Mercredi 4 mars 2009 3 04 /03 /Mars /2009 22:22

Quatre aventures de Reinette et Mirabelle (1986) d'Eric Rohmer avec Joëlle Miquel, Jessica Forde, Marie Rivière, Fabrice Luchini



Lorsque Rohmer s'aventure hors du cadre de ses « cycles », il n'est pas rare de voir la critique faire la fine bouche. A ce titre, je me souviens d'une certaine condescendance lorsque sortirent les pourtant excellents Rendez-vous de Paris et en me replongeant dans la Saison cinématographique de 87, j'ai noté une certaine réserve vis-à-vis de ces Quatre aventures de Reinette et Mirabelle.

Pourtant, si Rohmer décide d'interrompre provisoirement ses Comédies et proverbes (chronologiquement, le film se situe entre Le rayon vert et L'ami de mon amie), c'est qu'il entend éviter un risque de « systématisation » de son cinéma (à ce titre, le rayon vert a été délibérément tourné « contre » le relatif succès obtenu par le cinéaste avec Les nuits de la pleine lune) tout en tentant de nouvelles expériences.

Comme son titre le laisse entendre, Quatre aventures de Reinette et Mirabelle est composé de quatre courts récits mettant en scène deux jeunes filles d'aujourd'hui (enfin, du milieu des années 80).


Reinette (Joëlle Miquel) vient de la campagne, n'a jamais été à l'école et peint des toiles en autodidacte qui évoquent de loin le surréalisme. Mirabelle est parisienne, étudiante en ethnologie et c'est à la suite de la crevaison de son pneu de vélo qu'elle rencontre celle qui va devenir sa fidèle amie.


Sur le thème du  rat des villes et du rat des champs, Rohmer brode quelques subtils motifs autour de ses thèmes favoris (la liberté, la morale, le libre-arbitre...) le temps de quatre épisodes conçus comme autant de variations (au sens musical du terme). Le premier mouvement est campagnard tandis que les trois suivants se déroulent à Paris.

L'heure bleue marque la rencontre de Reinette et Mirabelle sur une route de campagne désertique. De part son thème et son esthétique (un retour vers des conditions de tournage très légères, dans l'esprit des débuts de la Nouvelle Vague), ce segment du film rappelle Le rayon vert. Là encore, il s'agit de donner un sens au monde en restant à l'écoute d'un phénomène naturel (« l'heure bleue », c'est cette minute de silence total juste avant l'aube lorsque les animaux de nuit cessent de faire du bruit avant que ceux du jour s'éveillent).

Rohmer filme cette aventure à la manière de son film précédent : attention précise à des actrices qui se confondent avec leurs personnages (les dialogues semblent parfois avoir été improvisés au moment du tournage) et ouverture totale au monde environnant. L'impression « d'amateurisme » (avec beaucoup de guillemets tant la mise en scène du cinéaste est précise et réfléchie) décuple ce sentiment de réalité (voir ce moment où Reinette et Mirabelle se rendent chez le voisin campagnard et se contentent de regarder les animaux, de manger des fraises et de poser des questions anecdotiques...). D'une certaine manière, c'est l'épisode le plus « bazinien » du film, où les dialogues sont les moins « signifiants ». Les choses sont là, pourquoi les manipuler ? nous dit le cinéaste à chaque plan. Pourtant, cette harmonie du monde environnant semble être dominé par un ordonnancement  plus vaste qui échappe à la représentation. C'est le sens de cette fameuse minute de silence de « l'heure bleue » que Rohmer parvient à filmer avec une rare intensité et qui dégage une émotion difficilement explicable tant elle est peu tangible.

Cette « dialectique » entre une mise en scène « transparente » (le cadre et le montage sont étudiés de manière à préserver une certaine illusion de continuité en limitant au maximum le découpage de l'action) et « l'opacité » du Réel va se retrouver dans les trois épisodes qui vont suivre mais en faisant davantage porter la réflexion autour du langage.

Je n'apprendrai rien à personne en disant qu'on parle beaucoup chez Rohmer. Il y a d'ailleurs toujours chez lui une délicieuse volonté didactique qui le pousse à faire exposer à des personnages toutes sortes de choses de la manière la plus claire et la plus développée possible. Choses qui peuvent aller de la façon de réparer un pneu de vélo (ici) jusqu'aux discussions philosophiques de Conte de printemps ou de Ma nuit chez Maud.  Ces exposés ne sont pas « gratuits » ni pédants : ils sont là pour montrer que la fonction du langage est de donner du sens à des pensées, à des actes ou encore à traduire des sentiments. Or il se trouve que c'est, au contraire, l'opacité que tisse entre l'individu et le monde le langage qui intéresse Rohmer.

Ces chausse-trappes du langage, il va les filmer sur le registre de la comédie (le deuxième sketch où un odieux garçon de café refuse de rendre à Reinette de la monnaie sur un billet de 200 francs) ou celui de l'observation en demi-teinte.

Le dernier épisode où Reinette tente de vendre un tableau à un marchand d'art interprété par un hilarant Fabrice Luchini est peut-être le plus « théorique » du lot. Quand la jeune fille explique pourquoi elle peint, elle affirme ne chercher du sens à ses toiles qu'après avoir laissé libre court à ses émotions. Elle ne parle pas de « fenêtre ouverte sur le monde » mais de « porte ouverte sur ses émotions ». Fille de la campagne, franche et directe, Reinette s'est constituée un ensemble de principes moraux qui sont un mélange de bon sens populaire (il faut être honnête, aider son prochain...) et de naïveté. Elle semble croire que le langage peut fluidifier les rapports humains et donner un sens au Réel. Or elle va se heurter plusieurs fois à la complexité des choses. D'abord en affrontant la logorrhée délirante d'un garçon de café qui refuse de l'entendre et s'enferme dans un système de raisonnement délirant mais logique, puis en réapprenant les vertus du silence avec le marchand de tableaux (suite à un pari avec Mirabelle) alors qu'elle lui avait fait découvrir celui de la nature au début du film.

Le troisième mouvement intitulé Le mendiant, la kleptomane et l'arnaqueuse est peut-être le plus représentatif de l'esprit du film. Mirabelle tente d'aider une kleptomane à éviter l'arrestation en lui arrachant le sac dans lequel elle a volé du saumon et du champagne. Incapable de lui redonner son bien à la sortie du magasin, elle le ramène à la maison et s'ensuit une longue discussion avec Reinette sur la morale, l'honnêteté, le vol, la répression, etc. Après avoir soutenu qu'il fallait aider les gens dans la difficulté (elle donne tant qu'elle peut aux mendiants dans les rues), Reinette affirme une certaine intransigeance quant à ceux qui transgressent les règles de l'honnêteté. Elle va alors être confrontée à une « arnaqueuse », à savoir ces gens dans les gares qui vous demandent toujours un peu de monnaie pour prendre un train alors qu'on vient juste de leur voler leur sac. Là encore, la scène avec Marie Rivière est étonnante car elle met à nu ce que j'appelle « l'opacité » du Réel. Les principes de Reinette (elle veut récupérer son argent, son refus de la malhonnêteté) cèdent devant une situation qu'elle ignore et qui lui restera inconnue (l'arnaqueuse fond en larmes). Pourquoi offrir une pièce à un mendiant (parce qu'il est plus honnête ?) plutôt qu'à cette femme qui récupère de l'argent par un autre moyen mais qui est, peut-être, dans le même besoin, dans la même détresse ? Malgré ce que peut nous laisser entendre les principes, les grands discours et les idéologies, il y a toujours une facette du Réel qui nous échappe (de la même manière, qui est cette kleptomane dans le supermarché ? l'intelligence de Rohmer est de laisser planer le doute en lui faisant voler des produits de luxe).

Chez Rohmer, la simplicité de la mise en scène n'est qu'un leurre qui dévoile à chaque instant l'opacité de l'univers qui nous entoure.

De la manière dont j'ai écris cette note, vous avez peut-être maintenant peur de voir un film ultra intello et compliqué. C'est bien évidemment le contraire : au-delà de ses richesses stylistiques et thématiques, Quatre aventures de Reinette et Mirabelle est une comédie fine et fraîche, drôle et légère dont on sort enchanté...


NB : Je le disais pour le Parking de Demy mais même Rohmer a été « balafré » par les années 80. Outre les coiffures et les vêtements hideux de la plupart des personnages, le cinéaste nous gratifie d'une musique synthétique d'une horreur absolue (heureusement, on ne l'entend qu'au générique et lors d'une scène de danse assez lymphatique).

Dans le même ordre d'idée, le DVD recèle une vraie curiosité puisqu'il s'agit d'un clip ( !) que le cinéaste a tourné pour une chanson interprétée par Rosette : Bois ton café. Là encore, la musique est abominable et la chanson d'une incommensurable bêtise mais le clip est très curieux puisque le cinéaste, étonnamment sensuel (il semble se « lâcher » plus dans de courts exercices : voir le beau court-métrage La cambrure), parvient à « faire » du Rohmer en adoptant la forme pourtant très stéréotypée du clip.

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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