La raison du plus faible (2006) de et avec Lucas Belvaux et Eric Caravaca, Natacha Régnier, Gilbert Melki

 

 

J’avoue avoir eu très peur en découvrant les premiers plans de ce film. En filmant au ras du plus terne des quotidiens et en n’évitant pas une certaine platitude (Natacha Régnier recommandant à son chômeur de mari de ne pas oublier le dentifrice !), j’ai vu cligner devant mes yeux le signal rouge : « danger téléfilm à alibi sociologique pleurnichard ». Puis, je me suis souvenu que Lucas Belvaux est un cinéaste aussi doué pour la comédie (le savoureux Pour rire ! avec un inénarrable Jean-Pierre Léaud) que pour le romanesque (comme il le prouva avec son ambitieuse et réussie trilogie grenobloise Un couple épatant, Cavale et Après la vie) et qu’il ne fallait pas se fier à cette première mauvaise impression. Et effectivement, la raison du plus faible va vite déjouer les pièges du naturalisme psychosociologique et s’avérer être un film très intéressant.

 

 

Pour commencer, le cinéaste procède de manière pointilliste en présentant les différents protagonistes du film (un ancien taulard qui travaille désormais à l’usine, un handicapé, deux chômeurs dont l’un a une femme et un fils dont il peut s’occuper…) en ne nous délivrant, dans un premier temps, que peu d’informations sur eux. Le spectateur est accroché et veut en savoir plus : qui sont-ils ? Qu’espèrent-ils dans ce décor sinistré qu’est la ville de Liège ? Quel est leur passé ? Le tour de force de Belvaux va être de nous les rendre familiers sans pour autant tout dévoiler, laissant chez chacun d’eux une part d’ombre, des zones obscures qui lui permettent d’éviter le stéréotype. Car s’il est évident qu’à travers ces personnages, Lucas Belvaux parle de la classe ouvrière et de son devenir plus que compromis (la fermeture des usines, les licenciements, les accidents de travail…) ; il n’est pas question pour lui de les ériger en symbole et de les utiliser pour un quelconque discours idéologique (Ach ! Le chômage ! Gross malheur !). Nous ne sommes pas, dieu merci, chez Tavernier !

Chez Belvaux, l’idéologie s’efface devant les corps, les accents et la manière dont ces prolétaires occupent le plan. Ce ne sont pas des figures théoriques, archétypales mais bel et bien des êtres humains à qui le cinéaste restitue toute leur dignité. Et c’est à partir de cette pâte humaine que va pouvoir se dessiner en filigrane un tableau peu reluisant de nos sociétés capitalistes valétudinaires : le chômage, l’exclusion, la violence des rapports sociaux et la mort de la classe ouvrière. Sans appuyer le moins du monde, Belvaux filme très bien cet attachement paradoxal des ouvriers pour leur usine qui fut pourtant leur bagne et qui leur a volé leur vie (car quels horizons, pour eux, lorsqu’il n’y a même plus l’abrutissement du turbin ?) ou encore le douloureux regard que les chômeurs doivent affronter sans cesse (très belle scène où Eric Caravaca, incapable d’acheter une mobylette à sa femme, est humilié par son beau-père qui vient lui offrir un scooter neuf…).

 

 

Pas de sociologie mais une toile de fond « réaliste » sur laquelle va se greffer le deuxième mouvement du film, beaucoup plus romanesque. Notre petite bande de prolétaires va effectivement projeter de réaliser un hold-up et de dérober les fonds de l’usine qui les a auparavant exploités. Lucas Belvaux acteur reprend un peu le rôle qu’il tenait dans Cavale, celui de l’irréductible qui n’hésite pas à recourir à l’illégalité pour défier la société. La raison du plus faible bascule alors du côté du polar avec ce petit côté « romantique » qui faisait le prix des polars « gauchistes » des années 70 (ceux de Manchette et de Fajardie). Le cinéaste se place du côté des idéalistes et des révoltés qui refusent de plier sous les jougs du pouvoir et du capitalisme. Sa force, c’est de ne pas verser dans l’irréalisme (je ne dévoilerai pas la manière dont se termine le casse mais la fin est lapidaire) et de ne jamais oublier le terreau réaliste  sur lequel ont poussé ces ferments de révolte.

 

 

Extrêmement bien joué (outre les acteurs déjà cités, il faut mentionner ces extraordinaires acteurs du cru que sont Patrick Descamps et Claude Semal) , le film manque peut-être un tout petit peu de radicalité dans la mise en scène qui lui aurait permis d’atteindre le lyrisme sec d’un Gérard Blain (j’ai beaucoup pensé au Rebelle). Néanmoins, Belvaux évite la platitude du téléfilm : par sa capacité à jouer sur la topographie des lieux (le dernier plan en hélicoptère est magnifique) et un sens très sûr du découpage, sa mise en scène se révèle assez dynamique.

Du coup, il réussit à la fois un film du genre tout en parvenant à incarner des personnages et en restituant une certaine réalité sociale.

C’est dire si le film mérite le coup d’œil…

 

 

 

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