Baise-moi (2000) de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi avec Karen Bach, Rafaella Anderson, Patrick Eudeline

 

 

Sortir la pornographie du ghetto où elle croupit lamentablement, voilà le genre de chantier que nous n’aurons cesse d’applaudir et qui mérite toute notre attention. Qu’une écrivain aussi connue que Virginie Despentes s’y attèle et adapte à l’écran son roman choc Baise-moi ne pouvait que nous réjouir. Et indépendamment du résultat final (un désastre à mes yeux), il faut une fois de plus dégueuler sur ces ignobles associations dites « familiales », sur ces putains de punaises de bénitiers regroupées en lobby crasseux et ultra-minoritaires qui parviennent à faire interdire ce genre de tentatives au moins de 18 ans1 et les renvoyer ainsi dans les circuits mal-famés du X (ce qui n’a aucun sens !). Outre Baise-moi (dont l’affaire avait quand même fait plus de bruit), rappelons que des films aussi divers que 9 songs (pas vu mais je ne crois pas qu’il faille attendre quelque chose de bon de la part du lourdaud Winterbottom) et le beau Ken Park de Larry Clark sont frappés du même sceau d’infamie et ne peuvent désormais plus être diffusés que dans les cases « pornos » des chaînes câblées (CinéFrisson a diffusé les trois à la suite il y a quelques semaines). Quand va t’on cesser d’infantiliser le public et juger à sa place ce qu’il peut voir ou non ? Marre de ce retour pernicieux à l’ordre moral le plus abject (vous avez entendu l’infâme porc libidineux qui demande aux lycéennes et collégiennes de mettre des tenues « décentes » ? Bientôt le retour à l’uniforme ou au voile ?)!

Bref, pour paraphraser Voltaire, même si je n’aime pas ce film (c’est peu dire !), je me battrai pour défendre son existence et sa diffusion…

 

 

Baise-moi raconte l’épopée meurtrière de deux jeunes femmes d’aujourd’hui. L’une (R.Anderson) s’est fait violer dans un parking tandis que l’autre (Karen Bach)  a assassiné sa co-locatrice. Les deux se rencontrent et sèment les cadavres derrière elles en prenant un malin plaisir à se venger de la gent masculine…Tueurs-nés version banlieue parisienne ?  Pas vraiment… Plutôt une sitcom trash vaguement branchée et franchement complaisante.

Sitcom parce que la mise en scène est totalement indigente. Filmé en DV, le film est aussi laid visuellement qu’insipide du point de vue cadre et montage. Hélène et les garçons où les jeunes filles emploieraient trois jurons par phrase et règleraient leurs atermoiements sentimentaux à coups de flingues !

Trash parce que l’horizon de Despentes et sa co-équipière Coralie Trinh Thi semble être le cinéma de Gaspard Noé (cité explicitement à travers un extrait de Carne). Sauf que Noé est un véritable cinéaste et que lorsqu’il filme la violence, il le fait toujours de manière extrêmement stylisée. Il suffit de comparer la scène de viol d’Irréversible (terrible, affreuse, traumatisante mais jamais complaisante ou racoleuse) et celle de Baise-moi, totalement abjecte pour comprendre tout ce qui sépare les deux réalisateurs. Cette scène souffre d’un incroyable manque de regard, passant sans vergogne de gros plans pornographiques nous mettant du point de vue des violeurs (beurk !) à des plans sur les visages décomposés des victimes. Et ce ne sont pas les dialogues qui vont compenser cette absence de mise en scène. Je cite de mémoire (c’est l’une des victimes du viol qui parle !) : « ma chatte, c’est comme une voiture en banlieue. Je sais que tout le monde peut y rentrer, c’est pour ça que je ne laisse rien de précieux à l’intérieur » ! Ô Baudelaire !

 

 

L’échec du film vient de cette absence totale de mise en scène qui le rend totalement complaisant. De cette cavale meurtrière assez mal fichue (on n’y croit pas une seconde dans la mesure où ces filles ne se planquent pas et commettent leurs méfaits en toute impunité), Virginie Despentes ne tire rien d’autre qu’une succession de scènes choc épate-connards sans aucun intérêt. Pas de contrechamp à cette virée : ni flics aux trousses, ni point de vue des victimes. Seul horizon : la violence pour la violence et un fumet de vieux féminisme rance qui n’imagine les relations hommes/femmes que sous l’angle de la guerre.

J’écris ceci en étant pourtant assez preneur des enragées du style Valérie Solanas dont la virulence anti-mâles visait surtout l’organisation même de la société capitaliste et patriarcale. Rien de cela chez Despentes qui se satisfait très bien du monde dans lequel elle vit en allant bouffer à tous les râteliers de la « branchitude » (Eudeline, le rock, la drogue, les boites échangistes…) et en jouissant à l’idée de dessouder tous les hommes.

 

 

Quand elle n’est pas obnubilée par sa cavale justicière, Despentes n’est pas totalement dénuée de talent.  J’aime assez la jolie scène où R.Anderson et la regrettée Karen Bach (ou Karen Lancaume quand elle tournait dans le X) dansent dans leur chambre. Moment d’apaisement où passe une vraie sensualité et un véritable amour des comédiennes (toutes les deux plutôt pas mal) à mille lieues des quelques scènes de cul du film qui ne semblent être là que pour frustrer les hommes.  Car question sexe, le film est bien à l’opposé de la pornographie habituelle (ce qui aurait pu être une bonne chose !) mais s’avère aussi mauvais. Despentes a convoqué tout le gotha du X (on reconnaît Ian Scott, Titof, HPG…) et semble prendre un malin plaisir à le zigouiller. Les scènes de cul ne sont envisageables que sous l’angle de la violence et de la rage vengeresse qui culmine dans une autre scène ignoble où l’une des héroïnes prend soin d’enfoncer le canon d’un revolver dans le fondement d’un homme nu avant de presser sur la gâchette. Le message est clair : vous autres, immondes mâles, qui avez voulu jouir du spectacle du sexe serez punis par là où vous avez péché et les rôles seront inversés (les femmes vous sodomiseront de manière radicale). Ou comment le féminisme le plus ringard se révèle une idéologie aussi déplaisante que les autres !

 

 

Comme l’aurait dit le maître, ce film plaira à la rigueur à quelques pédérastes et à Landru qui se verront confortés dans leur mode de vie…

 

 



1 Entendons-nous bien, ce n’est pas l’interdiction aux mineurs que je condamne (il est même logique de prévenir et de mettre en garde sur la teneur de certains films que l’on peut voir) mais tout ce que cela suppose en terme de diffusion et de catégorisation. Classé X, le film de Despentes ne pouvait, par exemple, plus être diffusé que dans un circuit spécialisé qui d’ailleurs n’existe plus. Seul Marin Karmitz a bravé les règlements et a continué à montrer le film dans son circuit.

Sur « l’affaire » Baise-moi, il faut lire l’indispensable Censure-moi de Christophe Bier, parut chez L’esprit frappeur en 2000.

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