Mirage de la vie (1958) de Douglas Sirk avec Lana Turner, John Gavin



A moins d'être une brute épaisse ou totalement blasé, je défie quiconque de pouvoir contenir ses larmes lorsque arrive la dernière séquence de Mirage de la vie, sans doute la plus célèbre avec son déchirant gospel et la fanfare qui accompagne l'enterrement. C'est au moins la troisième fois que je vois ce film merveilleux et je ne m'en remets toujours pas.

Par où commencer lorsqu'on aborde un tel chef-d'œuvre, peut-être le plus beau mélodrame de toute l'histoire du cinéma. Peut-être par quelques considérations historiques : Mirage de la vie est le dernier des mélodrames flamboyants que Sirk tournera à Hollywood et marque l'apothéose du genre. C'est également un remake d'un film que John Stahl a tourné en 1934 : Images de la vie

Le film de Stahl est intéressant mais ne possède pas, à mon sens, la complexité et la densité du remake de Sirk. Mais il est amusant de noter que certains cinéphiles (Tavernier, par exemple) le considère comme plus « progressiste » parce qu'il y a une vraie association entre la femme blanche et la noire dans le film original alors que chez Sirk, Annie reste la domestique de la maison. Cette vision « de gauche » me paraît tellement étriquée que je passerai rapidement dessus. D'une part, parce que le personnage d'Annie est beaucoup plus fouillée chez Sirk que chez Stahl où l'on reste toujours dans le cliché de la bonne « mamma » noire toujours hilare ; d'autre part, parce que le cinéaste prend toujours soin de poser un regard un brin ironique sur la relation patronne/domestique qui unit Lora (Lana Turner) et Annie, cette dernière lui reprochant à demi-mot de ne rien connaître de sa vie et de ne pas l'interroger sur elle. Dans le contexte de l'Amérique de la fin des années 50, il me semble au contraire que le cinéaste fait preuve d'une grande subtilité pour éviter d'ériger Annie en symbole et en faire un être humain complexe et émouvant.


Le film est construit autour de deux axes : d'une part, une « success story » à l'américaine, d'autre part, la dramatisation d'une question sociale. Lora Meredith, (Lana Turner) est veuve mais désire à tout prix mener à bien sa carrière d'actrice. Après des débuts difficiles, elle parviendra en haut de l'affiche. Avant cela, elle rencontre un beau jour Annie Johnson, une femme noire qui tente de trouver du travail avec sa fille Sarah Jane dont la caractéristique est d'avoir la peau blanche, ce qui la poussera à renier sa mère.


Ne serait-ce que par son titre, Mirage de la vie exprime à merveille la quintessence du cinéma de Sirk, toujours tourné vers les reflets fallacieux et les images trompeuses qui nous éloignent de la « véritable » vie. Comme dans All I desire, Lora est une actrice qui sacrifie sa vie familiale pour sa carrière. Lana Turner interprète avec retenue et une rare intensité cette femme dont la vie professionnelle l'empêche de voir grandir sa fille (l'émotion qui se dégage de cette relation est peut-être due en partie au fait que l'actrice venait d'être mêlée au fameux fait-divers qui vit sa propre fille voler à son secours et tuer son amant, le truand  Johnny Stompanato -Cf. L.A.Confidentials d'Ellroy-). Sirk filme avec une certaine ironie la vanité de ce rêve américain (voir la scène du tournage de la publicité ou le portrait peu ragoûtant de l'agent de Lora) et de ce désir d'attraper des perles et bijoux qui deviennent toujours, au bout du compte, des larmes (voir l'esthétique du très beau générique qui ouvre le film).

Contrairement à Barbara Stanwick dans All I desire, Lora connaîtra une certaine reconnaissance professionnelle mais passera, d'une certaine manière, à côté des choses essentielles.


Visuellement, Sirk traduit cela par un cadre très travaillé où il utilise à merveille les vitres, les miroirs ; reflets trompeurs qui ne cessent de dire la vanité des ambitions humaines. Vanité également des conventions sociales, qui empêchent, par exemple, une veuve d'aimer un homme plus jeune qu'elle et d'origine plus modeste (ça, c'est Tout ce que le ciel permet). Ici, c'est le regard porté sur la communauté noire qui pousse la jeune Sarah Jane (peut-être le plus beau personnage du film, incarné par une actrice incandescente et merveilleuse : Susan Kohner) a renier ses origines. Le mélodrame sert alors de véhicule pour traiter de questions sociales, en l'occurrence la ségrégation raciale. Sur Sarah Jane pèse toujours l'insoutenable regard d'une société (voir les regards qui pèsent sur elle à l'école quand sa mère entre pour lui apporter des affaires : scène terrible qui traduit d'une manière incroyablement forte la honte qui envahit soudain l'enfant pour celle qu'elle aime pourtant plus que quiconque) qui n'acceptera jamais sa « négritude » et  la cantonnera dans des rôles subalternes (elle est vouée à la domesticité, comme sa mère, si elle ne cache pas ses origines).

La grande force de Sirk, c'est d'éviter le schématisme dans le traitement de ce sujet chargé. Comme toujours chez lui, les personnages ne sont pas fait d'un bloc, ils évoluent et représentent à merveille la complexité de l'être humain. De ce point de vue, le personnage de Sarah Jane est incroyablement fort. Un cinéaste médiocre aurait fustigé son reniement, sa « lâcheté » mais Sirk la filme avec une réelle empathie. Il nous fait ressentir le poids qui pèse sur les épaules de la jeune fille, la violence du monde à son égard. Cette violence peut être physique comme lors de ce moment insoutenable où elle est battue par son petit ami qui découvre ses origines mais c'est en montrant également le poids des préjugés dans les yeux de ses proches (Lora et sa fille Susie) que Sirk parvient à étoffer son tableau et à lui offrir une réelle complexité.

Il ne s'agit en aucun cas de discrimination mais de « place » dans le plan ou de petits détails qui prouvent que, quoi qu'elle fasse, Sarah Jane ne fera jamais partie du même monde que celui des blancs. De la même manière, Lora se montrera toujours adorable avec Annie mais cette dernière restera néanmoins toujours la fidèle servante à qui l'on ne pose aucune question sur ses relations et ses occupations.

Sans jamais être didactique ou pontifiant, Sirk livre un point de vue d'une rare profondeur sur le racisme. Il ne s'agit pas pour le cinéaste d'illustrer une thèse mais de réfléchir au regard que nous portons sur autrui, de tenter de dessiller les yeux du spectateur afin qu'ils dépassent la surface lisse des apparences.

Mirage de la vie apparaît alors comme le point d'orgue du cinéma de Sirk, le bouquet final d'un cinéaste qui, toute sa vie, à chercher à retrouver l'humain et ses émotions les plus pures, derrière toutes les vitres et miroirs des agitations vaines et parfois démentes de la société des hommes...

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