Bled number one (2005) de et avec Rabah Ameur-Zaïmeche

 

 

 

Avis de perturbations ! Comme je vous l’annonçais de manière un peu informelle dans un commentaire, mon ordinateur, qui donnait de sérieux signes de faiblesses depuis quelques temps, m’a lâché le week-end dernier. En attendant une éventuelle réparation (ou un nouvel achat, gloup !), je tenterais de maintenir tant bien que mal ce blog en vie en vous concoctant des petites « notes en trois lignes » depuis mon lieu de travail (les horaires du train me font toujours arriver 20 minutes en avance). Et puisque j’ai  à disposition, aujourd’hui et demain, un ordinateur, profitons-en pour vous parler des deux derniers films que j’ai vu ses derniers temps (le beau temps, l’extrême médiocrité de la programmation et la grande Sophie m’ayant pour quelques jours éloigné des écrans, petits ou grands).

 

 

 

Bled number one est le deuxième film de Rabah Ameur-Zaïmeche, après Wesh, wesh, qu’est-ce qui se passe ? que je n’ai point vu. Nous y suivons le parcours de Kamel (interprété par le cinéaste lui-même), jeune homme expulsé de France pour des raisons qui ne seront pas explicitées et qui revient en Algérie, dans le village où réside l’essentiel de sa famille. Comment retrouver sa place au « bled », entre les traditions ancestrales du lieu et le joug de la violence islamiste alors que cet homme a baigné dans la culture occidentale ? Posée ainsi, cette question peut faire frémir tant l’on entend venir au loin les gros sabots de la fable béni-oui-oui pleine de bons sentiments et de « tolérance ». Or le cinéaste évite ce piège là. Dès la belle scène d’ouverture, un long travelling avant le long d’une artère dudit village, RA-Z (nous l’appelleront désormais ainsi pour des raisons qui n’appellent pas de longs commentaires) nous invite à épouser un regard (le sien) que nous qualifierons, faute de mieux, de « neutre ». Le début du film se présente en effet comme une chronique villageoise, à la lisière du documentaire. Pas de scénario bétonné ni de récit « signifiant » mais une invitation à la contemplation et à l’exploration d’un pays par le biais d’un regard à la fois « intérieur » (les origines de Kamel sont ici) et « extérieur » (venu de France, il n’a désormais plus grand chose à voir avec les mœurs de ce village).

La force de Bled number one réside dans ce double point de vue. On tente dans ces pages, tant bien que mal (et parfois à travers quelques débats houleux) de définir ce qu’est la mise en scène. Peu spectaculaire et dénué de tout effet tapageur, le film de RA-Z risque d’être perçu, à tort, comme un objet un peu plat et anémié. Or le cinéaste n’est jamais dans l’illustration (du scénario, d’un discours…) et garde rigoureusement le cap de ce double point de vue qui lui permet à la fois d’accueillir le Réel (l’aspect contemplatif du film qui le rattache à la tradition du néoréalisme italien) et de poser un regard critique (par le biais de personnages et non pas d’une idéologie).

 

 

 

Si l’on accepte son rythme nonchalant, son tempo lymphatique ; le film trouve vite sa respiration et frappe par l’acuité de son regard. Des gamins des rues aux vieux habitués des bistrots jouant aux dominos, des petits resquilleurs d’alcool à la grande fête où hommes et femmes mangent séparément, nous sommes d’emblée familiarisés avec les us et coutumes de cette petite communauté rurale. Pas de volonté de « typer » les caractères chez le cinéaste, juste l’idée d’être réceptif au monde qui l’entoure. Recueillir et traduire des impressions, des lumières (de la blanche Algérie), des sensations, des odeurs et des bruits. Même la mort est accueillie avec ce regard « extérieur », comme lors de ce moment assez dur où les habitants du bled sacrifient et égorgent un taureau pour la grande fête. En voyant cette séquence filmée frontalement, j’ai pensé à Stromboli de Rossellini et à la fameuse scène de la pêche aux thons dont je vous avais parlé. Et je me suis dis que la similitude ne s’arrêtait pas là puisque Bled number one raconte un peu la même chose : celle d’un corps étranger plongé dans un milieu (disons le tout net, plutôt arriéré) qui n’est pas le sien et qu’il finit par ne plus supporter.

Aux mœurs archaïques des paysans siciliens se sont substituées ici la violence islamique et la pression pesant sur les épaules des femmes. Car RA-Z « dédouble » son regard en mettant au cœur de son film un très beau personnage féminin, Louisa (la très belle et talentueuse Meriem Serbah), jeune mère de famille battue par son mari et abandonnée après avoir été privée de son fils.

Là encore, pas de didactisme ou d’idéologie bien-pensante. RA-Z aborde ces thèmes douloureux en cinéaste et se pose des questions de mise en scène. Où se placer pour évoquer le problème de la terreur que fait régner un groupe de jeunes islamistes qui interdit aux habitants de boire et de jouer ? Comment sortir des lieux communs, des bonnes intentions (« la violence, c’est pas bien ») et des simplifications réductrices ? En poursuivant son travail sur les points de vue et en tentant de rendre compte de l’épaisseur complexe du réel.

 Lorsque Bouzid prend les rênes d’une organisation qui veut lutter contre les enragés islamistes, il apparaît comme plutôt sympathique.  Sauf que c’est cet individu qui bat sa sœur parce qu’elle est revenue à la maison après avoir été chassée par son mari et qu’elle « fait honte » à la famille. Idem pour la condition féminine : le réquisitoire attendu n’a pas lieu et la question est rendue plus épineuse lorsqu’on comprend que c’est la mère qui pousse sa fille dans les bras de son mari violent et qui lui intime l’ordre de se plier au carcan des règles archaïques de ce système patriarcal. C’est la force du film : arriver à dénoncer des barbaries que nous condamnons avec nos regards occidentaux tout en montrant que rien n’est simple et que tout repose sur un écheveau complexe de considérations religieuses, familiales, sociologiques qui ne permet pas d’offrir des réponses toutes faites.

 

 

 

C’est le sens d’une des séquences les plus étonnantes du film, celle de la visite d’un hôpital psychiatrique à Constantine où se retrouvent les femmes battues et rejetées. L’une d’elles à ce mot superbe : « en fait, les fous sont à l’extérieur » et c’est ce sentiment diffus qui plane sur Bled number one.  Se dessine en creux le tableau d’un pays hanté par le chaos et la folie furieuse. Dans Stromboli, Dieu apparaissait comme l’ultime solution à Ingrid Bergman pour accepter cette terre rude et peu accueillante. Dans Bled number one, Dieu est partout et s’avère finalement horriblement dangereux. Reste alors le désir individuel : celui de Louisa de chanter coûte que coûte ou celui de RA-Z de filmer Rodolphe Burger entonnant un magnifique blues sur une colline algérienne. Scène superbe et venue de nulle part qui nous fait dire que Bled number one croit encore aux vertus de l’art contre tous les fanatismes. 

 

 

 

Après le beau la trahison (de Faucon), c’est le deuxième regard singulier qui nous vient d’Algérie cette année. Allez-y jeter un œil : ces films discrets sont précieux dans le contexte actuel…

 

 

 

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