Gran Torino (2008) de et avec Clint Eastwood



Je sais que cette note est attendue au tournant et que mes amis (Ed et Julien, c'est très difficile d'écrire en vous sentant dans mon dos !) ne vont pas manquer de me tomber dessus. Mais après tout, rien de mieux qu'une petite polémique pour se distraire du ronron quotidien de ce journal ! Reprenons celle concernant Eastwood où nous l'avions laissée, à savoir au moment de ma virulente note contre sa dernière daube amidonnée : l'échange. Sans doute ai-je mal traduit mon point de vue mais certains ont voulu voir dans mon attaque des raisons « idéologiques » (en gros, on a cru que je remettais sur le tapis la vieille antienne Eastwood est un républicain réac). Or je le répète pour la nième fois : les opinions politiques d'Eastwood sont le cadet de mes soucis ! D'aucuns se réjouissent déjà de constater qu'avec Gran Torino Eastwood tire un trait sur l'idée même d'autodéfense et qu'il fasse preuve d'un réel « progressisme ». Or puisqu'on accorde au cinéaste un don certain pour le contre-pied, j'espère qu'on ne me le refusera pas lorsque je vais affirmer que la meilleure part de Gran Torino, c'est son côté...républicain !

Je ne plaisante pas ! Nul n'ignore désormais l'argument du film : Walt, un vieux républicain raciste et réac (pléonasme) se retrouve seul et abandonné de sa famille au milieu d'un quartier où un bande de voyous asiatiques sème la terreur. Alors qu'il ne supporte pas les « faces de citrons» qui lui tiennent lieu de voisins, notre papy va être amené à découvrir leur culture et à les défendre contre ladite bande...

Lorsque je dis que j'aime plutôt bien le côté « républicain » du film, il faut entendre par là le début du film, traité comme une véritable comédie, où Eastwood excelle à jouer les vieillards atrabilaires et racistes, la canette de bière à la main et l'insulte à la bouche. J'avoue que voir le comédien endosser à nouveau la défroque de Dirty Harry pour aller secourir la petite Hmong ennuyée par trois « bougnoules » (en fait, des nègres !) se révèle plutôt drôle. De la même manière, les joutes verbales entre Walt et son coiffeur sont assez savoureuses et m'ont rappelé les réparties fusant entre Eastwood et James Woods dans True Crime (Jugé coupable).

Walt dans Gran Torino, c'est un peu l'un des Space cowboys égaré au milieu de l'Amérique des communautés : à la fois quelqu'un de complètement déphasé (voir le regard haineux qu'il lance au début du film à sa petite-fille qui a le nombril à l'air et l'anneau dans le nez !) et dont le « bon sens » old school va finir par faire merveille...

Une fois qu'Eastwood a bien insulté les niakoués, les nègres, les juifs, les ritals et les irlandais en forçant tellement la caricature qu'il parvient à nous faire rire, il faut bien qu'il se rachète et s'ouvre à l'autre...C'est là que le bât blesse...

C'est aussi à ce niveau que se situe mon plus grand désaccord avec Ed : je trouve le scénario de Gran Torino très faible et surtout cousu de fil blanc. Si Eastwood parvient à nous faire accepter son personnage, c'est qu'on sait dès la première image qu'il va changer d'attitude vis-à-vis de ses voisins. Encore une fois, quand ça reste traité sur le mode de la comédie, ça fonctionne plutôt bien (j'aime bien le passage de la réception où Walt se gave de nourriture asiatique : comme on le comprend !). Dès qu'il s'agit de faire affleurer la gravité, le film s'effondre lamentablement et sombre dans les pires travers du cinéma d'Eastwood : son côté pleurnichard, manipulateur et caricatural.

Le problème du cinéaste, c'est qu'il se montre incapable de donner corps à des personnages qui ne sont là que pour étayer une thèse (aussi généreuse soit-elle, je n'en doute pas !). Walt « n'évolue » pas, il passe d'un état à un autre comme symbole : d'abord symbole du mal (le raciste) avant de devenir celui du bien (le glorieux sacrifié). Et tout est de cet ordre : regardez par exemple l'absence totale de générosité dans la façon qu'a le cinéaste de filmer la famille de Walt (qui rappelle d'ailleurs les pires moments du beau Million dollar baby). De la même manière, la façon dont Eastwood sépare l'ivraie (les voyous, les gangs...) du bon grain (la famille voisine) ne me semble pas élever le propos du film au-dessus d'une philosophie de café du commerce (pardon AMG !), à savoir « Ah, les étrangers, y en a des pourris, mais y en a des biens aussi ! Tu m'en remettras une, Jean-Louis !).

Les critiques se pâment tous devant la profondeur supposée du cinéma d'Eastwood mais il me paraît plutôt manichéen et schématique (du moins, ces derniers temps). Même l'aspect plus « personnel » de Gran Torino qui développe une fois de plus le thème de la filiation est quand même un peu limité. Peut-être que cela tient à mon caractère mais le côté « tu seras un homme mon fils » me gonfle un peu. Je ne sais pas si c'est « démocrate » ou « républicain » de louer le travail de l'homme, les outils qu'il pourra s'acheter et les grosse bagnoles pour draguer les filles, mais je trouve ça plutôt « beauf » ! Idem pour les ratichons dont Eastwood ne semble plus pouvoir se passer ! Déjà j'avais trouvé insupportable le prêcheur de l'échange, et il faut souper une fois de plus un cureton dont on sait très bien qu'Eastwood le repousse dans un premier temps pour mieux le mettre en valeur ensuite.

Voilà suffisamment de grains à moudre pour les zélateurs du cinéaste. Je veux bien reconnaître que Gran Torino est moins désagréable que L'échange mais mis à part son côté « comique » qui fonctionne bien au début, le film ne m'a pas semblé avoir grand intérêt.

Côté mise en scène, c'est un peu paresseux (ouh ! la vilaine scène où le petit asiatique tente de voler la voiture) malgré quelques passages assez beaux (lorsque Eastwood nous refait le coup du clair-obscur qu'il affectionne depuis Mystic river).

Non, décidément, ce n'est pas ce film qui me réconciliera avec Clint Eastwood...

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