Paris nous appartient (1958) de Jacques Rivette avec Gianni Esposito, Betty Schneider, Jean-Claude Brialy


Premier long-métrage de Jacques Rivette, Paris nous appartient s'inscrit bien évidemment dans la mouvance de la Nouvelle Vague (on notera d'ailleurs que Chabrol et Godard viennent faire les acteurs le temps d'une scène chacun) mais, rétrospectivement, annonce surtout parfaitement l'œuvre de Rivette et sa singularité.

Dès son premier film, Rivette met en scène un jeu de l'oie grandeur nature et c'est Paris qui devient le terrain de jeu privilégié du cinéaste. Tout tourne autour de la mort mystérieuse de Juan, personnage à l'aura mystérieuse (fut-il proche de certains groupuscules révolutionnaires ?) dont le suicide paraît douteux. Qui aurait tué alors cet homme et pourquoi ? Parallèlement, Anne (l'héroïne du film) rencontre Gérard, un metteur en scène indépendant résolu à monter Périclès de Shakespeare. Face aux désistements de certains membres de sa troupe, il propose à Anne un rôle dans sa pièce tandis qu'elle recherche de son côté un enregistrement musical de Juan...

Tous les thèmes du cinéaste sont présents dans Paris nous appartient : le complot, le théâtre, le rapport de l'individu au collectif et le film qui semble s'inventer au fur et à mesure de ses déambulations...Pour Rivette, il s'agit de démonter les mécanismes de la mise en scène du cinéma en ayant recours au théâtre. Si Gérard choisit de monter Périclès, c'est pour son côté imparfait et « décousu », histoire de montrer que le metteur en scène est celui qui tente de donner une forme au chaos du monde, qui parvient à organiser de nombreux éléments disparates. Il en est de même pour un film, aventure collective où le metteur en scène tente de donner du sens au Réel, d'en organiser les fragments épars. Le film est alors moins un récit « traditionnel » qu'un « work in progress », une réflexion sur l'art de la mise en scène et sur l'œuvre en train de se faire.

Tout cet aspect est bien évidemment intéressant mais je dois aussi avouer que Paris nous appartient ne m'a pas totalement séduit. Alors que je suis un fan de Rivette et que j'adore des films comme L'amour fou, l'amour par terre ou la bande des quatre (sans parler de mon préféré : Céline et Julie vont en bateau, l'un des plus beaux films français de tous les temps), celui-ci m'a laissé un peu froid. Sans doute parce que Rivette reste encore très théorique et qu'il intellectualise ce qu'il rendra par la suite léger et extrêmement ludique. Disons qu'il y a un côté un petit peu « scolaire » dans la métaphore qu'établit le cinéaste entre une histoire « policière » filandreuse (qui joue avec ces vies humaines ? Quels dangers menacent réellement les personnages ?) et l'aventure d'une pièce de théâtre qu'il faut monter, avec ce que cela suppose de compromissions et de désillusions. Lorsque Gérard obtient de pouvoir mettre en scène sa pièce dans une salle parisienne, le voilà qui se débarrasse de sa comédienne amatrice et qu'il se voit soumis aux diktats de ses commanditaires. Pour maîtriser réellement sa création, l'artiste doit se battre contre un pouvoir d'autant plus dangereux qu'il ne dit pas directement son nom. La menace qui pèse donc sur le petit microcosme que décrit Rivette est aussi celle qui pèse sur les épaules de l'artiste confronté au mystère d'un monde qu'il ne peut pas saisir (ou si peu : on ne verra pas, par exemple, le résultat du tableau fini dans La belle noiseuse).

Tout cela est sans doute encore trop intellectualisé pour véritablement emporter l'adhésion. Du coup, on se laisse plutôt séduire par le côté « nouvelle vague » du film et la manière déjà fine qu'a le cinéaste de filmer Paris, ses rues, ses cafés et de transformer un paysage ordinaire en un endroit insolite (Rivette est quelqu'un qui a toujours flirté avec le fantastique : Cf . Duelle) Ce n'est pas mon film préféré du maître mais un coup d'essai déjà assez caractéristique dans la mesure où il porte en lui toutes les germes de l'œuvre à venir...

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