont cabossé les personnages, les ont abîmés ; il reste un petit espoir qu'il faut saisir coûte que coûte.

Et même si la liaison entre Lola et George a tout de ces amours éphémères et intenses qu'affectionnent Demy, elle vaut le coup d'être tentée.

Paradoxalement, alors que le ton général de Model shop est triste et mélancolique, c'est peut-être l'un des films les plus optimistes de son auteur. D'habitude, on sent toujours le noir qui perce derrière les couleurs éclatantes des vies repeintes en couleurs chatoyantes ; ici, c'est une petite lueur qui finit par poindre sous la noirceur d'existences perdues et sans but...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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