La marquise d'O... (1976) d'Eric Rohmer avec Edith Clever, Bruno Ganz



Pour l'anecdote, sachez que La marquise d'O... était le seul film de Rohmer que je ne connaissais pas (je parle de ses œuvres cinématographiques, il reste quelques courts-métrages et films tournés pour la télévision que je n'ai pas vus).

Après avoir bouclé son cycle des Contes moraux, le cinéaste change son fusil d'épaule (du moins, en apparence) et s'attaque à la littérature et à la question de l'adaptation cinématographique. Pas question pour lui de sombrer dans les travers de la « qualité française » honnie par ses petits camarades des Cahiers du cinéma mais de s'inscrire davantage (vous mettez tous les guillemets que vous pouvez) dans une tradition bressonienne, en ce sens qu'il ne s'agit pas d'illustrer Kleist (l'auteur ici adapté) en ne conservant du livre que l'anecdote et en cherchant des équivalences pour le grand écran mais bel et bien de traiter la matière littéraire comme telle, en la mettant en scène de manière cinématographique.  

J'avoue à ma grande honte ne pas avoir lu l'œuvre de Kleist mais j'imagine que Rohmer est resté d'une grande fidélité au texte originel (le film a été tourné en allemand), un peu à la manière de Bresson s'emparant de Bernanos. Ensuite, le style des auteurs n'a pas grand-chose à voir. Autant Bresson s'est orienté vers un dépouillement de plus en plus grand, autant Rohmer opte ici pour la picturalité (en ce sens, il serait plus proche, toutes proportions gardées, du Kubrick de Barry Lyndon)

La Marquise d'O... est un film extrêmement composé : le cadre est impeccable, la photo d'Almendros est sublime (dans des tons ors et ocres) et chaque plan semble s'inspirer de la peinture romantique (le plan qui anticipe le viol de la marquise est clairement une citation du Cauchemar de Füssli). Par cette manière qu'elle a de jouer sur la frontalité, les compositions rigoureuses et les fondus au noir concluant généralement les scènes, la mise en scène renvoie beaucoup à l'esthétique du muet dont Rohmer est un grand spécialiste, notamment à son maître Murnau.

D'un point de vue plastique, le film est une indéniable réussite et pourtant, je trouve que Rohmer ne parvient pas totalement à emporter l'adhésion comme il le fera quelques années plus tard avec son génial Perceval le Gallois (nous y reviendrons).

Est-ce l'argument de ce drame au romantisme exacerbé qui nous paraît trop loin de nous ? Est-ce le côté très théâtral du film, son hiératisme un peu glacé ? A voir...

Pourtant, la marquise d'O... s'inscrit parfaitement d'un point de vue thématique dans l'œuvre de Rohmer. D'une certaine manière, le film fait le lien entre les Contes moraux et les Comédies et proverbes.

Pour ceux qui l'ignorent, le film raconte l'histoire d'une jeune marquise (Edith Clever, merveilleuse actrice) qu'un comte (Bruno Ganz) sauve des griffes d'un groupe de soudards menaçant de la violer mais qui profite de son sommeil pour abuser d'elle. Alors que tout le monde ignore ce geste, le comte cherche à réparer sa faute en proposant à la marquise de l'épouser. Le souci arrive au moment où elle se rend compte qu'elle est enceinte en ignorant tout du père de cet enfant...

Des Contes moraux, Rohmer conserve la figure d'un homme qui s'est fixé une ligne de conduite et qui, malgré un faux pas, affirme sa volonté de vivre selon ses principes moraux. Ganz est parfait dans le rôle de ce lieutenant-colonel un peu rigide, bien décidé à réparer sa faute en épousant celle dont il a abusé. Mais cette fois, Rohmer abandonne le principe du point de vue unique qui régissait les Contes moraux et adopte la multiplicité des points de vue qui fera le sel des Comédies et proverbes. La mère de la marquise, qui renie d'abord sa fille lorsqu'elle pense qu'elle a fauté (le Réel est trompeur) va même jusqu'à inventer un stratagème et prêcher le faux pour connaître le vrai. C'est un ressort dramatique que l'on retrouvera dans des films comme La femme de l'aviateur (nous y reviendrons).

Comme toujours chez Rohmer, le langage sert à la fois à révéler tout autant qu'à masquer le Réel : la mère oblige presque sa fille à mentir (lui avouer qu'elle s'est égarée une fois dans les bras d'un homme) plutôt que de concevoir l'inconcevable (ce qu'elle prétend, à savoir n'avoir pas « fauté »). Idem pour le comte : ses belles paroles d'amour sont sans doute sincères mais elles sont également là pour « rattraper » un crime.

Par la manière dont le film met en scène ce « double jeu » du langage et des sentiments, il parvient à intéresser. Mais reconnaissons aussi que son côté un peu raide gêne un peu et nous laisse en dehors de ces passions qui devraient pourtant nous brûler de la même manière qu'elles consument les personnages...


NB : La fiche Wikipédia du film précise que le film a connu un certain succès en Allemagne, les spectateurs croyant assister à une suite d'Histoire d'O. Si je cite cette anecdote, c'est parce que je pense que les spectateurs allemands ne furent pas les seuls à faire la confusion. J'ai en effet le souvenir d'avoir eu très envie de voir ce film en découvrant dans Pariscope (je devais avoir 14, 15 ans : le film était toujours en salle 10 ans après sa sortie officielle) qu'il était... interdit aux moins de 18 ans ! Ce qui me semble assez incroyable pour un film sans aucune violence et sans la moindre nudité ! 

Retour à l'accueil