Perceval le Gallois (1978) d'Eric Rohmer avec Fabrice Luchini, André Dussollier, Arielle Dombasle, Marie-Christine Barrault, Pascale Ogier, Marie Rivière, Anne-Laure Meury



Quoi de mieux pour calmer les passions exacerbées (à ma gauche, Chabrol ; à ma droite, Aronofsky et au centre, bien entendu, Eastwood) en attendant de nouvelles joutes (est-ce que ce sera pour Gus Van Sant ?) que de se replonger dans le cinéma d'Eric Rohmer. Perceval le Gallois n'est peut-être pas mon film préféré de l'auteur (j'avoue lui préférer des œuvres plus contemporaines) mais c'est assurément l'un de ses films les plus étonnants et sans doute le plus gonflé et le plus « risqué ».

Dans la lignée de sa Marquise d'O, Rohmer poursuit sa réflexion sur les adaptations de grands textes littéraires à l'écran. Il choisit ici le fameux roman de chevalerie que Chrétien de Troyes composa au 12ème siècle.

Le cinéaste n'est ni le premier, ni le dernier à s'inspirer de la légende des chevaliers de la Table Ronde mais il parvient pourtant à réaliser une œuvre unique, à mille lieues de l'hollywoodisme d'un Jerry Zucker (Lancelot), du pompiérisme d'un Boorman (Excalibur) ou de l'ascétisme desséché d'un Bresson (Lancelot du lac, le seul film vraiment raté du cinéaste). 

Deux règles semblent expliquer la grande réussite de l'œuvre.

Primo, une fidélité absolue au texte d'origine. Dans la mesure où l'œuvre de Chrétien de Troyes est écrite en vieux français, Rohmer a lui-même traduit le texte en conservant l'idée de versification. Tout en gardant des tournures anciennes, ces octosyllabes demeurent parfaitement compréhensibles pour le spectateur contemporain et donne une musicalité inédite au récit (d'ailleurs, un chœur permanent commente et fait régulièrement avancer l'action). Cette très belle langue est parfaitement restituée par des comédiens admirables, Fabrice Luchini (dans son premier très grand rôle et sans doute son meilleur) en tête. Malgré sa jeunesse, il apparaît rétrospectivement comme l'un des seuls comédiens en France à pouvoir employer, j'allais dire « naturellement » même si le terme est assez inexact, ce langage précieux et précis et l'habiter avec une incroyable conviction (on sent qu'il se régale de ces mots). C'est aussi à ce titre qu'Arielle Dombasle, grande nunuche pour qui je n'ai pas beaucoup de considération (surtout depuis qu'elle est devenue l'épouse du « néo-philosophe » le plus tarte -gloup-gloup- de toute la création !) m'a semblé parfaite. Sa diction maniérée, ses airs de grandes bourgeoises constipées n'ont jamais autant fait merveille que chez un cinéaste comme Rohmer qui a su parfaitement intégrer à son univers ce jeu précieux et artificiel.

Bien sûr, pour donner du corps à ce langage, le cinéaste a recours à la théâtralité mais c'est à travers l'artifice du théâtre (le faux) qu'il parvient à une vision assez juste (notamment par un travail assez admirable sur la gestuelle qu'il décortique de façon merveilleuse dans l'un des bonus du DVD) de cet univers médiéval.

La deuxième règle, c'est la stylisation extrême de l'espace du film (il faudra attendre le diptyque Dogville et Manderlay de Lars Von Trier pour retrouver une telle stylisation)[1]. Tourné dans un studio circulaire avec quelques toiles peintes et des éléments de décor symboliques (ah ! les arbres de Perceval le Gallois !), le film s'inspire volontiers des miniatures d'époque (encore que Rohmer explique très bien comment il a tenté de traduire « horizontalement » une représentation d'époque sans perspective et « verticale »). Là encore, l'artificialité est revendiquée comme telle afin de faire jaillir une vérité. Cinéaste réaliste, Rohmer refuse une reconstitution « naturelle » du passé pour s'approcher au plus près d'une vérité qui est celle d'une époque que nous ne connaissons que par la représentation

C'est en cela que Perceval le Gallois est un film passionnant. Jamais on ne sent l'académisme du film « d'époque » (l'un des genres que je déteste le plus au monde !) ni le poids du décorum. Le texte de Chrétien de Troyes est retraduit à l'écran par de véritables options de mise en scène et d'expérimentations plastiques.

Ces options sont visibles à la fois dans la narration, qui mêlent les passages chantées par les chœurs, le style direct mais également indirect (les personnages parlent parfois d'eux-mêmes à la troisième personne du singulier), mais également dans le découpage (ce jeu sur l'espace circulaire qui se traduit par de constantes trajectoires « courbes », des ellipses fulgurantes, des digressions...) et la direction artistique globale (magnifique photo du fidèle Almendros qui utilise une lumière diffuse pour « aplanir » les surfaces, gommer au maximum les ombres).

Outre le grand plaisir intellectuel qu'on prend à savourer cette langue précieuse, admirablement mise en scène (je me demande d'ailleurs si Rohmer ne s'est pas beaucoup amusé à jouer sur la confusion entre le sens des mots de l'époque et celui qu'on leur donne aujourd'hui. Certains pourront, en effet, être étonnés d'entendre dire que les amants se « baisèrent toute la nuit » -entendez qu'ils se sont donnés de chastes baisers- et que Perceval « a mis la pucelle sous la couverture » alors que le chevalier a simplement proposé à la belle de partager sa couche !) ; le film séduit aussi par la manière dont le cinéaste parvient à l'intégrer parfaitement dans son univers[2].

Ce n'est sans doute pas un hasard si l'on retrouve ici tous les comédiens qui apparaissaient dans ses précédents films (Luchini, Barrault) ou qui apparaîtront dans les suivants (Dussollier, Meury, Rivière, Ogier, Dombasle). La quête de ce chevalier naïf et innocent d'un Graal mythique est à la fois assez semblable aux trajectoires « morales » des héros des Contes moraux et au parcours de Marie Rivière en quête d'un amour absolu dans le très beau Rayon vert.

On retrouve aussi les questions qui taraudent systématiquement le cinéma de Rohmer : le libre-arbitre ou la prédestination. Lors d'un épisode étonnant, Perceval revit par procuration la passion du Christ dans une scène de genre assez caractéristique d'un cinéma hanté par une certaine religiosité. Auparavant, quelqu'un avait annoncé au preux chevalier la mort de sa mère, comme si un fatum pesait sur toute destinée humaine.

Mais même si on n'a jamais vu un seul film de Rohmer, on peut plonger avec un grand plaisir dans cette geste médiévale fascinante et enchanteresse...



[1] Rohmer poursuivra ses recherches sur la stylisation des décors en adaptant pour le théâtre une autre œuvre de Kleist : Catherine de Heilbronn en 1980 (avec Pascale Ogier, Pascal Greggory et Arielle Dombasle). Il en a aussi filmé la représentation.


[2] Pauline à la plage sera d'ailleurs placé sous le signe de Chrétien de Troyes en débutant par cette citation : « Qui trop parloit, il se mesfait »



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