Steak (2007) de Quentin Dupieux avec Eric Judor, Ramzy Bedia

 

C’est avec une véritable curiosité que je m’apprêtais à découvrir Steak dans la mesure où à chaque fois que j’ai dis du mal d’Eric et Ramzy (ce n’est pas difficile au vu des navets innommables qu’ils ont commis), des lecteurs m’ont renvoyé à ce film censé marquer un tournant dans leur carrière. De la même manière, on se souvient que tous les « bo-beaufs » (ces critiques branchés qu’on retrouve souvent dans les colonnes de Libé/Inrocks/Cahiers du cinéma et qui se sont piqués soudainement de pondre de grandes théories sur les produits « culturels » les plus vulgaires de l’époque : téléréalité, jeux vidéos, séries télé…) ont encensé le film, y voyant un renouveau du comique à la française (la belle affaire !).

Ne faisons pas durer le suspense : j’ai trouvé Steak lamentable de bout en bout et je n’ai pas ri une seule fois (juste souri à la réplique « le dernier arrivé est fan de Phil Collins »). Alors il faut qu’on m’explique ! Je n’y arrive pas ! Je suis allergique à « l’humour » d’Eric et Ramzy !

Comme dans leurs films précédents (qu’on ne vienne pas me parler de « mise en scène » pour celui là : il n’y en a pas plus que dans La tour Montparnasse infernale), le comique repose sur le seul principe de la régression infantile. Les deux zouaves agissent comme des enfants, utilisent leurs tics langagiers et réagissent avec le même conformisme idiot que les bambins.

Or il est bien connu que les jeux d’enfants ne font rire qu’eux, et jamais leur entourage. C’est un peu le sentiment que j’ai eu en voyant Steak et sa grotesque histoire de bande à laquelle Eric et Ramzy tentent par tous les moyens de s’intégrer.

Alors je me suis demandé ce qui avait tant pu plaire dans ce film et j’ai songé à quelques répliques où il est question du « nouvel humour » d’aujourd’hui. Et je me disais que ce rire est parfaitement représentatif d’une époque infantile qui a totalement abdiqué lorsqu’il s’agit de parler des choses telles qu’elles sont. Eric et Ramzy sont parfaitement tautologiques du monde dans lequel nous vivons : vides, creux, s’agitant pour rien.

C’est assez curieux comme l’exaltation du nul est devenu l’un des ressorts du comique contemporain, comme s’il n’y avait plus de place dans ce monde unifié sous la bannière du Bien pour un semblant de critique, de satire, de négation. Certains ont mis en scène ce néant, cette nullité avec un certain panache (je pense à Edouard Baer et à son éternel personnage de séducteur perdant) alors qu’elle atteint avec Eric et Ramzy, êtres de synthèse sans sexualité, sans conscience politique, sans corps (voir l’obsession dans le film que les personnages ont à se faire refaire) une sorte de vérité quintessenciée.

Certains commentateurs parlent de nonsense, de décalage absurde et font, à mon sens, un parfait contresens. L’infantilisme d’Eric et Ramzy marque la défaite totale du langage (voir l’insupportable faux dialogue entre Eric et une infirmière) et de la pensée alors que le nonsense marquait, au contraire, sa toute-puissance. Même lorsqu’il ne fait plus sens, le langage gagne son autonomie et emporte tout sur son passage : d’où la véritable puissance subversive des mots chez les Marx bros ou les Monty Python.

Il n’y a rien « d’absurde » chez Eric et Ramzy : juste une régression infantile qui assimile le monde dans lequel nous vivons à une grande cour de récréation (mais n’est-ce d’ailleurs pas le cas ? Ne voyons-nous pas tous les jours nos « maîtres d’école » et leurs larbins médiatiques nous mettre en garde contre le danger d’aller jouer hors du monde qu’ils ont conçu pour nous et nous remettre sans arrêt sur le droit chemin : le mauvais élève irlandais qui avait fait une bêtise en votant « non » à cette vaste supercherie qu’est le Traité de Lisbonne s’est vu contraint de faire amende honorable et de retourner tout penaud dans les isoloirs !).

Nous seulement Steak n’est pas drôle mais il est effrayant : effrayant parce qu’il nous permet de contempler à la fois le désastre d’une comédie française incapable d’avoir ne serait-ce qu’un peu de recul par rapport au monde dans lequel nous vivons (vous allez me dire que c’est une idée fixe mais il me semble que la fonction de la comédie est ici) et qu’il témoigne également de l’état d’un monde bien malade et définitivement infantile

 

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