Les glaneurs et la glaneuse (2000) d'Agnès Varda




« En passant auprès des buriots,

Volez un peu les proprios.

Faut du pain à ceux qu'à pas d'beurre.

       C'est l'tour des glaneurs

               A c't'heure,

       C'est l'tour des glaneurs »

(Jean Richepin La chanson des gueux)



C'est amusant de découvrir ce film d'Agnès Varda juste après celui de Gus Van Sant parce que la démarche qu'ils adoptent pour traiter un « sujet de société » est à peu près opposée. Sur le papier, Les glaneurs et la glaneuse avait pourtant tout pour me déplaire.

Jugez plutôt : 13 ans après l'avoir filmée magistralement dans Sans toit ni loi, Varda repart à la rencontre de la misère avec ce que cela aurait pu supposer de misérabilisme, de naturalisme et de sociologie à la petite semaine. Outre l'écueil du film à thèses, du docucul militant ; la cinéaste avait à éviter aussi le piège de l'insignifiance puisque son film est tourné à l'aide de ces petites caméras numériques qui ont révolutionné notre rapport au réel. Et comme elle affiche parfois une certaine désinvolture à filmer tout et n'importe quoi (aussi bien sa main qui se fane que des camions sur l'autoroute, des animaux dans la nature comme des malheureux fouillant dans les poubelles des boulangeries ou des restaurants), on se dit qu'il faut un talent certain pour que l'ensemble tienne la route, au-delà de certains passages qui peuvent laisser un peu sceptiques (ce rap qui revient comme un leitmotiv et qui permet à Varda de s'improviser chanteuse !).


Le point de départ du film, c'est une définition du mot un brin désuet de « glanage ». Après le sens des mots, l'illustration à travers une toile de Millet que Varda va filmer au musée d'Orsay. Une idée en amenant une autre, la cinéaste part dans le Nord filmer les « glaneurs » d'aujourd'hui, ceux qui passent derrière les récoltes de pommes de terre et ramassent celles qui ne pourront pas être commercialisées (les trop grosses, les trop petites...).

A ce moment, la question de la surproduction et du gâchis dans nos sociétés industrialisés pointent le bout de son nez : comment supporter ces tonnes d'aliments qui pourrissent et sont laissés à l'abandon alors que des gens n'ont pas de quoi subvenir à leurs besoins ? Maligne, Varda prend bien soin de ne pas appuyer cette problématique pour ne pas sombrer dans le film à thèses. Plus malicieuse, elle préfère convoquer un avocat, qu'elle filme au milieu des choux, pour qu'il nous explique la législation en matière de glanage. Nous apprendrons qu'il n'a rien d'illégal et qu'il est permis à quiconque de se rendre sur des propriétés privés après la récolte pour récupérer ce qui a été laissé. Le glanage n'est donc pas du vol même si certains l'interdisent, comme c'est le cas dans le vignoble beaunois.

Et la cinéaste de parcourir les routes de France pour filmer ces glaneurs et grappilleurs modernes : ceux qui attendent la marée près des parcs à huîtres pour récupérer celles qui se sont échappées, ceux qui ramassent des pommes... Plus généralement, elles filment ceux qui vivent de la récupération : les glaneurs de fin de marché, ceux qui ne vivent qu'en ramassant dans les poubelles mais également les artistes qui composent avec des rebuts, les fous des encombrants, les collectionneurs qui accumulent les choses dont plus personne ne veut...Ces portraits  kaléidoscopiques permettent de donner une vision très nuancée du glanage (ce n'est pas un plaidoyer pleurnichard pour « les pauvres gens ») : nous aurons ainsi la surprise d'apprendre que l'homme « aux bottes » qui ne se nourrit que de ce qui a été jeté à la poubelle est un salarié qui affirme mener cette existence par éthique. De la même manière, nous verrons des individus qui se sont constitués un réseau de solidarité et qui ne recherchent en aucun cas la pitié de la cinéaste.

La beauté du film vient de là : d'une mise en scène impressionniste qui privilégie l'individu à l'idée. Une des clés de sa réussite me semble être cette séquence où Varda arrive au milieu d'une affaire judiciaire opposant des jeunes marginaux ayant dégradé un supermarché pour protester contre un gérant du magasin ayant fait javelliser les poubelles que lesdits jeunes venaient fouiller régulièrement.

A priori, pas d'ambivalence possible : à moins d'être un lecteur dégénéré du Figaro, personne ne pourra soutenir un patron qui préfère détruire ses poubelles plutôt que de permettre à quelques jeunes sans le sou de récupérer certains biens pouvant leur être utiles. Or Varda a l'honnêteté de filmer les trois points de vue (la magistrate, le gérant, les jeunes) et de préciser aux spectateurs que tous jouent parfaitement leur propre rôle. Ce qui intéresse la cinéaste, ce ne sont justement pas ces certitudes assénées sans recul et elle refuse de jouer les arbitres. Chacun est libre d'avoir son opinion mais ne comptez pas sur elle pour penser à votre place.

Ce qu'elle cherche, c'est d'ailleurs davantage à déstabiliser nos certitudes. C'est ce qui arrive avec le magnifique portrait de cet homme qu'elle voit régulièrement sur les marchés et qui mange sur place. A mesure qu'elle va l'approcher, on va se rendre compte que cet homme est diplômé (il a une maîtrise de biologie) et qu'il donne, en bénévole, des cours d'alphabétisation aux habitants étrangers partageant le même foyer que lui à Montparnasse. Là encore, il ne s'agit en aucun cas d'ériger cette figure en modèle mais d'être en prise directe avec la complexité du Réel.


Jusqu'à présent, j'ai surtout évoqué les glaneurs du titre mais il ne faut pas oublier la glaneuse d'images, à savoir Agnès Varda elle-même. Une fois de plus, son film est construit comme un coq-à-l'âne ludique (eh oui, malgré la gravité du sujet) qui l'amène à faire de nombreuses rencontres (ce chef cuisinier qui ramasse lui-même ses herbes plutôt que de les acheter), de nombreuses digressions (son passage près de Beaune lui permet de rencontrer un vieux vigneron féru de philosophie et d'évoquer la figure d'Etienne-Jules Marey) et de se regarder vieillir (plan magnifiquement émouvant où elle filme son visage comme le balancier d'une horloge sans aiguilles).

Je le disais récemment à propos du très beau Les plages d'Agnès : on souhaiterait volontiers à beaucoup de jeunes cinéastes d'avoir cette vitalité, cette énergie, cette fantaisie et cette inventivité qui permettent à Agnès Varda de réinventer constamment un cinéma ludique et grave, léger et malicieux, mélancolique et poétique. 

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