Bellamy (2008) de Claude Chabrol avec Gérard Depardieu, Marie Bunel, Jacques Gamblin, Clovis Cornillac



J'entends déjà les critiques qui ne vont pas manquer d'accueillir Bellamy : Chabrol se répète, il fait toujours le même film, sa mise en scène est « paresseuse », etc. Il est vrai que l'on rentre dans Bellamy comme dans une bonne paire de pantoufles et qu'on est d'emblée en terrain connu. Scènes de la vie de province : le célèbre commissaire Paul Bellamy (Gérard Depardieu) profite de vacances bien méritées en compagnie de sa femme dans le sud de la France. Il est néanmoins intrigué par une histoire d'escroquerie à l'assurance et d'un cadavre non identifié dans une voiture carbonisée. 

Scène de repas entre notables provinciaux : Bellamy, sa femme et son dentiste dégustent une pintade accompagnée d'un bon cru et terminent le repas par un énorme cigare.

Qu'est-ce qui a pourtant changé chez Chabrol depuis des films comme Inspecteur Lavardin ou Masques ? Peut-être ce que j'essayais de définir maladroitement à propos du très sous-estimé La fille coupée en deux, à savoir que le cinéaste n'oppose plus une « réalité » au monde d'apparences que constitue cette bourgeoisie provinciale. Certes, l'horreur est toujours tapie derrière la surface de ces rues paisibles et de ces maisons pavillonnaires mais aucun personnage n'est désormais du côté de l' « innocence » et du Bien. Comme le dit Bellamy à qui l'on demande si l'escroc est un salaud : « c'est 50-50, comme tout le monde ». La seule différence tient au fait que seuls quelques uns franchissent la barrière du meurtre...

Il n'y a donc plus chez Chabrol de « traversée du miroir » même si la mise en scène joue très malicieusement sur cette idée que tout n'est que reflets et que la « réalité » est bien plus complexe que ce que l'œil peut saisir (c'est en gros le sens de la citation qui conclue le film). Sans avoir l'air d'y toucher, le cinéaste met admirablement en place les éléments de son récit : les premiers plans ne cessent de jouer avec les miroirs, avec des personnages mystérieux qu'on saisit derrière des vitres ou des rideaux. Chaque être humain est une énigme que le cinéaste ne cherche plus à appréhender dans sa globalité mais juste à en saisir l'ambiguïté. C'est d'ailleurs ce qui rendra Bellamy « décevant » pour certain en ce sens que l'intrigue policière est délibérément négligée sans même être résolue (un personnage dit que nous ne sommes plus au temps d'Agatha Christie !). La véritable énigme, ce n'est pas l'anecdote criminelle mais plus globalement celle de la nature humaine que Chabrol filme avec un détachement qui évoque pour ma part les derniers films de Buñuel (sans le côté « surréaliste ») : on reste en surface des choses mais on entrevoit derrière ce vernis les gouffres que les personnages cherchent à dissimuler.

Là encore, Chabrol s'amuse à traduire ce sentiment de manière visuelle : c'est l'ouverture du film qui débute sur la tombe de Georges Brassens au cimetière marin de Sète (la vision du monde du cinéaste me paraît être aujourd'hui assez proche de celle de l'immense Georges : celle d'un « anarchiste » joyeux qui sait tout de la nature humaine, qui a renoncé à la changer mais qui préfère se réfugier dans un détachement royal et ironique -Chabrol ne se prive pas de quelques sarcasmes très drôles contre l'arrivisme, le règne du fric, le tourisme de masse et le « penser Bien »- plutôt que dans le cynisme aigri) et qui nous mène tout droit au bord d'un précipice (où se trouve une voiture calcinée). Un peu plus tard, Françoise, la femme de Bellamy, rattrapera de justesse son époux avant qu'il ne chute dans un trou en pleine rue.

L'image est assez frappante car elle dit fort bien comment chaque individu peut soudain dégringoler et se laisser happer par ses mauvais démons. Et Chabrol de donner une épaisseur assez incroyable à ses personnages dont il laisse deviner toutes les facettes, y compris les moins avouables. Exemple le plus frappant, Jacques Gamblin qui interprète trois rôles (enfin, deux et demi) dans le film, de l'escroc habile et charmeur au clochard totalement paumé.

Mais il y a également Jacques, le frère de Bellamy (je n'aime pas beaucoup Clovis Cornillac d'habitude mais Chabrol parvient à en faire un acteur très convaincant. C'est sans aucun doute son meilleur rôle) qui est un peu son double « inversé », à savoir le frère qui végète dans l'ombre tandis que son aîné a connu les faveurs du sort. Jacques représente cette part d'ombre de la famille : ses secrets enfouis, ses mauvais instincts (l'alcoolisme) et pulsions délétères. En ce sens, Chabrol reprend le thème qui lui est cher de l'atavisme familial mais le traite, à mon sens, de manière plus fine que dans l'intéressant mais bancal La fleur du mal

Il est grand temps de souligner ici la qualité du jeu de Depardieu qui n'a jamais été aussi bon depuis 15 ans (disons depuis Le garçu de Pialat). On sent que le grand comédien a mis beaucoup de lui dans cette « célébrité » en vacances qui lutte contre ses vieux démons. Il se dégage de son interprétation une force intense qui naît de la confrontation entre une surface qui se veut « respectable » et des instincts brutaux refoulés et enfouis.

L'épaisseur que le cinéaste parvient à conférer à ses personnages jettent sur l'ensemble du film un permanent sentiment de suspicion et c'est ce qui le rend passionnant. Jamais le spectateur n'est en mesure de dire à quel jeu jouent ces individus.

Qui est vraiment cet escroc doué pour la danse ? Qui est cette belle podologue et son rôle dans cette histoire (magnifique et sexy Vahina Giocante) ? Même Françoise, la femme de Bellamy, n'échappe pas à ce trouble que fait naître Chabrol. Il y a un passage que je trouve absolument extraordinaire où Bellamy rentre chez lui, découvre son frère torse nu sortant de la chambre de sa femme et celle-ci le suivant en affirmant lui avoir prêté des vêtements. La manière dont les comédiens jouent la scène laisse entendre leur parfaite innocence mais la mise en scène, qui épouse le point de vue du commissaire, fait naître un trouble qui ne sera jamais élucidé. Remercions entre parenthèse Chabrol d'avoir donné à Marie Bunel un rôle à sa mesure : non seulement elle est une admirable comédienne mais elle est ici d'une beauté à damner tous les saints. Pourquoi cette actrice au charme fou est-elle si rare sur nos écrans ?

Il faudrait revoir le film plusieurs fois mais à plusieurs moments Françoise laisse entendre des choses qu'on peut interpréter différemment (notamment lorsqu'elle affirme qu'un homme qui se cache va d'abord voir sa maîtresse avant sa femme). On ne sait jamais réellement si elle est vraiment cette épouse sage et modèle dont elle a l'apparence ou si elle joue un double jeu (à ce titre, je vous recommande une amusante et délicieuse histoire de culotte !)

Dans cette manière qu'a Chabrol de laisser planer un doute constant qu'il se gardera bien d'élucider, il rejoint un autre de ses cinéastes fétiches (après Lang - pour l'ambiguïté des individus- et Buñuel), à savoir l'Hitchcock de Soupçons.

On trouvera peut-être ces références exagérées mais je reste persuadé que derrière ces allures pépères et simples, Bellamy est un film beaucoup plus retors et malin qu'il veut bien le laisser paraître.

Contrairement à beaucoup qui ont « lâché » le cinéaste, j'ai beaucoup d'estime pour les derniers films de Chabrol (L'ivresse du pouvoir, La fille coupée en deux...). Bellamy ne dépareille absolument pas dans le tableau et m'apparaît comme un très bon cru de ce cinéaste indispensable...


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