Mercredi 8 juillet 2009

Whatever works (2009) de Woody Allen avec Larry David, Evan Rachel Wood



Retour à New York pour Woody Allen après ses escapades européennes (du Londres de Match point au Barcelone de Vicky, Cristina, Barcelona) et retour à la franche comédie sarcastique avec ce Whatever works aussi hilarant que jubilatoire.

Si Woody Allen n'apparaît pas dans ce film, il est évident que le personnage de Boris (incarné par Larry David), intellectuel misanthrope et hypocondriaque, est son parfait alter ego.

Dès la première scène, on est ébloui par le génie du cinéaste pour nous plonger immédiatement au cœur de son univers : il suffit de quelques secondes pour que la fiction s'emballe et que fleurisse le romanesque. Comme au bon vieux temps de Annie Hall, Boris s'adresse directement au spectateur, sur le mode du gémissement (à quoi bon vivre ?) et de l'invective (l'humanité entière, y compris ceux qui sont en train de contempler le spectacle, est à vouer aux gémonies). La tirade est aussi brillante que tordante, le cinéaste ayant le bon goût de distancier des propos parfois « adolescents » (« tout est pourri ») par des plans de coupe où des quidams s'effraient de voir ce cinglé parler tout seul...

Ce préambule permet de mettre la fiction en branle et de revenir sur l'histoire peu ordinaire de Boris qui voit sa vie basculer le jour où Mélodie, une jolie blondinette arrivée de son Mississipi natal, débarque affamée dans son appartement et lui réclame l'hospitalité...

Postulat invraisemblable que Woody Allen traite avec la même candeur souveraine que les grands classiques hollywoodiens, nous réservant une confrontation épique entre la jeune écervelée (je ne connaissais pas Evan Rachel Wood mais elle est craquante à souhait et d'une drôlerie constante) et le vieux professeur nihiliste et désabusé. On songe bien évidemment aux rapports entre Higgins et sa pupille dans My fair lady de Cukor sauf que Boris renonce très vite à apprendre quoi que ce soit à la mignonne. Les répliques hilarantes fusent sans arrêt (cela faisait longtemps que le dialoguiste Allen n'avait pas été aussi inspiré) et ceux qui ne confondent pas systématiquement « mise en scène » et cadrages alambiqués ou images léchées admireront sans réserve le sens du rythme du cinéaste et la perfection du découpage de cette mécanique comique irrésistible.

Whatever works est un véritable conte : face à l'arrivée impromptue de la petite « plouc » du Sud, l'attitude de Boris (qui donne des cours d'échecs aux enfants en n'hésitant pas à les insulter) va évoluer, surtout lorsque la jeune fille va lui avouer qu'elle s'est attachée à lui. Cette relation d'un homme âgé avec une ravissante jeunette rappelle celle qui unissait Woody Allen et Mariel Hemingway dans Manhattan. Comme dans ce film, le cinéaste parvient également à faire sourdre l'émotion au détour d'un détail (le vieux misanthrope qui se calme et s'émerveille devant Fred Astaire) ou d'une scène (la « rupture », traitée de manière si fine et si juste).

Comme dans Vicky, Cristina, Barcelona, Woody Allen part de « clichés » (c'est le mot qu'emploie d'ailleurs régulièrement le couple vedette du film), les presse à l'extrême pour saisir le suc de vérité qu'ils recèlent toujours. Les personnages sont d'abord moulés de façon presque monolithique (le « génie » et la « ravissante idiote ») avant d'évoluer, de se polir et de s'enrichir au contact de l'Autre. Certains évoluent d'ailleurs (c'est le cas des parents de Mélodie) d'un extrême à un autre (les ploucs réacs se changent en hédonistes branchés urbains), à tel point que certains ne manqueront pas de parler de caricature.

Mais, d'une part, la caricature permet aussi la comédie et cela fait beaucoup de bien de voir un cinéaste américain railler avec tant de vigueur le puritanisme de son pays et de taper sur la bigoterie généralisée, le racisme ambiant d'un pays qui élit un Noir à la Maison-Blanche alors que celui-ci ne serait pas accepté dans un taxi new-yorkais et la recrudescence des idées réacs (même si bien évidemment ces critiques sont malheureusement presque davantage d'actualité dans notre sale vieille Europe !)  

D'autre part, cela permet à Woody Allen de montrer que chacun est prisonnier de sa propre image stéréotypée. Il ne s'agit pas de jouer l'intellectuel brillant contre le bouseux adepte des concours de beauté de province, mais de montrer que personne n'échappe à certains ridicules en se cloisonnant derrière ses certitudes et ses « clichés ».

Si le fond de l'air est toujours noir chez Woody Allen (rien ne saurait nous consoler de cette vallée de larmes dénuée de sens qu'est l'existence humaine), il choisit néanmoins de jouer la carte de l'optimisme et du bonheur malgré tout. Ce bonheur passe ici par la seule volonté de s'ouvrir un tout petit peu à l'Autre, même si celui-ci n'est rien d'autre qu'un méprisable ver de terre comme tous les êtres humains.

Il y a une vraie générosité pour les personnages dans Whatever works, petits hommes vivants d'espoir ou de désillusions mais bien décidés à en profiter malgré tout.  Woody Allen se rapproche même beaucoup, à certains moments, d'un Frank Capra auquel il fait une succulente allusion.

La vie est dénuée de sens, certes, mais comptons sur tous ces hasards infinitésimaux qui permettent les rencontres et les liens sentimentaux. Misons sur les petits bonheurs malgré tout (là encore, on songe à la fameuse scène de Manhattan où Woody Allen énumère les raisons qui lui font apprécier la vie) et « le tout est que ça fonctionne ».

Whatever works ! 

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Commentaires

Je ne reviens pas sur la paresse de la mise en scène (contaminée par la poussière et l'obscurité marronnasse de l'appartement de Boris), l'absence de scènes vraiment drôles ou le jeu des comédiens qui se réduit à une série de tics, mais sur le récit. Tu parles de "candeur" à propos du traitement de la rencontre entre Boris et Melodie alors que je n'y vois qu'une grande désinvolture. Cette fois-ci, Allen ne cherche même pas à articuler ses séquences, nous demandant d'accepter les divers revirements comme tels. Le film n'est donc qu'une série de confrontations dont Boris sort finalement toujours gagnant, chacun étant "tiré vers le haut" (vers la grande culture, vers la sexualité sans entraves) grâce à lui et sa vision des choses.
Commentaire n°1 posté par Edisdead le 08/07/2009 à 18h12
Comment ça mon commentaire ne s'affiche pas ?! Je ne peux croire à une mauvaise manipulation de ma part et je peux vous dire que cette censure ne vous honore pas, Monsieur le Docteur !

Bon, sinon, je disais en gros que, au-delà du jeu des comédiens, bourré de tics, au-delà de l'absence de rires, au-delà de la paresse de la mise en scène, comme contaminée par le décor vieillot de l'appartement de Boris, j'ai grandement regretté que Woody Allen ne prenne pas la peine d'étoffer son récit, en travaillant par exemple ces scènes où l'histoire bascule (la rencontre au bas de l'escalier, les revirements des membres de la famille de Melodie). Cette "candeur" dont tu parles me semble plutôt être du j'm'en foutisme, Allen ne désirant qu'organiser une série de confrontations dont Boris sort au final toujours vainqueur, puisque ses interlocuteurs s'en trouvent tirés vers le haut (vers l'art, vers le sexe sans entraves), de son point de vue à lui.
Commentaire n°2 posté par Edisdead le 08/07/2009 à 21h33
Ah, et bien voilà... Je te laisse choisir la formulation la plus pertinente et effacer l'autre. :-)
Commentaire n°3 posté par Edisdead le 08/07/2009 à 21h37
Je ne crois pas qu'aujourd'hui à New-York les "taxi-drivers" refusent encore des noirs dans leurs voitures…
Je ne dis pas que le racisme n'existe plus au Etats-Unis, mais ce que tu dis là-dessus me paraît complètement con… 
 
Commentaire n°4 posté par Florian le 09/07/2009 à 12h42
Ed : Encore une fois, pas d'accord. Je ne pense pas qu'il y ait une dimension "Pygmalion" dans Whatever works : la jeune fille reste ce qu'elle est même si elle répète certaines assertions de Boris. De ce point de vue, le film m'a fait penser à l'excellent roman de Martin Page Comment je suis devenu stupide où il montre de manière fort drôle que l'intelligence ne fait pas, loin s'en faut, le bonheur. Il y a de ça chez Woody Allen : la grande culture, il connaît mais ça ne guérit ni les angoisses, ni le sentiment d'absurdité générale. Du coup, la petite Mélodie, contrairement à Boris, nous paraît beaucoup plus dans la vie et j'ai plutôt tendance à croire que c'est le vieux misanthrope qui fait un pas vers elle plutôt que l'inverse. Encore une fois, il n'y a jamais exaltation d'une attitude (la grande culture, la sexualité débridée...) contre une autre (les "branchés" sont aussi ridicules, à certains égards, que les "ploucs"). Pour Woody Allen, il s'agit surtout de se défier des uniformes pour seulement profiter du bonheur. C'est peut-être naïf mais je trouve ça totalement revigorant.

Florian : J'aime les commentaires qui font avancer les choses et qui évoquent en profondeur le film! Je citais simplement une réplique du film, alors on se calme, dude!
Commentaire n°5 posté par Dr Orlof le 09/07/2009 à 17h28

Mon commentaire, en effet, ne parlait absolument pas du film. En effet, je ne suis pas encore allé le voir, et c'est ta phrase qui m'a fait tiqué et m'a motivé pour écrire un mot. 
Et donc c'est en référence au film… Bon, ça veut dire que si j'étais déjà allé le voir j'aurai mieux "entendu" ta phrase et aurais moins réagi au quart de tour.
Ben jvais te croire !… Désolé de m'être "piqué" aussi vite. 

Commentaire n°6 posté par florian le 09/07/2009 à 20h34
Y a pas de mal! Va vite voire le film et dis moi ce que tu en as pensé...
Commentaire n°7 posté par Dr Orlof le 09/07/2009 à 20h40
Nous n'arriverons pas à nous entendre sur "Whatever works", mais j'ai pris connaissance de tes positions sur "Hunger", qui sont exactement les mêmes que les miennes (esthétisme, performance et... prise d'otage). Tu pourras le vérifier en fouillant dans mes archives.
Commentaire n°8 posté par Edisdead le 10/07/2009 à 22h11
woody Allen est un des meilleurs antidotes contre la morosité et la dépression toutefois il ne faut pas prendre ses boutades pour des vérités révélées, les noirs n'ont aucun problème pour prendre un taxi à Manhattan d'autant que de nombreux chauffeurs de taxi sont haitiens...
Commentaire n°9 posté par bernard alapetite le 15/07/2009 à 07h05
Contrairement à son dernier opus, largement ridicule et bâclé, Allen renoue avec son style et son humour. J'avoue que, cette année, le Allen fut une bonne cuvée (depuis Match Point, enfin !). Evidemment, on est dans la caricature, et le grossissement des traits, évidemment tout découle et s'emboîte à la perfection, mais j'aime beaucoup le personnage principal, ses réflexions, les situations, et finalement on se laisse gagner au plaisir de la mise en scène, un poil grand-guignolesque mais au moins la couleur est donnée d'emblée, dès la scène d'ouverture...

Beaucoup de bons films cette année (je reviens de voir Bronson), le classement ne va pas être évident...
Commentaire n°10 posté par Julien le 18/07/2009 à 22h55

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